Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CEI

Splendeurs et misères

· Inprecor n° 348, 13 mars 1992 · p. 14-16, 16 · 2 700 mots

Femmes URSS et Russie

LES FEMMES constituent 53 % de la population et 51 % de la main-d'œuvre de l'ancienne Union soviétique. Leur éducation et leur formation sont largement garanties : en 1984-1985, elles représentaient 54 % des lycéens des filières classiques et 58 % des lycéens du technique. Les institutions de formation des enseignants et des médecins comptent respectivement 73 et 69 % de femmes — mais le métier de médecin n'est pas très respecté et celui d'enseignant est considéré comme un emploi de femme misérablement payé. Des femmes dirigent 80 % des écoles primaires et 37 % des lycées ; 37 % des magistrats et 40 % des diplômés universitaires sont des femmes, mais elles ne représentent que 14 % des universitaires de très haut niveau.

Mais cette égalité formelle dans l'éducation doit être traitée avec précaution, car comme aux Etats-Unis ou en Europe occidentale, une femme gagne en moyenne un tiers de moins qu'un homme. Les femmes sont surtout employées dans certaines industries — 85 % des ouvriers du textile, 91 % de la main-d'œuvre du commerce et de la restauration, contre seulement 16 % dans la mécanique.

En 1988 — les choses n'on pas beaucoup changé depuis —, Sonia Pouchova avait souligné la situation difficile des femmes, dont 3,5 millions travaillent dans des conditions insalubres, et dont 4 millions — plus que les hommes - travaillent de nuit, alors que légalement cela n'est autorisé que dans des cas exceptionnels.

Les premières licenciées

Depuis 1988, il est clairement apparu que, quand des entreprises se lancent à la recherche du profit, les femmes sont les premières à perdre leur emploi, ce qui entraîne la suppression de leur couverture sociale. Les licenciements dans l'administration concernent à 80 % des femmes. Aujourd'hui, 77 % des chômeurs de Moscou sont des femmes — il est d'ailleurs envisagé d'interdire les licenciements des femmes "chefs de famille".

La direction soviétique était consciente qu'elle devait gagner les femmes à la perestroïka, voilà pourquoi, elle a encouragé la création de conseils de femmes dans les usines. Leurs tâches ont été définies dans la loi sur les entreprises de 1987, mais de manière très générale : « Ces structures devront s'occuper de questions qui concernent les femmes au travail et dans la vie quotidienne. »

En l'absence de pouvoirs clairement établis, ces conseils ne pouvaient pas faire grand-chose (voir l'interview de T. Markova en p. 17).

La question de l'avortement, qui constitue la plus importante méthode de contrôle des naissances dans l'ancienne URSS, est de plus en plus souvent évoquée publiquement. L'avortement a été légalisé immédiatement après la prise du pouvoir par les bolcheviques. A l'époque, l'on ne demandait pas aux femmes de faire des enfants dont personne ne pourrait garantir l'éducation. Dès 1923, cette liberté a été limitée : une troïka composée d'un médecin, d'un représentant du commissariat à la Santé et d'un représentant du soviet local devait décider si une raison médicale ou sociale suffisante justifiait l'interruption de grossesse. L'ère Staline a représenté un important recul : l'avortement, devenu un crime, a été interdit à partir de 1936. En 1955, il a été de nouveau autorisé pour des raisons médicales, puis complètement libéralisé à partir de 1968. Aujourd'hui, c'est quasiment la seule méthode de contrôle des naissances.

Cette évolution de l'avortement montre clairement que ce qui était en jeu n'était ni la morale, ni la santé des femmes et des enfants, mais bien la volonté de mettre celles-ci à la disposition de prétendus impératifs économiques et de les priver du contrôle de leurs corps.

La contraception absente

Les moyens de contraception sont introuvables, même dans les grandes villes. Les préservatifs — dont la production a été encouragée après l'arrivée du SIDA — sont de mauvaise qualité, et de nombreuses femmes ne font pas confiance à la pilule. On entend couramment dire : « La pilule est une préparation hormonale, et je crois que c'est mauvais pour la santé. » Certaines femmes utilisent un stérilet.

