Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETAT ESPAGNOL

L'Exposition et l'Andalousie

· Inprecor n° 352, 8 mai 1992 · p. 9-10 · 1 390 mots

État espagnol

L'Exposition et P'Andalousie

L'Exposition universelle de Séville (*Expo") a ouvert ses portes le 20 avril

1992, dans le cadre de la commémoration du Ve centenaire de la

"Découverte" de l'Amérique et a provoqué déjà de violents incidents (voir l'article en p. 10) ; elle a coûté des millions de pesetas. Mais à quoi servent cet argent et ces commémorations ?

DOCUMENT

LE gouvernement de Madrid et la junte d'Andalousie [gouvernement autonome régional, ndlr] veulent faire croire à l'opinion publique que l'Exposition est une occasion rêvée pour le développement économique de cette région ; il veulent aussi montrer une image "moderne" du pays. L'"Expo" est donc présentée comme une opération de "développement régional".

La publicité a répété ce message jusqu'à satiété : « L'Andalousie ouverte vers l'avenir » ; « L'Exposition, c'est ce qu'il y a de mieux sur terre. », etc.

L'Exposition a effectivement donné lieu à la réalisation d'une multitude d'investissements et de travaux, dont le plus important est la ville pharaonique, dressée sur l'île de la Cartuja, qui deviendra une "ville technologique"

pour les multinationales de l'électronique et des télécommunications, à partir de 1993

— en lieu et place du parc de loisirs planifié auparavant. On ignore à quoi serviront les bâtiments de l'Exposition lorsqu'elle fermera ses portes, le 12 octobre

1992 — les constructions réalisées sur les seuls lieux de l'Exposition sont estimées à plus d'un milliard de pesetas.

Grâce à l'"Expo", plusieurs hôtels ont été construits à Séville, ainsi que des infrastructures touristiques sur la côte de Cadix et de Huelva, patronnées aussi par le commissariat de l'"Expo" — le franquisme avait encouragé le développement touristique du littoral de Malaga ; le régime actuel veut promouvoir, lui, la côte de Cadix et de Huelva.

Un nouveau réseau d'autoroutes a été

- Inprecor n° 352 du 8 au 21 mai 1992 inauguré ; l'axe Séville-Baza et ses différentes ramifications renforcent le rôle de Séville en tant que centre administratif. Ce réseau est le fruit d'un choix plus coûteux en matière de transport - les autoroutes sont responsables d'un grand nombre d'accidents et ont des effets désastreux sur l'environne-

Le train à grande vitesse (TAV, l'équivalent du TGV français) a coûté un demi-milliard de pesetas — c'est un caprice cher, réservé aux élites, et dont la rentabilité est douteuse. Le TVA circulera entre Madrid et Séville sous la haute surveillance de la Légion, 10 000 soldats des trois armées — 6 millions de pesetas supplémentaires pour la surveillance militaire — ; il est protégé par une haie de deux mètres de chaque côté et détruit, sur son passage, des sites naturels comme celui de la Sierra Morena, à Malaga. Entre-temps, le réseau ferroviaire andalou reste, lui, obsolète et le gouvernement songe à privatiser certains services et lignes. La suppression des lignes directes HuelvaMadrid et Cadix-Madrid, et celle du train Talgo qui traverse l'Ouest andalou, obligera en fait les voyageurs qui veulent quitter l'Andalousie à emprunter le TVA, qui est bien plus cher.

On brade le soleil et les plages!

Les investissements réalisés grâce à l'Exposition renforcent un modèle de développement économique de l'Andalousie qui est surtout basé sur le tourisme et l'agriculture intensive. Ces tendances avaient déjà commencé avec l'intégration de l'Etat espagnol dans la Communauté européenne (CE), et la destruction d'une partie importante du tissu industriel andalou - pourtant déjà faible - ; le secteur de la pêche est en crise permanente et la mécanisation des cultures intensives entraîne la quasi-disparition du salariat agricole. Tout cela a déjà provoqué une montée en flèche du chômage, le taux le plus élevé de l'Etat espagnol et un des plus importants d'Europe — 700 000 Andalous n'ont pas de travail.

Les gros investissements actuels ne correspondent guère aux besoins économiques de l'Andalousie ; au contraire, ils vont accentuer, directement ou indirectement, ses aspects les plus déficitaires, en mettant notre soleil et nos plages en vente et en faisant un pari hasardeux sur le tourisme de masse, qui ne pourra créer que des emplois précaires, et contribuer à attirer des investissements volatiles et très peu sûrs.

