Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ISRAEL

Sionisme et racisme

· Inprecor n° 351, 24 avril 1992 · p. 17-20 · 3 997 mots

Palestine et Israël

En décembre 1991, l'Assemblée générale de l'Organisation des Nations-Unies

(ONU) a annulé sa résolution de 1975, qui établissait que le sionisme était une

Dans cet article paru dans News from Within, Michel Warschawski revient sur cette question complexe, qui ne peut, en aucun cas, être résolue par décret *.

LORSQUE l'ASsemblée générale de l'ONU "décréta", en racisme, cela m'avait rappelé les conciles de l'Eglise catholique médiévale et leurs étranges prises de position sur le fonctionnement de l'univers. Les évêques n'avaient pas toujours tort, mais ces conciles n'avaient cependant pas le pouvoir de déterminer la réalité par un vote majoritaire — même si 90 % des pères de l'Eglise affirmaient que le soleil tournait autour de la terre, il n'en restait pas moins que c'était

Le fait de savoir si le sionisme est raciste ou non ne sera pas déterminé par les équilibres de pouvoir au sein de l'Assemblée générale de l'ONU ou par la pression des

Etats pétroliers ou de Washington, mais par les actes des sionistes eux-mêmes. L'ONU ne peut que donner des bons ou des mauvais points au sionisme.

L'équation entre sionisme et racisme exige, avant tout, une définition de ces termes.

• Le sionisme est un mouvement politique, œuvrant à la solution du problème juif par le regroupement des juifs du monde entier sur la terre d'Israël, et en y établissant une société juive souveraine.

• Selon le dictionnaire d'Evren Shoshan, qui fait autorité pour la langue hébraïque, racisme signifie :

« L'idée que les nations du monde sont divisées en races supérieures et inférieures. »

Si on se tient à ces prémisses, le sionisme n'a absolument aucune dimension raciste ; au plus, c'est une utopie, mieux adaptée au XIXe siècle qu'à la réalité actuelle. Le sionisme ne présuppose pas que le peuple juif soit une race supérieure, ou que la nation arabe soit inférieure. Cette définition était d'ailleurs à la base des déclarations de tous ceux qui rejetaient la validité de la résolution de l'ONU : le peuple juif n'est forme de racisme, à la grande joie des milieux dirigeants israéliens.

Michel WARSCHAWSKI races supérieures ou inférieures. Donc, le sionisme n'est pas raciste (1). racisme, qui est sûrement moins affinée étyracisme est une discrimination contre les nationale, raciale, religieuse ou ethnique. se, le concept de racisme n'a rien à voir avec des valeurs, des intentions, ou des buts, mais avec la manière dont les personnes, les mouvements ou les institutions agissent par rapport aux autres êtres humains. Telle était la définition adoptée par la Convention internationale pour l'abolition de toutes les formes de discrimination raciale, signée, en 1979, par le gouvernement israélien, après beaucoup d'hésitations. Cette convention stipule que : « Une discrimination raciale est toute différenciation, exclusion de la collectivité, restriction ou préférence pour une raison de race, de couleur, de lignée, d'oripas une race, et le sionisme ne parle pas de

Or, il existe une autre définition du mologiquement, mais sans doute plus proche de sa signification dans l'usage courant. Le le titre, êtres humains sur la base de leur origine Selon cette définition, communément admiracistes.» 1991.

nique, qui vise à éliminer ou à diminuer la reconnaissance base égale — des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dans la vie politique, économique, sociale et culturelle, ou dans tout autre domaine de la vie publique. » Dans ce sens, le sionisme en tant qu'idéologie n'est pas raciste, mais l'entreprise sioniste et l'Etat sioniste d'Israël — tel qu'il est défini — sont extrêmement racistes.

Diserimination raciale ou Etat raciste ?