Les femmes soviétiques pratiquent en moyenne de un à cinq avortements chacune, parfois plus de quinze fois... Quand il est réalisée dans les hôpitaux d'Etat, c'est une opération sanglante et barbare, sans anesthésie. Pour l'instant, celle-ci n'est utilisée que dans les cliniques privées car tout dépend des capacités de paiement de la patiente.

Bien que le concubinage soit acceptée pratiquement partout, le mariage reste la norme — souvent parce que c'est le seul moyen d'accéder à l'indépendance et d'avoir une vie sexuelle. Le mariage, qui n'est qu'un enregistrement formel, a une composante romantique exprimée dans une cérémonie qui ressemble à une célébration religieuse (robe blanche, complet sombre, bouquets, musique et discours). Un fois la date du mariage fixée, les futurs époux peuvent obtenir un "livret de mariage" qui leur permet de faire des achats dans des bou-

Splendeurs

Au simple regard des statistiques, en matière ‹ dans l'ancienne Union soviétique pourrait ces domaines ne résiste guère à une analyse soviétiques assument l'essentiel des tâches mén sans aucun temps de loisir et avec des condi quasiment rien changé à ce niveau, hormis le plus à renvoyer les femmes dans leurs foyers,

Barbara tiques spéciales, où ils peuvent acquérir toutes sortes d'équipements domestiques.

De nombreux mariages ne durent pas longtemps. Le taux de divorce est de 3,4 pour mille pour un taux de mariage de 9,3 pour mille. Les demandes de séparation viennent surtout des femmes, souvent à cause de l'alcoolisme du mari ; la "vie sexuelle désastreuse" est également fréquemment citée.

Le système scolaire public ne fournit aucune éducation sexuelle. Cependant, la nécessité de ce type de cours est maintenant

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i et misères l'éducation et d'emploi, la situation des femmes raître satisfaisante. Mais l'égalité formelle dans détaillée. Depuis des décennies, les femmes agères et de l'éducation des enfants, quasiment tions de vie souvent pénibles. La glasnost n'a fait que l'ouverture au marché tend de plus en en supprimant leur indépendance économique.

SCHULTZ ouvertement débattue ; le problème du

SIDA, aujourd'hui reconnu, est un argument en ce sens.

Les conséquences matérielles du divorce ne sont pas catastrophiques pour les femmes car elles travaillent et disposent de leur propre revenu ; mais avec plus de deux enfants, les choses se compliquent. Les pensions alimentaires ne sont pas assurées pendant plus d'un an — voire cinq ans pour des cas extrêmes.

Dans les grandes villes, et surtout à

Moscou, 20 à 25 % des familles sont oblians.

semaine.

de trois personnes.

gées de vivre dans des appartements communautaires. Chaque personne dispose en moyenne de 15,2 m2 (contre 40 m2 aux Etats-Unis). Les jeunes couples vivent souvent avec leurs parents, cinq ou six personnes s'entassant dans deux chambres — les cuisines, les salles de bain et les buanderies doivent être partagées avec encore plus de gens. Dans ces circonstances, la simple installation d'une machine à laver peut conduire à d'importants conflits si c'est une acquisition individuelle et non collective. En 1986, le 27e Congrès du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS) avait décidé qu'en l'an 2 000, chaque famille aurait son

La charge des enfants

A la campagne, les grands-mères s'occupent souvent de la garde des enfants, mais dans les villes, les familles dépendent des institutions publiques. Les lois en vigueur dans l'ancienne URSS facilitaient les soins de l'enfant par la mère durant la première étape de la vie — pour élever son bébé, la mère pouvait bénéficier d'une année de congé (et même d'un an et demi) avec la moitié de son salaire, et la garantie de retrouver son emploi. En 1990, le congé de maternité non payé a été prolongé à trois

A Moscou, les femmes se plaignent beaucoup du fait que les crèches sont souvent éloignées des domiciles et des lieux de travail. Les mères, et parfois les pères, doivent faire de longs trajets deux fois par jour, dans des transports publics bondés, pour aller et revenir de la crèche. Par conséquent, beaucoup de gens, surtout des femmes seules, confient leurs enfants à des sortes de pensionnats qui les gardent pendant toute la

