Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ARGENTINE

Le vote des sans espoir

· Inprecor n° 347, 28 février 1992 · p. 20-21, 21 · 1 827 mots

Argentine et Chili

parvenu à freiner la spirale infernale de l'inflation en Argentine et, de l'autre, à les élections de septembre 1991, et il peut aujourd'hui avancer dans son projet

Le vote des sans espoir

Carlos Saul Menem semble avoir réussi un double pari. D'une part, il est donner au pays un semblant de stabilité politique. Il a remporté haut la main de réforme de la Constitution sur un point particulièrement sensible dans ce pays : la réélection présidentielle — pour ce faire, il semble avoir obtenu le soutien du parti radical de Raul Alfonsin. Enfin, le président en exercice, qui vient de réaliser une tournée en Europe, a recueilli des promesses alléchantes d'aide économique. Mais que signifient tous ces lauriers pour les Argentins?

Eduardo LUCITA

LES RESULTATS des élections du 8 septembre

1991, en Argentine, ont ratifié la tendance en faveur des partis traditionnels. L'expression politique a fortement glissé à droite, mais, en plus, le pays semble aujourd'hui beaucoup plus homogène qu'avant, face au modèle d'accumulation et de reproduction imposé. C'est ce que semble traduire la nouvelle coalition sociale, issue du déplacement des voix de la droite libérale — celle-ci devient un appui du gouvernement péroniste —, mais aussi de l'Union civique radicale (UCR).

La crise d'hégémonie, c'est-à-dire l'absence d'une direction bourgeoise capable de mener à bien certaines réformes et de passer des compromis, semble, au moins à court terme, avoir été résolue par la reconstitution du schéma de pouvoir. Par ses fractions dominantes, la bourgeoisie argentine en tant que classe s'est uniformisée, parvenant à consolider son pouvoir politique, corollaire de son pouvoir économique. Cette situation devra cependant traverser prochainement une épreuve de feu, on verra alors si la bourgeoisie peut faire taire ses querelles internes dans la lutte pour le contrôle de la richesse sociale dans le cadre d'un capitalisme désorganisé, et où l'Etat perd chaque jour davantage son rôle de régulateur des conflits.

Cette épreuve sera particulièrement difficile, surtout lorsque l'on sait que la poursuite de l'application du modèle a besoin

ARGENTINE d'une accélération des plans d'ajustement et donc d'une augmentation de l'offensive du capital et de l'Etat contre le travail — détérioration encore plus importante des conditions de vie des masses ouvrières et populaires ; démantèlement des acquis sociaux ; et, enfin, aggravation du changement du rapport de forces entre les classes.

Le soutien des Etats-Unis au plan du gouvernement se place dans ce contexte, mais aussi dans celui de faiblesse intrinsèque du système des partis en Argentine. Le gouvernement a besoin, pour réussir ses projets, d'un accord avec l'opposition lui permettant de dresser un voile protecteur qui dilae les résistances que provoquera inévitablement l'aggravation du plan d'ajustement.

Qui représente quoi ?

Paradoxalement, les résultats des urnes n'ont fait que mettre à nu la crise des structures partisanes. De toute apparence, celles-ci ne sont plus à même de remplir leur rôle de médiation entre la société civile et l'Etat, elles sont incapables de contenir les demandes d'une société en proie à de profonds changements.

Si le régime du radical Raul Alfonsin, arrivé au pouvoir à la fin de la dictature militaire, avait fait des efforts pour articuler un système de partis tout en faisant appel à la participation et en canalisant les demandes populaires vers les institutions, celui de l'actuel président péroniste Carlos Saul Menem fait exactement le contraire (1). Il utilise l'apathie et l'anémie sociales, nées de l'appauvrissement généralisé, des angoisses qu'il provoque, de l'absence de perspectives des couches moyennes, de la perte des vieilles identités ouvrières, ainsi que de la rupture des liens de solidarité provoquée par la crise et la récession qui s'éternisent.

Dans ce modèle, le vote pour les partis politiques, leurs programmes et leurs méthodes n'a plus aucun sens. La voie économique empruntée par l'Argentine — la restructuration capitaliste, le transfert des biens publics au secteur privé, l'insertion du pays dans le système international : autant de sujets qui ne sont plus mis en question aujourd'hui. On est retourné au vieux "caudillisme", modernisé, en quête de "bons administrateurs". Le pragmatisme et l'individualité se sont appropriés du centre de la scène politique argentine. Ces facteurs pèsent sur le comportement social et ils ont été mis à profit par un système politique qui, comme dans la plupart des pays de la région, a deux caractéristiques principales : d'une part, il est formellement pluraliste et accepte la compétition ; de l'autre, il se montre doublement conditionné et manipulé par l'appareil d'Etat.

Le sacre de la modernité

Ainsi, les campagnes électorales délaissent de plus en plus les vieilles manières de "faire de la politique". La modernité impose la prééminence des images sur les discours, l'utilisation de moyens électroniques dans les grandes concentrations, en lieu et place des manifestations, des programmes et des idées. En l'absence d'un leadership, de nouveaux styles politiques surgissent des vieilles structures des partis, au détriment de la culture et des traditions politiques.

Le poids de l'Etat et la manipulation de l'électorat sont inséparables de la logique du système. Si, en pleine période "alfonsiniste", les difficultés de la transition politique étaient justifiées dans les discours officiels par celles de la situation économique, le "ménemisme", lui, utilise aujourd'hui la même logique, mais en sens inverse. L'évolution positive de la situation économique dans les deux mois qui ont précédé les élections a, en outre, redonné ses chances au gouvernement, tout en l'aidant à consolider son programme économique.

