social-démocrate (PSD) de Russie (I) — et participe au tout jeune mouvement
Une lutte de tous les jours
Les réformes économiques en cours dans l'ancienne Union soviétique, la hausse des prix et les transformations du système aggravent la situation des femmes et notamment de celles qui travaillent. A la répression et au contrôle de l'administration sur les travailleuses, viennent s'ajouter les menaces de licenciement, pour cause de restructuration ou de privatisation, ainsi que le risque de voir leurs maigres acquis sociaux se réduire.
Tatiana Markova travaille dans un bureau de poste de la ville de Kalouga, au sud de Moscou ; elle est militante syndicale et politique — au sein du Parti des femmes de sa ville.
INPRECOR : En quoi consiste votre travail dans les postes?
Tatiana MARKOVA : Je distribue les télégrammes.
Le travailleur du rang vit de plus en plus mal. Les salariés dépendent entièrement du système d'Etat : ils sont terriblement opprimés par le régime totalitaire. A l'usine, l'ouvrier est sous la domination de l'administration ; pour avoir un appartement ou pour mettre ses enfants à la crèche, il dépend de son syndicat, qui est censé le défendre.
Dans de telles circonstances, toute lutte isolée est pratiquement impossible. Il faut organiser des collectifs de travailleurs — mais quand un travailleur isolé essaye de le faire alors que ses collègues ont peur, il est licencié avant d'avoir pu commencer.
Mon expérience au travail et avec les gens qui m'entourent confirme mes raisons
Lorsque je militais dans le Front populaire (2), ma chef avait convoqué une réunion en mon absence pour essayer de retourner mon collectif contre moi. Elle avait dit à mes collègues que mes opinions politiques étaient dangereuses et avait proposé mon renvoi.
• Etait-ce légal ?
Dans notre système, on peut toujours trouver un prétexte pour licencier les gens
— c'est le "charme" de ce système d'oppression. Heureusement, j'avais réussi à construire un groupe qui me soutenait : mes collègues ont été furieux de sa proposition.
Lorsque l'administration a compris qu'elle ne pourrait pas me couper de mon collectif,
-CEI elle a essayé d'autres moyens : on réduisait mes primes pour des détails qu'on laissait passer aux autres ; j'ai été mutée à un poste plus difficile et moins payé, etc. — voilà certains des mécanismes de répression utilisés.
Ça n'a pas été facile, mais j'ai tenu bon. Après deux ans de travail dur et appliqué, j'ai réussi à rassembler des collègues dans ma section de télégraphe pour organiser un syndicat indépendant - qui compte maintenant cinq adhérents. Que ferons-nous maintenant ? A vrai dire je ne le sais pas... dans ce domaine, j'apprends en marchant. Il y a des tas de choses que je ne sais pas ! Je manque de connaissances syndicales — je demanderai de l'aide à d'autres camarades ou à des syndicats indépendants. Demain, je vais voir des membres du syndicat indépendant Sotsproff pour qu'ils m'aident à préparer une convention collective (3).
Nous allons nous affilier à Sotsproff, même si je pense que ce n'est pas le syndicat qu'il nous faut — il n'est pas fort, et il manque de moyens, tout comme les partis. En tout cas, c'est le seul syndicat qui ait fait des propositions de loi au Soviet suprême de Russie.
• Combien d'employés y a-t-il dans votre bureau de poste ?
A Kalouga, nous sommes environ 600, mais nous sommes très dispersés dans différents locaux de la ville, des villages et des
A Kalouga, il y a 300 000 habitants — c'est la capitale régionale — ; la ville fait partie du complexe militaro-industriel dont une grande partie des usines sont chez nous
— des usines de turbines, de mécanique, d'électromécanique, etc. Voilà pourquoi les problèmes des collectifs de travail et du mouvement ouvrier en général sont compliqués chez nous.
• Il est étonnant de voir que les conseils de femmes fonctionnent toujours (4) (voir l'article de B. Schlutz, en p. 14)...
En effet, ils existent toujours, mais ce sont des appendices de l'administration — les femmes ordinaires ne savent même pas qu'ils existent. J'ai été moi-même surprise lorsque j'en ai entendu parler, même si, dans l'édifice du Soviet du district il y a des écriteaux sur les portes avec la mention "Conseil des femmes". Sur la ville, ces conseils s'occupent essentiellement des problèmes d'approvisionnement ; dans cette période de grande pénurie, ils s'arrangent pour constituer de petits stocks de certains produits. Mais ils ne font aucun travail poli-
• Pour revenir à votre travail, la poste emploie-t-elle surtout des femmes?