Dans un artiste publié par Ha aretz sous

"Racistes ? Nous ?" (2), plusieurs intellectuels israéliens respectés, pour la plupart des libéraux, tentent de réfuter la définition d'Israël comme

Etat raciste. Ils avancent deux questions fondamentales d'abord, que l'idéologie qui a prévalu à l'établissement de cet

Etat n'était pas raciste, et qu'on ne peut parler que de politiques gouvernementales de discrimination raciale. Ensuite, ils prétendent que les intentions de ceux qui ont dessiné cette politique n'étaient pas racistes. Le professeur Yosef Gorney s'efforce de mélanger ces deux affirmations pour nier le caractère raciste de l'Etat sioniste : « Il n'y a pas de racisme dans l'idéologie sioniste. C'est vrai que la politique sioniste a eu, plus d'une fois, un caractère discriminatoire envers les

Arabes mais ce n'était pas pour des raisons

•Quelques extraits de cet article sont parus dans Rouge n° 1492 ; nous le publions ici dans son intégralité.

1) Voir, entre autres, Yosef Gorney, The Arab Question and the Jewish Problem, Tel Aviv, University Press

2) Aryeh Dayan, "Racistes ? Nous ?", Ha'aretz, 27 décembre

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DİSNEYLAND JAPON

DİSNEYLAND

USA

Le sionisme n'est pas une idéologie raciste. C'est une idéologie colonialiste classique, qui visait à soulager les malheurs des juifs en les regroupant dans l'Etat d'Israël, sans aucune considération pour le destin des "populations locales". Le sionisme n'est pas opposés aux Arabes, il ne les prend tout simplement pas en compte, et, dans le processus de construction de l'Etat, il les traite comme un simple problème "écologique", comme les marécages, la malaria et celui qui la transmet, le moustique.

Cependant, entre un mouvement avec une idéologie raciste et ce qu'Aryeh Na'or définit, dans le même article, comme « des moyens moralement répréhensibles, et même révoltants, de discrimination contre les Arabes », il existe une autre catégorie, que le procureur Avigdor Feldman appelle « un régime qui représente une forme de racisme », à la fois institutionnalisée et intentionnelle, c'est-à-dire un régime de discrimination raciale (selon les termes de la Convention internationale déjà citée).

C'est peut-être moins effrayant qu'un régime qui affirme qu'il existe des races inférieures et supérieures, mais bien plus sérieux qu'un simple « ensemble de moyens », ou qu'une « politique incluant certains éléments de racisme ». La discrimination entre juifs et Arabes est inscrite dans la carte d'identité et dans le code génétique de l'Etat d'Israël ; elle a joué un rôle décisif dans la définition de la nature du régime actuel et de ses lois, de ses priorités nationales et de la culture dominante.

L'ONU qui, en 1975, avait condamné le sionisme comme forme de racisme, porte une large part de responsabilité dans l'existence du régime raciste de l'Etat d'Israël. Il faut se souvenir que, selon la résolution de l'ONU de 1947, la partition de la Palestine sous mandat devait conduire à la création de deux Etats : l'un Arabe, avec 97 % d'habitants arabes et l'autre juif, avec 53 % de juifs et 47 % d'Arabes. Un Etat juif, dont

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FRANCE presque la moitié des habitants seraient arabes — cela ne donnait-il pas, dès le départ, le feu vert au racisme institutionnalisé ? Ou est-ce que les délégués de l'ONU, qui ont voté pour la partition, savaient que ces 47 % ne resteraient pas dans les frontières de l'Etat juif ? Quoi qu'il en soit, en définissant le caractère juif de l'Etat, l'ONU apportait une légitimité internationale au caractère raciste de l'Etat d'Israël, et peutêtre aussi à l'expulsion de sa population arabe.

Le paragraphe de la déclaration d'Indépendance, stipulant qu'Israël est l'Etat de l'ensemble du peuple juif, exprime l'essence du caractère du régime en place ; la Haute cour a souligné à plusieurs reprises — la dernière fois, lors du débat pour savoir si la Liste progressiste pour la paix était qualifiée pour participer à l'élection de la Knesset — que cette affirmation n'avait pas une signification uniquement symbolique ou formelle, mais des implications réelles pour toutes les institutions de l'Etat et dans la définition de la politique de toutes les autorités gouverne-

Le terme "Etat juif" définit la collectivité que l'Etat d'Israël est censé servir et protéger. Cette collectivité ne représente pas l'ensemble des citoyens de l'Etat, mais la nation juive dans son ensemble, que ses membres soient ou non citoyens d'Israël ; elle exclue les citoyens de l'Etat qui ne sont ni nés d'une mère juive, ni convertis au judaïsme selon la loi juive.