Dans ce contexte, il est logique que l'évolution de l'économie ait pesé sur tout le reste, en reléguant au deuxième plan l'image du président et de son gouvernement, les scandales, la corruption, etc.

Dans ce contexte, les résultats électoraux sont essentiellement le produit des facteurs économiques, de l'insécurité, de l'absence d'horizon et d'un projet d'avenir qui ne se limite pas à aggraver la situation

1) Le terme "alfonsinisme" exprime les changements intervenus dans l'UCR, comme dans la social-démocratie européenne, et notamment espagnole, à l'épreuve du pouvoir. Le "ménémisme" conserve des traits du paternalisme autoritaire du régime de Péron, mais sans aucun contenu social et tout en intégrant le libéralisme économique et surtout le marché.

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actuelle. La stabilité agit ainsi comme une bouée de sauvetage, porteuse aussi d'espoirs de changement.

Comment s'expliquer autrement le vote ouvrier qui va à l'encontre des acquis historiques de ce secteur — alors que le gouvernement avait maintes fois expliqué les modifications à la loi du travail qu'il pensait apporter et la nouvelle législation de l'emploi qui vise à introduire des mesures d'ajustement dans les usines, mettant l'emploi à la merci des forces du marché.

La bouée de sauvetage

Les résultats électoraux constituent-ils une légitimation des ajustements structurels en cours ou ne sont-ils que le fruit de l'expression politique de majorités sans espoir, d'une somme d'individualités, sans espérances ni projets ?

La classe ouvrière et les secteurs populaires ne trouvent aujourd'hui aucune alternative, ni dans l'"opposition bourgeoise", trop compromise avec ce modèle, et qui s'est déjà montrée incapable de faire face à la crise, ni dans la gauche. Cette dernière a passé des alliances sans principes pour accéder à des fonctions publiques, et elle a fait preuve de sectarisme, d'incapacité à comprendre la réalité, et de volonté pour se mettre d'accord sur un programme minimum qui pourrait canaliser les désirs de changement des Argentins.

Le résultat des élections de septembre 1991 accélèrera la décomposition du système des partis et de leurs liens avec l'Etat, tout en percutant les extrêmes idéologiques.

La droite autoritaire sort renforcée par ce scrutin — elle a obtenu 10 % des voix dans la province de Buenos Aires (2). C'est le résultat d'un modèle économique qui ne prend pas en compte la satisfaction des revendications sociales, qui sème l'insécurité matérielle et la peur et qui jette des milliers de jeunes à la rue, sans emploi. Le vote pour le Mouvement de la dignité nationale (MODIN) (3) constitue l'embryon d'un

« Il ne faut pas se laisser emporter par les problèmes conjoncturels ou les critiques de mauvaise foi... Nous sommes en train de transformer le pays, en privatisant, en modernisant, en changeant la mentalité des gens... Tout comme Felipe Gonzalez ! Et... quelle est notre image ? »

Ici mauvaise... mais en Espagne, nous avons gagné les élections !

ARGENTINE

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germe fasciste; il est l'expression tant de franges sociales plongées dans la crise que de secteurs ouvriers et de couches moyennes appauvris. Ces groupes cherchent une solution à leurs problèmes par la voie paternaliste et autoritaire ; mais ils manifestent aussi par ce vote leur protestations et leurs espoirs de faire "changer les choses".

La gauche a été doublement frappée lors de ces élections, en obtenant, toutes tendances confondues, moins de voix qu'en 1985 et qu'en 1987 (4). Le Parti communiste, le Mouvement vers le socialisme (MAS, formation trotskyste moréniste) et le Parti ouvrier (PO, autre organisation issue du trotskysme) ont vu leurs scores dégringoler. Le MAS paye le prix de sa propre crise interne ; il s'est montré incapable d'occuper l'espace que lui avait ouvert la crise économique pour forger une alternative unitaire et devenir un pôle de résistance aux mesures d'austérité.

La crise des pays de l'Est, et notamment l'écroulement de l'ancienne Union soviétique, a aussi pesé sur les élections argentines - l'identification entre stalinisme et socialisme entache tout projet anticapitaliste et socialiste. Par ailleurs, les divisions de la gauche ont favorisé l'offensive de Menem et atomisé le poids de celle-ci face aux grands partis.

Ces élections ont donc marqué la fin d'une période et le début d'une autre. La gauche devra maintenant faire face à un processus complexe de recomposition sociale et politique dans un climat nouveau.Le laboratoire de la lutte des classes dira si les élections de septembre 1991 légitiment véritablement les politiques gouvernementales en cours ou si elles expriment le désespoir collectif. *

Buenos Aires, janvier 1991

2) La province de Buenos Aires est une circonscription électorale stratégique à cause de sa population (environ 12 millions d'habitants) et de l'existence de la plus grosse concentration ouvrière du pays. Les secteurs "lutte de classe" du péronisme y ont une forte tradition, ainsi que la gauche marxiste — le MAS avait obtenu des députés en 1987, dans les banlieues ouvrières

3) Le MODIN est dirigé par le lieutenant Aldo Rico — qui avait pris la tête d'un soulèvement militaire contre Alfonsin à Pâques 1987, à Buenos Aires, et dans la caserne de Monte Caseros, en 1988. Des sondages effectués après les élections ont montré que 12% de ceux qui avaient voté pour le MODIN votaient avant pour la Gauche unie, coalition du MAS et du PC.

4) C'est à partir de 1991 que la gauche connaît une chute dans ses scores électoraux. Le MAS parvient à peine à garder ses voix dans la province de Buenos Aires - ce qui, dans la crise actuelle, confirme son insertion dans le mouvement social - mais chute fortement dans la capitale fédérale : le PC perd de nombreuses voix dans toutes les circonscriptions ; le PO augmente son score, mais il reste dans des limites de voix peu significatives.

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