C'était le cas jusqu'à présent, car le travail dans les communications — je ne peux pas parler du secteur des communications militaires, n'y ayant jamais travaillé — était très mal payé : voilà pourquoi il n'y avait que des femmes. Les hommes n'auraient jamais accepté un tel emploi - on touchait 100 roubles, alors qu'un homme marié avait besoin de 300 roubles pour subvenir aux besoins de sa famille. En janvier 1991, nous avons été augmentés de 150 roubles, et parfois nous touchons des primes. En fait, le système salarial est injuste, il va falloir se battre pour le changer.
J'ai récemment voyagé à Moscou pour voir les conditions de travail dans les télégraphes. Les employées chargées des télégrammes touchent 370 roubles. A six, elles livrent 100 télégrammes par jour, et elles s'arrangent pour le faire à temps. Chez nous, à Kalouga, nous en expédions 400 et pen-
1) Le Parti social-démocrate, comme d'autres partis de l'ancienne Union soviétique, est une organisation relativement petite, avec à peine un millier de membres.
2) Les fronts populaires étaient des coalitions larges de démocrates, nées au début de la glasnot, qui n'avaient pas de véritable programme social.
3) Sostproff est une fédération indépendante composée surtout d'employés ou de cadres, qui n'a pas de base industrielle. Sa direction est d'orientation libérale - ses activités sont financées par des affaires privées.
4) En 1987, Gorbatchev avait donné le feu vert pour la relance de ces organisations, qui avaient été créées après la révolution, puis abolies sous Staline. Cependant, sous Gorbatchev, les conseils de femmes ne sont jamais devenus une organisation militante ; ils s'occupaient surtout des œuvres de charité. Ils étaient rarement cités dans la presse ou par les hommes politiques durant ces dernières années.
= CEI dant les vacances jusqu'à 600 ou 700 par jour — nous ne sommes que douze.
Notre salaire est de 250 roubles ; il peut augmenter avec des primes de 50 à 100 roubles par mois — mais l'administration décide souvent de les supprimer ! Il faut bien comprendre les particularités du secteur des communications : d'abord, c'est une structure qui ne sera jamais privatisée, une structure d'Etat ; ensuite, nous sommes presque sous régime militaire. Les conditions de renvoi ou de licenciement des employés ressemblent à celles en vigueur dans le secteur militaire — les communications sont aussi considérées comme secrètes et le travail syndical et politique y est très
Toute réclamation des clients peut nous faire perdre nos primes — alors que c'est un véritable exploit de vivre avec 250 roubles aujourd'hui, les prix ont beaucoup augmenté. Nous avons constamment des réclamations car la charge de travail est énorme.
A Moscou, avec les grands appartements proches les uns des autres et des téléphones presque partout, la situation dans ce secteur est différente. Mais à Kalouga, il y a peu de téléphones et les distances sont grandes. Les parcours que nous faisons pour livrer les télégrammes peuvent durer jusqu'à une heure — ce qui est le temps limite de livraison. Cela veut dire que si on remet un télégramme dans les temps, le deuxième est en retard ! Et là viennent les réclamations... parce que l'administration refuse d'organiser notre travail et d'investir en embauchant d'autres personnes. Si ce n'est pas le treizième mois que nous perdons, c'est une autre prime ! Nous subissons une véritable
Je ne sais pas, en fait, comment je suis parvenue à créer le collectif dans ma poste avec les pressions de l'administration ! J'ai tiré profit de la colère des travailleurs pour organiser des réunions qui ont presque débouché sur une grève dans mon service.
Il y a un mois, il y a eu une grève des postiers à Perm, dans l'Oural, au moment de la hausse des prix. L'administration des postes, en tant qu'entité de l'Etat, avait une certaine marge pour nous augmenter, mais l'enveloppe qui aurait dû correspondre à la poste avait été prise par le Soyouzpechat (5) qui en donna une bonne partie au ministère des Communications qui, à son tour, le remit de nouveau à l'Etat. L'Etat ne nous attribua qu'une petite subvention. A part cela, les distributeurs de télégrammes et les postiers n'ont pratiquement rien reçu. Les travailleurs de la poste de Perm ont été les premiers à dire qu'il était temps d'obliger les éditeurs à nous payer pour distribuer leur matériel. Voilà pourquoi ils sont partis en
A Kalouga, j'ai passé un accord avec l'ancienne administration qui avait essayé de se débarrasser de moi ; je leur ai dit qu'il valait mieux arrêter de se faire la guerre et je leur ai suggéré d'écrire au Soviet suprême au nom de notre poste pour demander qu'un accord soit passé entre les éditeurs et le service postal et qu'on nous donne notre dû.
