Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETAT ESPAGNOL

A coups de trique !

· Inprecor n° 352, 8 mai 1992 · p. 10-11 · 1 595 mots

État espagnol

1992, on pouvait lire un graffiti : « L'Exposition, à coups de trique ». Le pays l'Exposition universelle, trois personnes avaient été blessées par les balles de la

Par sa brutalité, la police dévoilait la volonté du gouvernement espagnol : rien

A coups de trique !

Sur le mur, près d'un des nombreux chantiers de Séville, le mardi 22 avril venait d'apprendre que, dimanche 20 avril, dans cette ville, siège de police et des dizaines arrêtées — il y aurait eu 72 interpellations.

ni personne ne devait porter ombrage au pathétique chant du cygne que constitue l"Expo".

Antonio FLOREZ *

QUE CEUX qui protestent contre l'Exposition soient des ressortissants allemands ou italiens n'a aucune importance pour le gouvernement de Felipe Gonzalez. Les 42 étrangers arrêtés à

Séville, tout au long de la semaine de l'inauguration de l'Exposition — la plupart étaient allemands —, ont été expulsés du territoire espagnol dès le 29 avril, en application de la loi sur les étrangers, qui n'avait servi jusqu'à présent qu'à barrer la route aux immigrés pauvres ou à les expulser (1).

Pour le gouvernement espagnol, 1992 constitue un examen qu'il faut réussir. Il doit montrer à l'opinion publique espagnole le pays où elle vit. Si le gouvernement échoue, l'image soigneusement construite au cours des dix dernières années s'écroulerait — l'Espagne des taureaux, du flamenco et du soleil est finie... c'est l'Espagne des inves. tissements étrangers, des progrès technologiques qui s'avance ! L'Espagne, enfin, qui appartient au "premier monde". Il s'agit de parvenir à faire communier la population avec les roues du moulin de Maastricht. Le message est clair : « Nous sommes modernes, et donc nous devons être du côté de la modernité... même si le prix est impossible à payer. »

Le gouvernement n'a pas ménagé ses efforts pour cette opération d'image de marque. Les centaines de milliards consacrés aux Jeux olympiques de Barcelone, l'Exposition de Séville, le train à grande vitesse espagnol (TAV, l'équivalent du TGV français) et le titre de capitale culturelle donné à Madrid, en sont autant de preuves. Le ministre de l'Economie, Carlos Solchaga, nous apporte déjà la facture : le Plan de convergence (voir encadré en p. 8) qui, entre autres, réduit l'assurance chômage et la durée des allocations, pour récupérer dans l'avenir les investissements actuels. "Exp", JO et Ve centenaire

Dans cette grande opération de maquillage, les célébrations du Ve centenaire de la Conquête (2) n'ont désormais qu'une importance relativement secondaire. La projection de cette image de l'Etat espagnol par rapport à l'Amérique latine a rempli, durant les premières années de ce projet, un rôle essentiel : il s'agissait de montrer que le meilleur rôle que l'Espagne pourrait jouer dans l'Europe unie serait celui d'interlocuteur privilégié auprès d'un marché de près de 300

* Antonio Florez est membre de la commission contre les célébrations du Ve centenaire et porte-parole de la campagne de l'Etat espagnol "500 ans d'agression, 500 ans de résistance, pour l'émancipation des peuples*.

1) Voir Inprecor n° 349 du 27 mars 1992.

2) Voir Inprecor n° 350 du 10 avril 1992

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millions d'hispanophones. Il ne faut pas oublier que ce marché latino-américain garde, malgré tout, un pouvoir d'achat supérieur à celui de l'Afrique ou de l'Asie ; il est aussi très intéressant pour les investisseurs européens, en raison des bas salaires.

Mais avec l'effondrement des pays de l'Est, les vents ont tourné. L'importance de l'Amérique latine a diminué face à celle supposée des anciens pays "socialistes" qui devraient constituer un plus grand marché, avec des revenus supérieurs et des travailleurs plus qualifiés. Cependant, les choses sont vite devenues plus compliquées que prévu de ce côté de l'Europe — et surtout pour un pays comme l'Espagne, qui a des ressources très réduites pour investir face à l'Allemagne ou à la France.

Ainsi, l'Amérique latine, sans retrouver l'importance qu'elle avait au départ — maintenant l'objectif c'est l'Europe —, est revenue sur le devant de la scène.

La campagne de solidarité

L'existence des collectifs militants contre la célébration du Ve centenaire de la Conquête a donc commencé à déranger la longue marche triomphale que le gouvernement espagnol s'était fixée.