En d'autres termes, non seulement un mafioso juif de Paris a le droit et la possibilité (à travers les institutions sionistes) de déterminer la politique de l'Etat, mais les rares Palestiniens qui ont réussi avec difficulté à obtenir la citoyenneté n'ont ni le droit, ni la possibilité, de faire partie de la collectivité souveraine. Les citoyens palestiniens de l'Etat d'Israël bénéficient cependant de droits civiques, et votent pour élire le corps législatif, mais ce seul fait n'en fait pas des citoyens égaux ou des partenaires à part entière dans la collectivité que l'Etat est supposé servir.

Les Lois sur la terre en sont un exemple flagrant, ainsi que les accords entre l'Etat d'Israël et le Fonds national juif, qui interdisent aux citoyens arabes de l'Etat d'Israël de posséder des "terres nationales", ou même d'acheter ou de louer des terres appartenant à l'Etat. Dans ce contexte, l'Etat d'Israël a réalisé une innovation significative dans la doctrine de la discrimination raciale, en remplaçant le concept de "terre de l'Etat" par celui de "terre de la nationalité" — la nationalité dominante, bien sûr.

Subtilités juridiques

En plus des lois sur la terre, qui excluent les citoyens arabes de la collectivité souveraine, il faut porter une attention particulière aux lois qui définissent le droit de résidence dans l'Etat d'Israël (la loi du retour, la loi de citoyenneté), et à la philosophie raciste cachée derrière leurs clauses. Avigdor Feldman reprend une très vieille affirmation en déclarant que la loi du retour, qui confère automatiquement la citoyenneté à toute personne née d'une mère juive ou convertie selon la loi juive, n'est pas une loi raciste, mais une expression légitime de l'action positive (3). Nous serions d'accord avec cet éminent conseiller, si la loi du retour ne reposait sur rien, et si elle n'était pas étroitement liée à la loi sur la citoyenneté, et à la politique systématique de refus de la résidence à des Palestiniens.

Mais la loi du retour fait partie d'une politique selon laquelle seuls des juifs ont le droit de résider sur la terre d'Israël, sauf si un non juif prouve que, selon les lois et règlements de l'Etat juif, il n'a pas perdu son droit de résidence. En d'autres termes, un juif qui n'est pas citoyen d'Israël est toujours un résident potentiel ; alors qu'a contrario, le statut d'un résident ou citoyen arabe est toujours provisoire.

Privé d'une partie de la propriété collective de la terre, et jouissant d'un statut de résident provisoire, le citoyen arabe de l'Etat juif ne jouit même pas des droits de I'« étranger vivant sur la terre », reconnus par la Torah juive. Et d'ailleurs, ce n'est pas par hasard si, dans la déclaration d'Indépendance - qui fait office de Constitution -, on a "oublié" de stipuler qu'il n'y aurait pas de discrimination en termes de nationalité dans l'Etat d'Israël. Une telle clause, si elle avait été formulée, aurait pu servir à abroger les lois et les règlements qui privilégient les membres du peuple juif, et pour établir l'égalité entre les membres des deux peuples. La formulation de la déclaration

3) Ibid.

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d'Indépendance a précisément été choisie pour exclure une telle égalité, et afin d'éviter sa mise en place, la Knesset israélienne refuse obstinément d'instaurer une Constitution démocratique. L'absence de cadre constitutionnel démocratique — qui aurait pu servir à rejeter toute expression de discrimination fondée sur la nationalité - a permis aux législateurs et à l'autorité administrative de créer une infrastructure globale de discrimination raciale entre les juifs et les Arabes.

Un racisme sophistiqué

Le libéralisme prétentieux des fondateurs de l'Etat — et la nécessité de calmer l'ONU — a compliqué l'instauration de lois ouvertement racistes et d'un apartheid comme en Afrique du Sud. Mais dans la mesure où le régime existant était basé sur un système d'apartheid, ils ont été obligés de rechercher des méthodes sophistiquées pour instituer cette discrimination raciale.

