Les élections dans les Länder du Bade-Wurtemberg et du Schleswig-Holstein, début avril 1992, marquées surtout par la montée de l'extrême droite fasciste, ont déclenché des réactions de panique au sein de la classe politique allemande, dénoncer de nouvelles agressions commises par des skinheads ou des groupes
Petit tremblement
de terre
et ont été qualifiées de véritable tremblement de terre politique. La réaction des antiracistes ne s'est pas fait attendre. Durant le week-end de Pâques, 25 000 personnes ont participé à des marches dans 150 villes pour néonazis contre des immigrés. Manuel KELLNER
DANS le Bade-Wurtemberg, l'Union chrétienne-démocrate (CDU) perd la majorité parlementaire absolue, et n'obtient que 39,6 % des voix, chutant de 9,4 %. A la veille du scrutin, la CDU avait dû "démissionner" son dirigeant local, l'ancien ministre-président du Bade-Wurtemberg, Lothar Späth, qui touchait des pots-de-vin de ses amis personnels, des "industriels" en quête d'avantages fiscaux. Le Parti socialdémocrate (SPD) ne profite pas de la chute de la CDU, il tombe même à 29,4 % des voix (-2,6 % par rapport aux élections de 1988). Les libéraux du FDP n'ont obtenu que 5,9 % des suffrages — la CDU ne pourra donc pas former une coalition avec eux. Le parti des Verts, les Grunen, s'est convenablement maintenu avec 9,5 % des voix ; il devient ainsi une force établie dans le Bade-Wurtemberg et envisagerait de débloquer la situation en participant à une coalition "noire-verte" (CDU-Grunen), ce qui déclenche naturellement de vives controverses au sein des Verts. Si tel était le cas, cela constituerait une première en Allemagne, qui ne ferait qu'accélerer le tournant réaliste des Verts. L'autre alternative qui pourrait dénouer la crise de majorité dans ce Länder passerait par une coalition CDU-SPD, qui rentrerait d'ailleurs dans la logique de collaboration entre ces deux partis, qui s'est développée dernièrement pour « résoudre des problèmes nationaux ».
Le grand vainqueur des élections dans le Bade-Wurtemberg est le parti fasciste, les
Republikaner (Rep) du nouveau führer Franz Schönhuber, proche du Front national de Le Pen, qui soigne son image "nationalconservatrice". Les Rep obtiennent 10,9 % des voix - d'autres groupes fascisants plus minoritaires ont reçu, eux, 1,5 % de suffrages supplémentaires.
Dans le Schleswig-Holstein, c'est un parti d'extrême droite, l'Union du peuple allemand (DVU) — qui tient d'ailleurs un discours plus ouvertement fasciste que les Rep — qui obtient 6,3 %, alors qu'il n'a qu'une présence organisationnelle précaire — ; sa campagne électorale s'est pratiquement limitée à un envoi massif de tracts par la poste, grâce au financement de son richissime leader, Gerhard Frey, éditeur de plusieurs journaux néonazis. Un autre parti néofasciste, le NPD a obtenu 1,6 % des suf-
La crise politique montante en Allemagne apparaît aussi dans la montée du phénomène abstentionniste. Dans le Bade-Wurtemberg, plus de 2 millions de personnes — soit 29,8 % des inscrits — ont boudé les urnes, devenant la deuxième "force" tique. Dans le Schleswig-Holstein, le taux d'abstention a atteint 28,2 % - plus de 500 000 personnes. Ce phénomène correspond à une tendance nationale ; lors des élections générales de 1990, le taux de participation avait été de 77 % - le plus bas depuis 1945
De récents sondages confirment les éléments apparus dans les élections de ces deux Länder : les chrétiens-démocrates perdraient 3 % au niveau national, tombant à 39 % ; le SPD avec 38% et les Rep gagneraient 2 %, atteignant 4 %, des intentions de vote, frôlant ainsi la barre des 5 %. D'autres petites organisations fascistes récolteraient 3 % -une alliance de l'extrême droite permettrait à celle-ci d'être donc présente dans les institu-
Comme ailleurs en Europe, le thème favori et le plus porteur des fascistes est la démagogie raciste contre les asylants, les demandeurs d'asile et les étrangers. Les conservateurs et les sociaux-démocrates ne combattent pas cette idéologie, au contraire. Voyant dans les voix de l'extrême droite l'expression d'une "protestation", ils s'engagent dans leurs discours à résoudre ces "problèmes" — et d'abord à s'attaquer à la vague de fugitifs, de demandeurs d'asile et d'immigrés. Le SPD a déclaré qu'il serait prêt à accepter, à certaines conditions, un changement de la Constitution qui abolirait le droit d'asile en le transformant en un droit "relatif"' ; il propose aussi d'établir des quotas à l'immigration.
"Tête de Ture"
Il est vrai que les millions de nouveaux pauvres, la montée du chômage, la pénurie de logements, les chutes des salaires et des pensions, ainsi que la destruction de l'industrie dans l'ancienne République démocratique allemande (RDA) nuisent aux partis traditionnels (voir l'article en p. 13). Le SPD ne dénonce d'ailleurs pas clairement les choix économiques conservateurs. Mais pour que les voix qui rejettent cette politique se soient reportées sur les partis fascistes, il fallait aussi compter sur la présence de sentiments racistes et xénophobes chez une partie de la population, révélés par tous les sondages. Il faut souligner que l'extrême droite reçoit surtout les voix masculines — alors que les femmes sont les premières victimes du chômage et des problèmes sociaux.
Enfin, la rhétorique officielle donne aussi une légitimité aux discours xénophobes des fascistes. Le gouvernement a aidé à répandre le sentiment de "peur" d'une "invasion" du pays par des "'hordes de fugitifs" et a multiplié les mesures de rétorsion contre les demandeurs d'asile. Il n'a pratiquement pas affirmé publiquement son indignation face aux attentats racistes qui continuent à secouer l'Allemagne. La faiblesse électorale — voire l'inexistence — d'une alternative de gauche et l'attitude défensive du mouvement ouvrier, profondément ébranlé sur le plan idéologique, renforcent aussi l'extrême droite.
Les partis traditionnels ne se sont d'ailleurs pas privés de dire qu'il fallait rendre justice au noyau "raisonnable" des revendications racistes. Les résultats électoraux, eux, démontrent le contraire : plus la politique des grands partis met en œuvre des éléments du programme fasciste, plus une partie importante de la population préfère l'original fasciste à la version conservatrice ou social-démocrate. *
Cologne, 21 avril 1992