Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

YOUGOSLAVIE

S'insurger pour la paix

· Inprecor n° 348, 13 mars 1992 · p. 7-8 · 1 280 mots

Europe de l'Est Ex-Yougoslavie

La Bosnie-Herzégovine est une sorte de condensé de la Yougoslavie (voir Inprecor n° 339 du 8 novembre 1991). Et si celle-ci est morte dans ses formes antérieures, il n'est pas vrai que l'avenir est aux Etatsnations "ethniquement purs" ou assimilateurs. Catherine SAMARY

UNE TELLE logique redécouperait notamment la Bosnie-Herzégovine en trois "entités" — un Etat pour les Musulmans, les Serbes rejoignant la Grande-Serbie et les Croates une Grande-Croatie (voir l'article de S. Mihaljcek en p 4.). Une négociation "secrète" allant dans ce sens s'est tenue il y a quelques mois entre Milosevic, le président de la Serbie, et Tudjman, le président croate, rendue publique par le premier. Mais aucun territoire réunissant tous les Serbes ou tous les Croates ne peut être homogène, ni même assurer une majorité à sa population dominante — à moins de grands déplacements de population, d'assimilation et de liquidation.

Cette logique, portée par les pouvoirs serbes et l'armée, a été un désastre pour les victimes croates, mais aussi pour la population serbe. Elle n'a apporté aucune réelle solution aux populations serbes de Croatie, brisant des amitiés et de nombreuses familles mixtes, ayant tendance à dresser les Serbes contre tous, sous le prétexte non démontré que tous sont contre les Serbes. Elle était contre-productive pour l'affirmation d'un Etat croate indépendant dans les frontières actuelles : celui-ci, pour être viable, exigeait de véritables dialogues du pouvoir croate avec les Serbes vivant sur ce territoire depuis des siècles, et non pas une négociation avec Milosevic.

Pour la Bosnie-Herzégovine, comme pour la Macédoine, il y avait — il y a toujours — deux menaces : l'une vient du danger grand-serbe qui, dans sa logique la plus extrême, nie toute identité spécifique aux Musulmans de Bosnie (1) et aux Macédoniens. L'autre vient de l'éclatement de la Yougoslavie en Etats-nations, qui peut faire exploser la Bosnie-Herzégovine et soumettrait la Macédoine au risque d'un dépeçage entre Serbes, Bulgares et Albanais (ne laissant pas la Grèce indifférente) (2).

Passé et avenir

C'est pourquoi les deux républiques avaient présenté ensemble, en juin 1991, un projet de redéfinition de l'espace yougoslave, sur la base d'une nouvelle association d'Etats souverains — chacun aurait eu à la fois son armée et sa représentation politique internationale, en même temps qu'il aurait partagé la souveraineté d'un Etat commun confédéral. Pour ces deux républiques, le traitement séparé de l'indépendance croate et slovène fut et demeure problématique : il affaiblit le rapport de forces, qu'ensemble, avec le soutien des populations du Kosovo et de la Voïvodine, les quatre républiques pouvaient avoir contre la logique grand-serbe.

Il n'est d'ailleurs pas prouvé que la population de la cinquième république, le Monténégro, accepterait un pur et simple alignement sur la politique serbe, sans parler

1) Slaves islamisés considérés par les nationalistes croates, Tudjman en tête, comme des Croates - les nationalistes serbes les considérant, au contraire, comme des Serbes ayant trahi la "cause"

2) Voir Inprecor n° 341 du 22 novembre 1991.

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d'une perte d'identité (3). Autrement dit, la menace grand-serbe n'était pas à ce point dominante et irréversible qu'elle justifiait un rejet des négociations supposées bloquées et la logique du chacun pour soi. D'autant que la Slovénie, et encore moins la Croatie, ne peuvent totalement "dissocier" leur sort de celui de toutes les autres communautés de l'espace yougoslave.

La proximité, les interdépendances économiques, l'inextricable mélange des populations et l'éclatement de celles-ci sur plusieurs Etats doivent être pris non comme un simple vestige d'un passé dépassable, mais comme une donnée de l'avenir.