Cela a d'abord pris la forme de l'utilisation de la question de la sécurité et de l'état de guerre : la loi des "absents présents", le gouvernement militaire des régions arabes de l'Etat jusqu'en 1966, et la prolongation des règlements d'urgence datant de l'époque du mandat — ce ne sont que quelques exemples de la manière dont un système de doubles garanties a été créé pour les juifs et les Arabes, sous prétexte d'état d'urgence. Ainsi, grâce à la loi sur la propriété des absents, l'Etat juif a pu transférer une quantité énorme de propriétés, surtout des terres appartenant à des citoyens arabes, à des citoyens juifs.

Le procureur Avigdor Feldman décrit cette situation ainsi : « A cette époque, la Haute cour entendit des dizaines de réclamations de résidents arabes contre leur expropriation. Les avocats essayèrent de dresser un tableau d'ensemble à la cour : les expropriations avaient toujours lieu aux dépens des Arabes, la terre était toujours remise à des juifs, les "besoins publics" étaient toujours ceux des juifs. La cour était conséquente. Elle refusa toujours de voir la situation d'ensemble, ne voulant jamais aller au-delà de l'examen de la légalité de tel ou tel ordre d'expropriation spécifique. Elle s'associa à la discrimi-

Contrairement à ceux qui affirment qu'il ne s'agissait que des premiers balbutiements de l'Etat, parfois désagréables, nous devons rappeler que les terres du village de Ramyah ont été expropriées en 1976 afin de servir à un transfert et d'être utilisées comme nouveau quartier pour accueillir des immigrés en 1991 (ce cas n'est pas encore réglé), et que des maisons de Silwan, à Jérusalem-Est, ont été transférées récemment à des résidents juifs, grâce à la loi sur les "proprié-

La déclaration d"intérêt public" n'est qu'une des méthodes pour transférer les ressources d'une partie de la population vers une autre. On utilise aussi la catégorisation non-raciale de secteurs de la population d'une manière qui légitime une vraie discrimination raciale. Selon Aryeh Dayan : « Dans les cas finalement assez fréquents où la politique de discrimination a réussi à entrer malgré tout dans les livres de lois, cela s'est toujours fait de manière déguisée, comme si le législateur en avait honte. (...) Si l'on examine l'ensemble des lois, aucune d'entre elles, hormis la loi du retour, ne réserve des privilèges aux seuls juifs. Dans tous les autres règlements et lois discriminatoires, à la place de "juifs", il est écrit "ancien membre du service militaire" ou "personne à qui s'applique la loi du retour, qu'elle soit ou non citoyen israélien" » (4).

Si on nous affirme que celui qui a servi

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pendant trois ans dans l'armée mérite plus de privilèges que celui qui ne l'a pas fait, nous pourrons rapidement souligner que la formule "ancien membre du service militaire" ne s'applique pas seulement à ceux qui ont porté l'uniforme israélien pendant une période spécifique, mais même à ceux dont des parents éloignés ont effectué le service militaire — c'est-à-dire à n'importe quel juif. La Haute cour a approuvé légalement ce déploiement de sophistication, comme l'explique Avigdor Feldman : « Même quand il est devenu clair qu'un juif pouvait être considéré comme "ancien membre du service", alors qu'il n'avait pas servi dans l'armée, la cour a continué à admettre cette pratique frauduleuse. La loi s'est transformée en un moyen pour atteindre des objectifs racistes. »

L'utilisation d'institutions para-gouvernementales (les "institutions nationales",

ISRAEL comme le Fonds national juif ou l'Agence juive) pour mener la politique de discrimination en faveur des juifs, constitue une sortie honorable, y compris pour des libéraux, tel Asa Kasher, qui affirme : « Un gouvernement israélien qui parlerait de la judéisation de la Galilée serait comme un gouvernement américain évoquant la christianisation de New York. Pour l'Agence juive, corps élu par le peuple juif, il est possible d'encourager les juifs à déménager en Galilée. Pour le gouvernement d'Israël, qui est supposé représenter tous les citoyens de l'Etat, c'est interdit. Mais il existe une confusion totale entre les domaines d'activité de l'Agence juive et ceux du gouvernement, ce qui pose problème. C'est une confusion intentionnelle, au service d'une politique de discrimination ethnique et nationale » (5).

