devait être pris en considération tout autant que l'amendement constitutionnel s'engageant à « défendre la vie du fœtus ». C'est pour cela qu'elle a annulé une ordonnance de la Haute cour interdisant à une jeune fille de 14 ans, enceinte à la suite d'un viol, de se rendre en Grande-Bretagne pour se faire avorter. Cela
Amère victoire
La Cour suprême de Dublin a décidé que le risque pour la vie de la mère représente une première victoire de la lutte des femmes irlandaises pour le droit à l'avortement.
Mais les remous politiques causés par ce cas — qui fait la "une" des journaux irlandais depuis le 13 février 1992 — ne cesseront pas de sitôt.
Plusieurs manifestations de protestation, organisées par des féministes et des étudiants, avaient dénoncé le jugement de la Haute cour, dont une marche de 10 000 personnes à Dublin, le 22 février.
Anne CONWAY
LA COLLEGIENNE de
14 ans était victime de sévices sexuels depuis l'âge de 12 ans de la part du père d'une de ses camarades d'école. Elle devait se rendre avec ses parents pratiquer une interruption volontaire de grossesse. Avant de partir, ceux-ci avaient demandé à la police irlandaise si des tissus du fœtus pourraient servir à identifier et à condamner le violeur. La police a alors prévenu le cabinet du procureur général, qui a immédiatement prononcé une ordonnance provisoire contre la jeune fille et sa famille pour les empêcher de procéder à l'avorte-
L'adolescente et ses parents, qui se trouvaient alors en Grande-Bretagne, sont rentrés en Irlande sans que l'avortement ait eu lieu. Ils étaient affolés et bouleversés et, selon l'opinion d'un médecin, la fille présentait des tendances suicidaires.
Le 17 février, la Haute cour a confirmé l'ordonnance interdisant à la jeune fille et à ses parents de quitter le pays pendant neuf mois. Ce jugement a été cassé le 26 février par la Cour suprême.
Cette ordonnance a été dénoncée comme barbare et médiévale. Le principal journal conservateur, le Irish Times, a écrit qu'en matière de droit des femmes, elle plaçait l'Irlande au même niveau que l'Iran de
Khomeiny ou la Roumanie de Ceaucescu.
L'ordonnance a confirmé les pires craintes de ceux qui, en 1983, s'étaient battus contre l'introduction d'un amendement à la Constitution stipulant que l'Etat s'engageait à protéger le droit à la vie des fœtus. Les possibles implications d'une telle clause sont évidentes. Elle rend passibles de jugement toutes celles qui avortent si les autorités l'apprennent. Les femmes violées ne dénonceront plus ce crime, de peur d'être poursuivies par les tribunaux et l'Etat.
Cela souligne aussi la menace que constitue pour les femmes le fait que l'on accorde plus d'importance à la vie du fœtus qu'à celle de la mère lors d'un accouchement difficile. Ainsi, ce récent jugement de la Haute cour ne tenait absolument pas compte de la santé mentale ou psychologique de l'adolescente suicidaire.
Durant les huit ans qui se sont écoulés depuis le vote de l'amendement contre l'avortement, les femmes irlandaises ont, en fait, connu une série ininterrompue d'attaques contre leurs droits à cause de la détermination de la Société pour la protection de l'enfant à naître (SPUC, un groupe de pression contre l'avortement) de le faire appliquer stricto sensu. Tout d'abord, les services de renseignements sur l'avortement de deux cliniques pour femmes de Dublin ont été fermés après des jugements donnant raison au SPUC, qui prétendait que ces activités étaient anticonstitutionnelles.
Ensuite, des magazines britanniques du type Cosmopolitan ont été censurés parce qu'ils publiaient des petites annonces pour des cliniques d'avortement britanniques dans leurs éditions irlandaises. Le syndicat national des étudiants a été condamné parce qu'il publiait et distribuait des informations sur l'avortement — ce jugement a été cassé par la Cour de justice de la Communauté européenne. Récemment, certains livres ont été retirés de la bibliothèque municipale centrale de Dublin parce qu'ils contenaient des informations sur l'avortement.
L'opinion évolue
En 1983, plus des deux tiers de l'électorat a voté en faveur de l'amendement. Aujourd'hui, face à un enjeu humain réel, la jeune fille violée, on assiste à un changement de l'opinion publique. Un sondage publié le 3 mars montre que seulement 30 % de la population veut conserver l'amendement tel quel, que 48 % veut le modifier et que 18 % désire purement et simplement le supprimer (1).
