du déclin Le gouvernement du Parti national, élu en 1990, prévoit une large vague de privatisations dans le cadre de l'intégration de l'Uruguay au Marché commun du cône sud (Mercosur), qui a déjà été votée au Parlement. La gauche, rassemblée dans le Front large (FA, Frente Amplio), a lancé une campagne de collecte de signatures pour imposer la tenue d'un référendum sur les projets de privatisations, soutenue par le Parti colorado dans l'opposition (1). Il lui faut recueillir les signatures d'un quart de l'électorat (630 000 personnes) ; à la mi-février 1992, après un mois de campagne, 12 000 signatures étaient déjà recensées (2). Inprecor a rencontré Ernesto Herrera, membre du Parti socialiste des travailleurs (PST, section uruguayenne de la IVe Internationale).
INPRECOR : L'Uruguay, comme l'Argentine, connaît une crise économique sans précédent depuis la fin des années 80. Qu'en est-il aujourd'hui?
Ernesto HERRERA : Le projet économique et social de la bourgeoisie est aujourd'hui entièrement déterminé par l'intégration au Mercosur, qui entrera en vigueur en 1995, supprimant peu à peu toutes les barrières douanières entre l'Uruguay, l'Argentine, le Brésil et le Paraguay (3). Toute l'industrie, mais aussi l'agriculture et l'élevage — l'Uruguay est un très gros exportateur de viande, avec 14 millions de têtes de bétail - vont entamer un processus de reconversion.
1) En Uruguay, depuis l'indépendance, le pouvoir a été traditionnellement disputé par deux formations bourgeoises : le Parti colorado ("rouge"), libéral et le Parti blanco ("blanc"), nationaliste. aujourd'hui au pouvoir.
2) En 1989, une campagne similaire avait recueilli assez de signatures pour exiger un référendum contre l'amnistie des militaires coupables de violations des droits de l'homme sous la dictature, mais le vote avait été négatif.
3) Voir Inprecor n° 346 du 14 février 1992.
- URUGUAY sonnes, est complètement délabré ; tous les médecins et les infirmières essayent d'émigrer vers les Etats-Unis ou vers l'Europe à cause des bas salaires. A Montevideo, 70 à 80 000 personnes vivent dans des bidonvilles.
La Commission économique pour l'Amérique latine des Nations-Unies (CEPAL) a récemment publié un rapport qui a fait beaucoup de bruit dans le pays : à cause de la mauvaise alimentation, 50 % des enfants en âge scolaire ont des problèmes de croissance et ont des facultés d'apprentissage plus réduites. Chez nous, on pensait que ces phénomènes étaient réservés à l'Amérique centrale, à la Bolivie ou à l'Equateur...
• Y a-t-il une opposition sociale aux mesures de privatisation du gouvernement?
Le FA, regroupement de toutes les forces de gauche, a voté contre la réforme de l'Etat au Parlement. En revanche, tous les groupes parlementaires ont voté l'intégration au Mercosur, sauf les deux députés du Mouvement de participation populaire (MPP), l'une des composantes du FA.
Le FA est divisé en trois blocs : l'un est dirigé par le Parti communiste ; l'autre par le Parti socialiste uruguayen — qui n'est pas affilié à Ile Internationale ; le troisième, le MPP, rassemble la gauche radicale et révolutionnaire - le Mouvement de libération nationale Tupamaros (MLN) (4), le Parti pour la victoire du peuple (PVP), le Parti socialiste des travailleurs (PST), le Mouvement révolutionnaire oriental (MRO) et des indépendants.
Le FA a obtenu 400 000 voix lors des dernières élections en 1990, soit 22 % des suffrages, et a gagné la municipalité de Montevideo. Le MPP a eu 50 000 voix. Le FA présentait des candidats uniques à la présidence, à la vice-présidence et pour les mairies, mais chaque regroupement en son sein avait ses propres listes pour le Sénat et la Chambre des députés.
• Comment le FA gère-t-il la municipalité de Montevideo ?
Le FA a gagné la municipalité de la capitale avec 35 % des voix (5). Le maire, Tabaré Vasquez, appartient au comité central du Parti socialiste. La population avait beaucoup d'espoirs dans cette nouvelle équipe municipale et s'attendait à des mesures de type social — surtout en matière de trans-
4) Voir Inprecor n° 343 du 20 décembre 1991.
5) L'Uruguay est un pays à 80 % urbain — la moitié de sa population vit à Montevideo. Hormis les grandes plaines d'élevage, il y a peu de paysans. On trouve des petits producteurs agricoles dans la ceinture de Montevideo et au nord-est du pays, à la frontière avec le Brésil, où sont cultivés la canne à sucre et le riz.