La confusion à laquelle se réfère Asa Kasher est inévitable, et, comme il le souligne lui-même, intentionnelle. Et donc, il est totalement déplacé et injustifié, d'un point de vue libéral, de parler du "droit" de l'Agence juive à encourager la judéisation de la Galilée, quand on sait que le but de cette institution est de fournir une couverture à la discrimination officielle. Une culture exelusive Nous disions au départ qu'il ne faut pas impérativement une préméditation ou une volonté consciente et affirmée de discriminer et d'opprimer, pour qu'un régime soit qualifié de raciste. Quand il s'agit d'un régime, le racisme est une situation objective, qui n'a pas besoin de haine ou de malice délibérée. Cependant, à côté des structures institutionnelles et légales qui assurent la discrimination contre la population arabe en Israël (cela ne fait aucune différence si on baptise cela "privilèges supplémentaires pour les juifs"), c'est toute une culture raciste qui s'est développée en Israël ; plus précisément, un certain nombre d'approches racistes ont caractérisé les relations de la population juive avec les Arabes. Nous avons déjà qualifié de "racisme écologique" l'approche raciste initiale du mouvement sioniste face aux habitants arabes du pays ; ils n'en parlent pas avec des termes liés aux catégories humaines (comme la haine), mais utilisent, à la place, des catégories écologiques : les Arabes font partie du paysage, avec un peu de folklore intéressant, mais ils représentent surtout une nui-

4) Ibid.

5) Ibid.

6) Voir l'interview de Tikva Honig Parnass, dans Matzpen de mars 1988.

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Cette vision des choses a continué après l'établissement de l'Etat d'Israël : les Arabes ont "disparu", y compris de la mémoire. La minorité qui restait a été placée dans des "réserves", dans l'espoir qu'elle disparaîtrait aussi —le massacre de Kafr Qassem, et le plan dont cet incident n'était qu'une partie, n'a eu lieu que cinq ans après l'expulsion en masse, qui a continué jusqu'en 1951 ; avec le vote, on a accordé aux Palestiniens un statut de citoyens provisoires.

Le fait que les Arabes soient des citoyens de troisième zone allait de soi : l'état de guerre avec le monde arabe et l'importance relativement faible de ceux qui sont restés après les expulsions en masse ont facilité leur exclusion de la société, même de la part des juifs israéliens les plus libéraux. L'Etat et la société étaient juifs, non seulement en théorie, mais presque en pratique ; et, à l'époque, la contradiction entre Etat juif et Etat démocratique n'était pas évidente. Il fut donc possible de mettre en place une politique de discrimination sans haine, sans problèmes de conscience, sans angoisses morales ; la société israélienne des années 50 et 60 a facilement pu se libérer de tout lien avec des idéologies ouvertement racistes et les bannir de la culture dominante.

Le retour au réel

La combinaison de trois facteurs produisit, à la fin des années 60, une révolution dans les relations de la société israélienne avec les Palestiniens au sein de l'Etat : les besoins internes (économiques et politiques), qui ont conduit à la fin du gouvernement militaire, et à une intégration plus importante de la minorité palestinienne dans la société ; la présence de 1,5 million de Palestiniens supplémentaires dans la zone gouvernée par Israël ; le développement d'un mouvement national palestinien, à la suite de la fondation du Fatah et de ses succès après 1967.

La combinaison de ces trois facteurs évita la prolongation de la politique d'ignorance des non-juifs dans la société juive, montra le caractère raciste du régime en place, et donna une légitimité sociale à diverses formes de comportement raciste et à des idéologies ouvertement racistes. La haine devint légitime, parce qu'il existait quelqu'un à craindre, quelqu'un à haïr. En 1967, les Palestiniens devinrent un "problème", et ce "problème" activa le racisme potentiel, inhérent à l'existence d'une société juive exclusive.