Cela fait suite à une mobilisation importante de l'opinion publique et à des rassemblements devant la Cour suprême. La chanteuse Sinead O'Connor a participé aux manifestations, déclarant publiquement qu'elle avait avorté à deux reprises.
Le cynisme et l'indifférence à l'égard de l'adolescente enceinte et de sa famille, manifestes à travers l'offre de Life (un frère jumeau de la SPUC) de s'occuper d'elle jusqu'à la naissance de l'enfant, ont aussi révolté les gens, qui commencent à les voir pour ce qu'ils sont, des bigots réactionnaires. Ce cas a constitué un problème politique important pour le gouvernement du Fianna Fail (2), conscient de l'ampleur de l'émoi populaire provoqué par cette question. Le nouveau Premier ministre, Albert Reynolds, a été obligé de prendre les choses en main. Les dirigeants de son parti ont insisté auprès des parents de la jeune fille pour qu'ils fassent appel devant la Cour suprême — le gouvernement a pris en charge les frais de procédure de la famille.
Le gouvernement a clairement poussé la Cour suprême à lever l'ordonnance, car il veut éviter à tout prix un nouveau référendum sur la question de l'avortement. Alors qu'en 1983 l'amendement constitutionnel avait été utilisé par le Fianna Fail pour gagner des voix pour sa politique catholique, nationaliste et conservatrice dans une situation d'instabilité politique, aujourd'hui le nationalisme catholique populaire semble hors jeu.
1) Financial Times, 3 mars 1992
2) Principal parti nationaliste bourgeois irlandais.
Depuis 1983, les femmes, les jeunes, les petits agriculteurs pauvres et les ouvriers connaissent un important chômage, l'émigration forcée et subissent des attaques contre leurs droits civiques. Tout cela a provoqué une instabilité politique sans précédent et une prise de distance par rapport aux principaux partis politiques, illustrée par l'élection de la libérale Mary Robinson à la présidence de la République et par l'augmentation des voix des partis de gauche.
La SPUC, Life et d'autres groupes violemment opposés à l'avortement contribuent à cette instabilité politique ; les politiciens, qui les courtisaient autrefois, veulent maintenant prendre leurs distances, comme l'a fait l'Eglise catholique.
L'affaire actuelle constitue aussi un important problème pour le gouvernement irlandais en ce qui concerne le référendum sur la ratification du Traité de Maastricht (voir encadré ci-contre). La classe dirigeante craint que l'impact de cette affaire empêche la ratification du traité, ce qui empêcherait son application en Europe. Cela exerce une forte pression sur le gouvernement irlandais pour qu'il modifie ou retire l'amendement contre l'avortement.
Malgré l'évolution de l'opinion publique, selon le gouvernement, un nouveau référendum sur l'avortement diviserait trop le pays. Alors que certains membres de la hiérarchie catholique ont indiqué que l'interprétation de la clause constitutionnelle par la Haute cour était trop stricte, l'archevêque de Dublin a comparé toute « législation permissive sur l'avortement » à la politique nazie.
Un autre évêque, interrogé à la radio irlandaise, a déclaré que les hommes devraient avoir le droit d'intervenir devant la justice pour empêcher leurs femmes de quitter le pays pour avorter. Les forces opposées à l'avortement ont suggéré que le cas récent était un "montage" ou que la jeune fille avait "aguiché" son violeur. Le seul parti du Parlement qui réclame l'annulation de l'amendement est le petit Parti des ouvriers, qui a également demandé la démission du procureur général.
Il faut que les féministes et les militants organisent des protestations pour soutenir les femmes irlandaises et exiger le retrait de l'amendement contre l'avortement en Europe et à l'échelle internationale. Il faut faire pression sur les parlementaires européens pour qu'ils dénoncent officiellement auprès du gouvernement irlandais ces lois archaïques contre les femmes — des parlementaires néerlandais ont déjà présenté une plainte de ce type, qui a été largement rapportée par les médias irlandais.
Alors que la stratégie des partis du gouvernement et de l'opposition semble être de vouloir calmer le jeu sans heurter l'Eglise, on peut s'attendre à ce que les forces de droite continuent leurs attaques contre les droits des femmes dès que la crise actuelle sera oubliée.
Dublin, 4 mars 1992