Le but de la grève était d'obtenir un accord direct entre le service postal et les éditeurs, qui excluerait Soyouzpechat, qui recevait de l'argent pour le travail de livraison que nous faisions. Comme vous le savez. peut-être le ministère des Communications a manipulé ce mouvement et a fini par prendre
• Que représente le militantisme pour une femme aujourd'hui ?
D'abord, je ne suis pas une vraie militante politique, dans la mesure où, à mon avis, les militants doivent avoir de bonnes connaissances théoriques.
J'ai récemment lu un livre d'Ivan Efremov, Thaïs d'Athènes sur la Grèce antique, qui explique que les femmes étaient comme des esclaves, qu'elles grandissaient avec une mentalité d'esclaves et qu'étant donné leur éducation, elles n'arriveraient jamais à être solides ni courageuses. Une société qui ne comprend pas que la femme, la femme libre, est la base de tout — du développement culturel et spirituel de la nation — ne pourra jamais dépasser le matérialisme de ce bas monde et ne fonctionnera qu'avec des objectifs égoïstes et des instincts animaux.
En tant que femme, j'ai du mal à participer à la vie politique, et ce, pas seulement parce que les hommes sont implacables vis-à-vis de nous et ne comprennent pas que les femmes se fatiguent davantage et réagissent de façon plus émotive.
C'est dur aussi parce que si je n'avais pas réussi à me dépasser et si je n'essayais pas de m'accrocher plus, je n'aurais pas progressé dans ma compréhension des choses. Les gens sont tellement minés par les préoccupations et les mesquineries quotidiennes qu'ils n'ont plus la force de les dépasser.
Par ailleurs, il est inacceptable que les femmes n'aient pas de temps libre, comme
Comment peut-on parler d'égalité ? Le peu d'égalité dont nous bénéficions ne concerne que la sphère professionnelle. Mais il n'y a pas d'égalité des chances pour progresser intellectuellement.
Souvent, chez nous, les femmes se marient davantage par calcul que par amour, pour avoir une famille "normale". Mais ensuite, à cause de leur faible niveau culturel, elles souffrent souvent de leur vie de famille et les hommes ne comprennent pas l'envie qu'elles peuvent avoir de se dépasser.
• Certaines femmes m'ont dit qu'elles préféreraient élever leurs enfants seules si elles en avaient les moyens...
Oui, de nombreuses femmes pensent ainsi. Peu d'hommes comprennent les femmes. J'ai 37 ans et je ne trouve pas un homme qui puisse comprendre la liberté d'esprit à laquelle j'aspire — je ne veux pas être terrorisée, je veux faire mes propres choix.
Je suis seule, divorcée et j'élève mon fils — c'est très difficile, dans notre société, d'élever seule un enfant.
• Parlez moi du mouvement des femmes à Kalouga.
Il a démarré avec une conférence de femmes qui s'est tenue en mars 1991, à Doubna (voir l'article de B. Schultz, en p. 14). Je devais y participer pour mon parti, mais finalement une autre femme a pu s'y rendre et nous a rapporté de nombreux documents - ces informations m'ont fait comprendre qu'il fallait vraiment un mouvement des femmes, car nous avons des problèmes bien spécifiques, dans un pays qui s'apprête
Le Parti social-démocrate de Kalouga a décidé de porter cette question devant le troisième congrès du PSD. Le programme du PSD ne traitait pas de la question des femmes ; nous avons donc proposé de commencer à y travailler. Il y a même une commission femmes maintenant, que j'ai aidé à mettre sur pied.
A Kalouga, le sigle de l'organisation des femmes est original - NOZhi (Couteaux) pour Organisation indépendante d'initiative des femmes. En dehors des tâches de défense légale, NOZhi traite de multiples questions liées à l'instauration du marché — les licenciements, ou les cas des travailleurs qui sont licenciés pour cause de privatisation de leur entreprise, qui passe aux mains des
Nous nous occupons aussi de la situation des mères seules qui n'ont aucune protection en général, aucune allocation, ainsi que du développement culturel des femmes, surtout de la formation et l'éducation. Il y a 40 ou 50 personnes qui participent à NOZhi, ce qui n'est pas mal ; au départ, ces femmes sont arrivées parce qu'elles avaient besoin d'aide. *
Moscou, octobre 1991 Propos recueillis par David Seppo
5) L'agence nationale de distribution des journaux et revues.