Beaucoup de femmes sont mécontentes des crèches, qui sont surchargées, et disent que les enfants en reviennent tout le temps malades. Le 12e Plan (1986-1990) prévoyait la création de 3 millions de nouvelles places dans les institutions pré-scolaires - en 1983, 14,4 millions d'enfants y étaient inscrits. On peut estimer qu'il y a actuellement environ 33 millions d'enfants d'âge pré-scolaire, dont 4 à 5 millions restent à la maison. La moitié des enfants seulement trouve une place dans les institutions publiques.

Dans les couples, ce sont les femmes qui assument la plupart des tâches ménagères et les courses. Il existe des groupes dans les entreprises qui s'organisent pour envoyer une femme faire les courses à tour de rôle pour les autres pendant les heures de travail. On doit souvent faire la queue trois fois : pour choisir le produit ; pour le payer ; pour pouvoir l'emporter — il faut une heure et demie pour faire les courses d'une famille

Il y a un nombre assez important d'appareils électroménagers. Selon des statistiques de 1983, sur 100 foyers, 90 possèdent un réfrigérateur, 70 une machine à laver le linge et 36 un aspirateur (95 une télévision et 93 une radio). Mais ces appareils ont souvent besoin de réparations, or le secteur des services est très mal structuré.

Aujourd'hui, la redécouverte de la famille va si loin que certains croient que le problème des licenciements pourrait être résolu ainsi. Tatiana Zaslavskaya, membre de l'Académie des Sciences, a déclaré : « Selon moi, une partie des femmes qui travaillent devraient renoncer à leurs emplois et donner la priorité à leur foyer, si les revenus de leurs époux augmentent comme il est prévu. » Les femmes qui ont des qualifications seront-elles aussi facilement disposées à quitter leur travail ? On a peine à croire que des femmes pourraient prendre au sérieux de telles remarques, même venant d'un professeur de médecine : « Quoi que l'on fasse, il y a une différence génétique entre les hommes et les femmes. Si les hommes devaient passer autant de temps dans la cuisine, ils perdraient leur masculi-

Les "vertus" de la famille

Cette "différence" a d'importantes conséquences pour les femmes : huit heures et demie de travail par jour (avec une pause) ; une ou deux heures de trajet ; une heure et demie de courses (il faut les faire tous les jours depuis que les pénuries se sont amplifiées et que les boutiques disposent de maigres stocks). Il faut y ajouter une heure et demie ou deux pour la préparation des repas ; en plus, certains vêtements pour enfants doivent être lavés à la main chaque

Après une telle journée, il est facile de comprendre pourquoi les femmes n'ont en général pas le temps de participer à des activités sociales ou politiques. Elles pourraient s'y consacrer le samedi, mais c'est en général le jour des lessives et du ménage.

Le programme de 1919 des bolcheviques expliquait que la loi sur l'égalité dans le mariage et dans la famille devait être appliquée. La revendication suivante de leur programme portait sur le "travail idéologique et d'éducation" au sein du Parti. Ils demandaient : « Afin que les femmes soient libérées des contraintes matérielles obsolètes de la gestion ménagère, des maisons communes, des restaurants publics, des buanderies et des crèches doivent être ins-

Rien n'est fait en ce sens aujourd'hui. Quand le 12e Plan envisageait une augmentation de la quantité, et surtout de la qualité, des services, il visait surtout à un renforce-

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= CEI démocratie sans femmes n'est pas une démocratie.

Un problème particulier est apparu lors de cette rencontre : dans la société russe, le mouvement féministe et celui des lesbiennes ne sont pas étroitement liés. Les lesbiennes travaillent en lien étroit avec les gays et sont plus préoccupées par les problèmes de leur sexualité que par les questions femmes spécifiques. Cela est dû au fait que ces deux mouvements ont leur origine dans le goulag et ont intégré leur propre isolement. La participation des lesbiennes à ce congrès a failli entraîner son annulation, car il y a eu une très importante propagande contre ces « sujets malades et asociaux ».