Dans les années 80, la légitimité contérée à la philosophie ouvertement raciste du "transfert", développée par les partis d'extrême droite sioniste Moledet, Kach et T'hiya et par les rabbins Yesha, ne provenait pas de la « corruption de la société israélienne par l'occupation », comme l'affirment les fervents défenseurs de « la pureté perdue du sionisme », mais de l'impossibilité de continuer à ignorer la réalité du conflit entre le mouvement d'implantation sioniste et la lutte de libération nationale du peuple arabe palestinien. Il a été possible d'effacer de la mémoire collective le transfert de 1948-1951, le mini-transfert de 1967, et la tentative de transfert de 1965, parce que les victimes n'étaient plus sous nos yeux, et que ceux qui restaient étaient trop assommés pour pousser un cri qu'on aurait entendu ; on a pu contenir la conscience de la discrimination dans les années 50 et 60 parce que les victimes ne représentaient qu'une petite pièce de la "mosaïque" minoritaire, sans identité unifiante, et sans réelle capacité de protestation. Il était alors possible de réaliser des transferts et de se sentir progressiste, d'exercer la discrimination et de se sentir justifié.

La société israélienne a perdu ce luxe le 7 juin 1967 (7). Quand les yeux et les oreilles se sont ouverts, cela a provoqué un vrai rapport à l'autre, dans ce cas un rapport de haine et de racisme avoué. « Mort aux Arabes ! », voilà la version de 1990 du slogan « Fraternité des peuples » des kibboutzim du Mapam qui s'établirent sur des terres volées, sur des villages rasés, sur le pillage et le meurtre. C'est bien plus frappant, et bien moins hypocrite.

La société israélienne des années 90 est plus raciste dans ses décisions publiques, qu'elles soient idéologiques ou qu'il s'agisse de lois, de règlements gouvernementaux ou de décisions de la Knesset. Mais, en dernière analyse, cela agit, respire et opère exactement comme durant les deux premières décennies de l'Etat. Avec moins d'hypocrisie et de mensonge. Pour les peuples comme pour les individus, affronter la réalité telle qu'elle est, y compris avec le passé, est une condition essentielle pour pouvoir dépasser les problèmes existentiels. La négation de la réalité est un ennemi bien plus subtil que la haine ouverte. L'existence des Palestiniens représente donc un problème pour les défenseurs d'un Etat juif, et surtout pour les sionistes qui se réclament honnêtement de valeurs démocratiques et humanistes. La sagesse commence par la reconnaissance de l'existence des Palestiniens et de ce problème. Le problème n'est pas l'existence d'Arabes palestiniens désirant vivre ici et revendiquant leur droit à la terre, mais la contradiction entre une approche démocratique et une autre, qui réclame l'exclusivité sur un lieu où vivent d'autres êtres humains.

Dans le passé, le Mapam était capable de défendre à la fois le sionisme et la fraternité des peuples, parce qu'il pouvait nier l'existence de l'autre peuple ; aujourd'hui, les jeunes du Ratz (mouvement des droits civiques) ne peuvent pas nier l'existence des Arabes qui vivent sous le joug israélien, sans droits fondamentaux, sans égalité ; beaucoup d'entre eux ne veulent pas nier ce fait et fermer les yeux, comme le firent leurs parents pionniers, parce qu'ils savent que cela ne les aidera pas, et parce qu'ils comprennent qu'en fermant les yeux, ils paveraient la route pour Rechav'am Ze'evi et le rabbin Dov Lior.

Ces même jeunes du Ratz et d'autres, qui se vivent comme sionistes progressistes, sont interpellés aujourd'hui par le dilemme que leur pose le rabbin Kahane : Etat juif ou Etat démocratique. Jusqu'à présent, tous les partis sionistes ont répondu "Etat juif", au prix d'entorses à la démocratie. La nouvelle génération comprend de mieux en mieux que l'existence d'Israël en tant qu'Etat juif exclusif, ne survivra pas à ces seules entorses, mais qu'il faudra le transformer en un mélange d'Afrique du Sud, d'Irlande du Nord et de Farwest. En somme, aujourd'hui, il faut choisir entre un Etat démocratique et Massada (8). *

News from Within, mars-avril 1992

7) Début de la guerre des Six jours.

8) Ville historique d'Israël, où, entre 70 et 73 ap. J.-C., 1 000 juifs ont résisté aux assauts des troupes romaines d'Hérode, puis se sont suicidés plutôt que de se rendre.

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