La dette de l'Uruguay se monte à 6 milliards de dollars ; avec le Chili et la Colombie, c'est le pays qui paye le plus ponctuellement les intérêts — 27 % de ses revenus à l'exportation. Actuellement, le gouvernement vend notre réserve d'or pour payer la dette.
La bourgeoisie veut aussi appliquer son projet de "réforme de l'Etat", qui se traduira concrètement par des privatisations dans le secteur public. Contrairement à l'Argentine et au Brésil, en Uruguay, le projet de privatisation a dû passer par le Parlement, ce qui explique la faible ampleur des bouleversements pour l'instant — mais le projet a finalement été voté il y a quelques mois.
Une partie des télécommunications a déjà été privatisée. Le gouvernement veut aussi vendre une partie du port de Montevideo, le secteur national de la pêche, la compagnie aérienne, le système de sécurité sociale, les raffineries de pétrole, etc. Mais pour l'instant, il ne trouve pas d'investisseurs. Il est prévu que l'Uruguay devienne un producteur de services au sein du Mercosur. Aujourd'hui, c'est déjà une place financière, où circulent des "narcodollars", et un pays touristique.
Pour l'instant, la bourgeoisie ne dispose pas d'un rapport de forces suffisant pour appliquer de manière drastique son projet néolibéral, comme le fait Menem en Argentine (voir l'article en p. 20). Contrairement à ce pays, où 500 000 fonctionnaires ont été licenciés, en Uruguay, le secteur public reste stable — il faudrait aussi voter les licenciements au Parlement. Entre temps, le gouvernement a offert des primes de départ qui équivalent à douze mois de salaire, mais seulement 6 % des fonctionnaires, pour la plupart proches de l'âge de la retraite, les ont acceptées. La majorité des gens préfère travailler dans de mauvaises conditions, gagner peu, mais avoir une situation stable.
En outre, un secteur de la bourgeoisie s'oppose aux électrochocs et veut des réformes graduelles, car elle craint l'agitation sociale.
• Cette politique, même "tempérée", semble pourtant avoir déjà eu d'importantes conséquences économiques et sociales.
En effet, le chômage a beaucoup augmenté durant les six derniers mois et touche ne est de 1,3 million de personnes (pour une population totale de 3 millions d'habitants). On assiste à une détérioration sociale importante, malgré l'inflation relativement "faible" (80 % par an). On ne connaît pas une misère semblable à celle d'autres pays d'Amérique latine, mais l'Uruguay est l'un des endroits où la situation s'est comparativement le plus détériorée depuis quinze ans. Les classes moyennes s'effondrent et la classe ouvrière subit le chômage de plein fouet.
Il y a vingt ans, l'Uruguay attribuait 25 % de son budget à l'éducation — l'analphabétisme avait totalement disparu —, contre 6 % aujourd'hui. Le système de santé public, dont dépendent 2 millions de per-
port, de santé, et de logement —, et à un développement de la participation populaire.
Aujourd'hui, après deux ans de gestion, l'équipe municipale reste populaire, bien qu'elle ait réalisé peu de choses sur le terrain social. La mesure la plus appréciée a consisté à subventionner les entreprises privées de transports en commun pour maintenir le prix des billets. Pratiquement rien n'a été fait pour le logement. La participation populaire et le développement de l'auto-organisation n'ont absolument pas été encouragés.
Cette gestion municipale "sage" des secteurs réformistes du FA (pas de confrontations avec les entreprises privées ou avec le gouvernement central, "politique pour tous les citoyens") vise à montrer que cette formation politique est capable de gouverner sainement et de préserver l'ordre ; la mairie de Montevideo est une vitrine pour les élections de 1994, où le FA veut apparaître comme une option crédible de gouvernement. Une victoire électorale semble possible, étant donnée la crise importante des partis bourgeois traditionnels ; aujourd'hui, les sondages placent le FA au même niveau que le Parti colorado dans les villes.
L'équipe municipale du FA a délibérément choisi de ne pas utiliser la mairie comme élément de polarisation contre le projet néolibéral du gouvernement central. Elle veut arriver à 1994 avec une situation sociale stable.
Le FA a mené une grande campagne contre la corruption. Le slogan préféré de la municipalité de Montevideo est que politique et éthique doivent aller de pair. Elle a réussi à mener une gestion "transparente", ce qui est reconnu par la population. D'un point de vue économique, le FA propose un projet alternatif. Mais s'il arrive au gouvernement en 1994, il va devoir gérer la pays dans le cadre de l'intégration économique au Mercosur et avec un projet de privatisation et de réforme de l'Etat bien avancé, qu'il sera très difficile de démanteler. Pour le mouvement de masse, il est évident que le FA représente une alternative distincte de celle des partis traditionnels.