Le congrès a discuté de questions telles "les femmes et le marché", "les femmes en tant que sujet et d'objet de la politique" suscité le plus d'intérêt.

Il existe aussi un parti de femmes, qui a tenu un congrès avec 40 participantes et qui affirme avoir 2 à 3 000 membres. L'essence de leur programme est « les femmes valent plus que les hommes et doivent suivre leur intuition ».

La plupart des nouveaux partis, plus ou moins démocrates, ne voient pas l'utilité de s'emparer des questions qui intéressent les femmes.

Les revues féministes sont peu connues, hormis Eva, qui est édité en Lituanie, mais diffusé également en Russie, et qui se présente comme féministe chrétien - il reprend des questions comme l'avortement, la position des femmes célibataires ou la violence contre les femmes.

Nationalisme et patriareat

Le développement actuel du nationalisme est inquiétant pour les femmes, car il renforce indéniablement le patriarcat : on leur demandera d'avoir davantage d'enfants dans l'intérêt de la nation. Les vieilles traditions patriarcales vont refaire surface. Cela peut avoir des conséquences économiques : en Ouzbékistan, une usine de confection de voiles islamiques va peut-être être ouverte.

Dans l'ancienne URSS, comme dans la plupart des pays de l'ancien "socialisme réellement existant", il n'y a pas eu de réexamen critique de la littérature féministe. Les premiers pas du mouvement des femmes ont été fossilisés par la politique de l'Etat, et il est maintenant très difficile de développer un mouvement des femmes autonome.

Cela rend d'autant plus importante la défense radicale des droits actuels ; ce n'est que sur cette base que leur extension sera possible.

Novembre 1991

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ment de la famille : « Une famille forte est l'une des bases les plus importantes de la société. »

Lors du 27e Congrès du PCUS, Mikhail Gorbatchev lui-même avait déclaré : « Nous devons organiser l'activité pratique des institutions d'Etat et des organisations sociales pour qu'elles renforcent la famille et ses fondements (...). C'est la condition pour que se forment des lignées d'ouvriers profondément implantées, pour développer de bonnes traditions familiales et pour éduquer les jeunes générations dans l'expérience de leurs aînés. »

Femmes entre elles

Les prémisses d'une organisation indépendante des femmes sont apparus dans une publication samizdat de 1979, Les femmes et la Russie. Cette collection présentait la situation des femmes à travers des essais et des poèmes et évoquait aussi leurs conditions de vie dans les prisons. Les femmes qui y participaient ont été poursuivies par les autorités et ont soit quitté le pays, soit sont devenues religieuses.

Il est difficile d'attendre un quelconque changement de la part des anciennes organisations officielles de femmes, qui ont été créées et dirigées depuis le sommet. En novembre 1990, un syndicat de femmes a été formé dans la Fédération de Russie par différents comités, associations et clubs de femmes ; son but est de protéger « les intérêts des femmes et de la famille », formulation qui révèle qu'il ne s'intéresse en priorité aux intérêts des femmes.

Dans de très rares cas, le travail des conseils de femmes se fait de façon indépendante. Dans le quartier Zoukowski, à Moscou, une tentative de présentation de deux femmes indépendantes aux élections du Congrès des députés du peuple avait commencé mais n'a pas abouti. Des efforts similaires ont été fait pour l'élection des soviets locaux en 1990.

En 1989, l'Institut Lotos a été fondé à Moscou dans un des locaux de l'Académie des Sciences ; des cours sur la question des femmes et sur la vie quotidienne y sont proposés. A Moscou, Léningrad et ailleurs, différents groupes essayent de fournir une aide psychologique aux femmes et font un travail social, mais il n'existe aucune structure coordonnée. Les féministes essayent de se regrouper, mais elles sont très peu nombreuses.

En mars 1991, une rencontre de femmes, préparée par quinze femmes venues d'organisations différentes, s'est tenue à Doubna, avec environ 200 participantes qui venaient toutes de Russie. Il n'y avait pas que des féministes, mais aussi des femmes des sphères du pouvoir et des journalistes. Le congrès s'est déroulé sur le thème : une

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