Le projet du parc technologique de La Cartuja nécessitera, au mieux, une main-d'œuvre sur-qualifiée et ne crééra guère de nouveaux emplois — ce sera une affaire juteuse pour les multinationales comme Fujitsu, Siemens, etc. Avec ce qu'il va coûter, on aurait pu instaurer les bases d'un développement intégral qui aurait aidé à éliminer le chômage endémique dont souffre l'Andalousie depuis des décennies.

Séville contre l'Andalousie

L'"Expo" ne résoud évidemment pas non plus les autres besoins sociaux de la région. Le prêtre Diamantino a dit, à juste titre, qu'avec le budget d'un demi-pont de l'Exposition on aurait pu éradiquer les bidonvilles de l'Andalousie. L'Association pour la défense des droits de l'homme en Andalousie estime qu'il existe 40 000 logements insalubres dans cette région. Et ce n'est qu'un exemple : il suffit de voir l'état d'abandon des zones rurales ou des quartiers

Le gouvernement de Madrid et la junte régionale ont creusé, avec l"Expo", le fossé entre Séville et le reste de l'Andalousie, ils renforcent ainsi le sentiment de ceux qui pensent que cette capitale s'est octroyée la plus grosse part du gâteau.

Mais I'"Expo" aura aussi d'autres conséquences. Ce mur de luxe cache la ville et ses besoins ; c'est la population qui va supporter le fardeau des impôts municipaux qui ne manqueront pas d'augmenter, et qui sera dépossédée des terrains publics qui lui seront extorqués — il deviendra ainsi plus difficile d'avoir accès au logement, et certains vieux projets, comme celui de l'hôpital d'Aljarafe seront désormais mis aux oubliettes. Pendant combien d'années la

Page 10

population de Séville paiera-t-elle le prix de la pantalonnade de l"Expo-92" ?

Le centralisme administratif de Séville sortira sans aucun doute renforcé. Protégée par la junte et son armée de bureaucrates qui volent comme des charognards autour des affaires faciles, une nouvelle caste de señoritos viendra remplacer le "caciquisme" rance et aggravera les inégalités sociales.

Par ailleurs, 1'"Expo" a très peu apporté à la ville de Séville — hormis la récupération d'une partie du cours du fleuve Guadalquivir. Elle a surtout entraîné un énorme boom spéculatif au profit d'une petite minorité enrichie. Séville est devenue une des villes les plus chères de l'Etat espagnol -les loyers ont tellement augmenté, que se loger devient désormais un luxe à la portée de quelques rares privilégiés !

La mairie de Séville — autrefois dans les mains du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) —, aujourd'hui dirigée par le Parti andalou-Parti populaire de droite, a été un des moteurs les plus importants de la spéculation en vendant les terrains publics.

La vieille ville est toujours laissée à l'abandon et les quartiers populaires sont en ruines.

Pendant les six mois que durera l'Exposition, la population sévillane va subir un renforcement important de la présence policière. Les peines contre les prétendus "délinquants" (voir l'article ci-dessous) ou ceux qui oseront coller des affiches, par exemple, seront plus lourdes ; des secteurs considérés comme "marginaux" seront nettoyés dans le centre ville et dans l'Alameda, sous prétexte de traquer la consommation de drogue ; près d'un millier de lits d'hôpital resteront vides en prévision des accidents qui pourraient avoir lieu à l"Expo" ; les travailleurs des services dits essentiels n'auront aucun repos durant les six prochains mois (santé, transports, pompiers, services municipaux, etc.).

Il faut «s'insoumettre" !

L'Exposition de Séville, comme les célébrations du Ve centenaire de la Conquête de l'Amérique, constitue une manœuvre grossière en direction de la population de l'Etat espagnol. Le régime cherche à lui signifier que le pays fait enfin partie des grandes puissances occidentales et qu'il n'est plus un pays de deuxième classe. Il veut ainsi renforcer l'ego patriotique espagnol ; il s'agit de chercher à nous désolidariser des peuples d'Amérique latine et des plus démunis de l'Etat espagnol : en Andalousie, il y a 600 000 "pauvres", 100 000 "indigents" et autant d'analphabètes...

Pour contrecarrer ces projets officiels, l'Exposition doit être, au contraire, une occasion pour faire fleurir la critique et la rébellion contre les fastes et l'incurie du gouvernement central et andalou.

Elle doit être l'occasion de manifester notre solidarité avec les peuples d'Amérique latine et avec les laissés-pour-compte de l'Etat espagnol : il faut s'insoumettre contre ce système corrompu ! *

Andalousie, avril 1992 Tiré de l'enquête réalisée par Accion Alternativa *

* Accion Alternativa est une organisation révolutionnaire andalouse liée à Izquierda Alternativa.

Une erreur sur cette page ?