• Le PC, premier parti du FA (il a obtenu 50 % des voir de cette coalition à lui tout seul), représente-t-il encore une force importante?
Il est sur le point d'éclater. Le PC uruguayen fut l'un des partis communistes les plus importants d'Amérique latine, mais la crise à l'Est et la chute du Mur de Berlin l'ont ébranlé en profondeur. Aujourd'hui, il est divisé entre un secteur orthodoxe, minoritaire, et un secteur rénovateur, qui propose de créer un parti socialiste démocratique avec le Parti socialiste. Sa crise est très forte en termes de militants, de finances et d'appareil. Les relations entre les différentes composantes du FA sont très conflictuelles parce que le secteur réformiste hégémonique (PC et PS) veut arriver au pouvoir en 1994, sous le thème du "gouvernement pour tous". Ses membres espèrent tisser une politique d'alliances large, ce qui implique une révision à la baisse de son programme politique. Le pôle révolutionnaire, regroupé dans le MPP, n'est pas d'accord avec la gestion de la municipalité de Montevideo.
Les confrontations à propos de la réglementation de la vente ambulante (voir encadré en p. 18) et les divergences sur le Mercosur ont permis à certains secteurs du FA de présenter le MPP comme un obstacle à leur stratégie graduelle, réformiste et électoraliste. Certains voudraient même que le FA se débarrasse de ces groupes radicaux.
• Une scission de ce type risque-t- elle de se produire dans le FA avant les élections de 1994?
Non, parce qu'il n'existe pas un rapport de forces suffisant au sein du FA. Lors du dernier congrès du FA, en août 1991, le MPP a obtenu presque 30 % des délégués, en défendant le fait que l'accumulation de forces se ferait à partir d'une confrontation avec le projet néolibéral du gouvernement.
Ou'en est-il du mouvement syndical ?
Il traverse une crise très profonde, qui se traduit par une diminution de ses adhérents, et connaît de nombreux problèmes d'organisation. Je crois cependant que c'est encore l'un des rares pays d'Amérique du Sud où la centrale ouvrière unique, la Confédération nationale du travail (CNT, contrôlée par le secteur rénovateur du PC et le Parti socialiste) garde une grande capacité de mobilisation. Ainsi, en décembre 1991, une grève générale de 36 heures — la cinquième organisée contre ce gouvernement — a paralysé
URUGUAY pratiquement tous les secteurs. Il s'agissait d'un mouvement de solidarité avec la grève des dockers contre la privatisation du port de Montevideo, qui a duré une vingtaine de jours.
Récemment, la plus grande entreprise de pneumatiques du pays, qui emploie environ 2 000 ouvriers, a voulu fermer ses portes et licencier tout le personnel ; après une grève, elle a recommencé à fonctionner sous contrôle ouvrier.
L'approfondissement de la crise économique a conduit à un développement des mouvements populaires urbains: parallèlement au conflit du commerce ambulant, à Montevideo, il y a eu des occupations de ter-
Trains de la municipalité et de maisons vides appartenant à des grands propriétaires. Alors que, traditionnellement, en Uruguay, il y avait très peu d'autonomie du mouvement social par rapport aux organisations politiques, aujourd'hui, ce moule commence à être brisé. Des mouvements pour le logement, pour l'eau, pour l'électricité, contre la vie chère et des mobilisations de femmes des quartiers populaires se multiplient, contrairement à l'époque précédente où la colonne vertébrale du mouvement populaire était constituée par les syndicats. Ces nouveaux secteurs qui commencent à s'auto-organiser (vendeurs ambulants, jeunes, femmes) ne sont pas contrôlés par les appareils bureaucratiques du PC ou le PS ; ils constituent plutôt la base sociale du MPP.
• Dans ce contexte, quelle est la stratégie du MPP ?
Le MPP se revendique des origines du FA et de son programme de 1971, qui affirmait sa nature démocratique, populaire et anti-impérialiste et défendait une politique de rupture avec l'Etat et la classe dominante. Il mène une politique de confrontation pour l'hégémonie au sein du FA. Le MPP reconnaît que le mouvement ouvrier est sur la défensive face à l'offensive idéologique de la bourgeoisie, mais il pense qu'il faut continuer à prendre des initiatives de confrontation avec celle-ci. Les débats portent surtout sur la meilleure manière d'accumuler des forces, et sur quelle politique adopter par rapport à la municipalité.
Le dernier plénum du FA a décidé que la prochaine campagne centrale nationale, à partir de mars 1992, serait la collecte de signatures pour lancer un référendum d'initiative populaire contre le projet de privatisations voté au Parlement. *
Propos recueillis par Paquita Gomez Janvier 1992