La vraie question sera donc celle de la nature de ces Etats, donc de leur démocratie interne (droits individuels et collectifs) et de leurs relations réciproques. C'est là que se jouera la qualité des frontières : s'agira-t-il de murs visant à imposer des frontières ethniques — qui seront nécessairement à la fois internes et externes —, ou de frontières rendues poreuses par le développement des liens multiformes, respectant les diverses cultures mais permettant aussi leur brassage?

Sarajevo ville symbole

Sarajevo symbolise cette possibilité. Ce n'est donc pas par hasard si c'est là qu'avaient eu lieu les plus grandes manifestations contre la guerre, durant l'été 1991 (4). La bien nommée "insurrection pour la paix" avait réuni plusieurs centaines de milliers de personnes. Les résistances populaires et multi-ethniques à l'engrenage de la peur et de la haine sont puissantes dans les villes aux cultures mêlées.

La paix est possible, car l'impasse de la guerre est démontrée — les désertions massives, le rejet de la logique grand-serbe croissant dans la population serbe elle-même. Il n'y a pas non plus de cohésion suffisante dans l'armée pour en faire une force politique autonome, même s'il existe un réel danger d'autonomisation d'actes individuels extrémistes.

Les privilèges des forces armées poussent certes l'état-major à la recherche d'un Etat, le plus large possible ; la composition de l'armée tend à en faire une armée serbe (5). Mais les conscrits sont de toutes nationalités et la résistance armée des populations à toute solution forcée sera la règle partout, au prix de luttes sanglantes pour tous.

Cette violence potentielle, très présente en Bosnie-Herzégovine, où chacun a son arme et ses souvenirs (6), est à la fois ce qui peut faire que l'étincelle mette le feu aux poudres, mais aussi ce qui peut inciter la masse des gens à descendre dans la rue pour empêcher le pire.

C'est ce qui peut pousser à la recherche

MER ADRIATIOUE

Groupe natonal le plus nombreux dans chaque e commune

Croates

Serbes

Musulmans autre groupe national 2 20% de la population totale

Croates

Serbes

Musulmans

Italiens

Istriens (appellation régionale)

de solutions qui protègent les droits de chacun.

Sans une telle volonté et mobilisation populaire, les forces des Nations-Unies s'enliseront, incapables d'empêcher le rebondissement d'une guerre qui risque alors de faire boule de neige sur tout l'espace de l'ancienne fédération, et au-delà.

*

8 mars 1992

3) Les Monténégrins sont des Serbes dont l'identité nationale réelle tient à une histoire distincte, se traduisant par un Etat propre au XIXe siècle. Les représentants du Monténégro ont été assimilés au "bloc serbe" de la présidence fédérale, et le

Monténégro fera certainement partie d'une Yougoslavie maintenue, on assistera sans doute à l'affirmation de souveraineté de leur propre république dans ce cadre.

4) Voir Inprecor n° 339 du 8 novembre 1991.

5) Voir Inprecor n° 342 du 6 décembre 1991.

6) Souvenir des massacres réciproques entre Serbes et

Musulmans durant la Seonde Guerre mondiale ; souvenirs d'une

Bosnie-Herzégovine qui faisait partie de l'Etat oustachi massacrant juifs, Tziganes et Serbes, ainsi que les communistes de toutes nationalités, notamment croates.

Composition nationale de la population en Croatie et en Bosnie-Herzégovine

100k Une confédération d'entités ethniques ?

Selon les indiscrétions des milieux européens, les dirigeants musulmans et croates seraient tombés d'accord à Bruxelles sur le principe d'une confédération des entités ethniques (voir l'article en p. 8).

Les communes seraient regroupées et fédérées entre elles, dans les cantons nationaux, sur la base des majorités ethniques constatées lors des recensements. Les nationalistes serbes sont réservés sur ce projet, car ils revendiquent, quant à eux, le partage de la Bosnie entre les différentes ethnies et son annexion partielle par la Serbie.

Le pays serait dirigé par un gouvernement et un parlement de deux chambres -l'une élue au suffrage universel, et l'autre avec des représentants nationaux.

Le gouvernement aurait le contrôle des relations extérieures, de la politique économique et de la banque centrale. Mais, pour être appliquées, toutes les décisions du gouvernement devraient être ratifiées par une majorité des quatre cinquièmes de la chambre des nationalités. Les questions de police et de défense seraient discutées ultérieurement.*

S. M.

----- photo credits and running heads -----

Carte tirée de la revue Hérodote n° 63 (1991).

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