En décembre 1990, la Coordination de l'Etat espagnol contre la célébration du Ve centenaire a été mise sur pied avec la participation de collectifs venus de tout le territoire — sous le mot d'ordre de "500 ans d'agression, 500 ans de résistance, pour l'émancipation des peuples". La campagne vise octobre 1992, et prépare un contre-sommet alternatif et un forum populaire. Le premier devrait se tenir à Madrid, à l'occasion du Ile Sommet ibéro-américain ; il cherche à faire entendre des voix venues d'Amérique latine qui ne seront sûrement pas écoutées au sommet officiel. Le forum, lui, veut avoir un caractère plus populaire : entre le 9 et le 12 octobre 1992, dans la petite ville de Puerto Real (Cadix), des artistes, des intellectuels, des femmes, des dirigeants des mouvements sociaux et indigènes latino-américains, ainsi que des militants de la solidarité de l'Etat espagnol et d'Europe vont discuter de la réalité et des problèmes de l'Amérique latine. L'attitude de collaboration du groupe majoritaire de la mairie de Puerto Real a été essentielle [le maire est un indépendant de gauche, ndlr]. Le conseil municipal a organisé un débat ouvert pour décider de sa participation à ces activités : 17 des 22 conseillers municipaux ont voté en faveur de l'engagement de la ville.

Ces initiatives, qui n'ont pas encore commencé, rencontrent d'ores et déjà un écho important, surtout le forum de Puerto Real. La plupart des lettres de solidarité qui arrivent à la mairie proviennent d'organisa— Inprecor n° 352 du 8 au 21 mai 1992 tions ou d'individus d'Amérique latine ou d'Europe qui comprennent que, derrière ces contre-célébrations, ce qui se joue c'est la solidarité avec le tiers monde en général, et avec l'Amérique latine en particulier — ce sentiment est aux antipodes du message officiel du Ve centenaire, de l'Exposition de Séville, ainsi que de celui de la nouvelle Europe capitaliste.

Une autre campagne se déroule dans l'Etat espagnol, sous le titre : "Nous démasquerons 1992". Ses initiateurs ont lancé un appel à riposter aux coûts de l'unification européenne et aux projets que le gouvernement espagnol prépare dans ce cadre — la coordination avec les activités contre le Ve centenaire, qui visent à manifester la solidarité avec l'Amérique latine, sans cacher l'opposition aux fastes technologiques de l'entrée de l'Etat espagnol dans l'Europe, est cependant limitée et peut semer une certaine confusion. Malheureusement, cette absence de coordination a des effets négatifs.

La manifestation de Séville

La manifestation du 20 avril 1992 contre l'Exposition de Séville, a aggravé la confusion. Organisée par la campagne "Nous démasquerons 1992", elle devait se faire avec les participants d'un camp international installé par ce même collectif près de Séville. La pression locale — l'énorme dispositif policier mis en branle — aurait dissuadé ses organisateurs, mais une partie des participants au camp ne l'auraient pas appris à temps et la marche s'est quand même tenue avec environ 400 personnes.

La version donnée par la police des événements est en revanche totalement fausse : elle prétend que les manifestants étaient des provocateurs parfaitement organisés pour saboter l'inauguration de l'Exposition (3). Quoi qu'il en soit, le droit de manifestation et de protestation ne doit subir aucune restriction, et encore moins celle qu'a imposée la police.

Au-delà des incidents de Séville, les deux campagnes connaissent aussi des difficultés liées à la situation actuelle : nous vivons une époque qui est plutôt "désolidaire". Dans un sondage réalisé en 1991, la majorité des personnes interrogées disaient rien ou très peu savoir sur le Ve centenaire. Mais lorsqu'on leur demandait ce que cela leur suggérait, elles répondaient : « L'Exposition de Séville », ou « Les Jeux olympiques », ou encore les deux. Une partie du message officiel est donc bien passé pour la majorité de la population : on fête le Ve centenaire pour nous faire miroiter un avenir technologique et aussi pour en finir avec le passé qui ne propose que misère et légendes noires.

Le gouvernement et les partis ont fait de grands efforts en ce sens : les commémorations du Ve centenaire sont un véritable projet d'Etat. Le roi Juan Carlos lors de son allocution de Noël, s'est cru obligé de faire référence à la légende noire, en disant qu'il fallait fêter la Découverte « sans complexes » — ce qui revient à dire que des "complexes" existent réellement !

Malgré tout cela, le masque de l'Etat commence à s'écrouler et nombreux sont ceux qui voient ce qui se cachait derrière. Les balles tirées par la police de Séville ont malheureusement aidé à dévoiler les projets du gouvernement. Le Plan de convergence du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) laisse aussi entrevoir une partie de la facture qu'il va falloir payer. Quant aux peuples d'Amérique latine, ils dénoncent depuis longtemps le montage de ce Ve centenaire.

Lors de son discours d'inauguration à l'Exposition de Séville, Felipe Gonzalez s'est limité à citer les prétendus succès de l'Exposition et les réussites de son gouvernement — l'Amérique latine, qui devait être, paraît-il, le grand protagoniste de cet événement, n'a pas été citée une seule fois (4).

Face à la duplicité, face à une telle cupidité, et face à la répression, des réactions devraient se manifester tôt ou tard. *

Madrid, 28 avril 1992

3) Voir El Mundo, 21 avril 1992.

4) Le correspondant dans l'Etat espagnol du journal mexicain La Jornada a intitulé son article sur l'inauguration : "L'Exposition a été inaugurée sans aucune référence à l'Amérique latine". Cette chronique a fait la "une" de ce quotidien.

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