DURANT la seule année 1991, quatre jeunes issus de communautés minoritaires ont été "légalement" assassinés, d'une balle dans le dos, par des agents chargés de faire respecter la loi dans les communautés afro-américaines et hispaniques du comté de Los Angeles. D'innombrables autres membres des minorités sont quotidiennement arrêtés, recherchés et harcelés, dans la plupart des cas de façon illégale, mais toujours avec la bénédiction de l'Etat, qui a déclaré la guerre à la drogue, pour traquer la jeunesse de couleur.
Sous prétexte de nettoyer les rues du crime et de la drogue, l'Etat peut suspendre les droits juridiques de certains individus — en général des jeunes de couleur issus de la classe ouvrière. L'Etat peut, par exemple, tirer dans le dos d'un Chicano de 15 ans, désarmé, ou d'un Noir handicapé mental allongé sur le trottoir, si les policiers, qui "font leur devoir" se considèrent en état de "légitime défense" — deux cas qui ont eu
Deux poids, deux mesures
La menace croissante de la violence légale que fait peser la police sur les minorités, et la mauvaise volonté des autorité à l'heure de vérifier les exactions de ses représentants conduisent depuis longtemps les mères noires et hispaniques à se demander où est la justice. D'ailleurs, le verdict de l'affaire King, qui a tant choqué le pays, n'a pas représenté une surprise pour la communauté afro-américaine, encore sous le coup du jugement d'un autre jury blanc, qui avait condamné à seulement six mois de liberté conditionnelle un commerçant coréen ayant assassiné d'une balle dans le dos une adolescente noire de 13 ans, Natasha Harling. Dans ces deux cas, séparés d'à peine six mois, il est évident que si les criminels avaient été noirs et les victimes blanches, les cours - blanches — se seraient prononcées pour les victimes.
On comprend l'existence de cette justice à deux vitesses quand on sait que l'Etat a systématiquement criminalisé les communautés afro-américaine et hispanique du pays et ne connaît qu'un seul type de coupable : l'homme noir ou hispanique (voir l'article en p. 16). Les statistiques sont d'ailleurs assez révélatrices : dans les prisons d'Etat et les prisons fédérales, 46 % des détenus sont afro-américains et 12,6 % hispaniques — le taux d'emprisonnement des Noirs aux Etats-Unis est quatre fois plus élevé que celui des Noirs en Afrique du Sud ! Pratiquement 25 % des hommes noirs âgés de 20 à 29 ans sont sous l'autorité du système judiciaire. Or, ces chiffres ne sont guère en rapport avec la progression du nombre des délits : alors que le taux de criminalité a diminué de 3,5 % depuis 1980, durant la même période, la population carcé-
Ainsi la violence des "masses de couleur", que le monde entier juge comme une simple réponse à l'injustice raciale du verdict de l'affaire King, découle, au fond, de la violence bien supérieure exercée par l'Etat.
14 000 dénis de justice
Cinq jours après le début des émeutes, l'Etat pouvait assurer que Los Angeles était pacifié et qu'il fallait "retourner au travail". Mais cette pacification n'a été possible — l'Etat oublie de le reconnaître — que grâce à l'incarcération d'environ 14 000 personnes (la plupart illégalement arrêtées lors de manifestations politiques pacifiques) ; la majorité d'entre elles n'ont pas eu la possibilité de recourir à ce qui, jusqu'au 5 mai au soir, constituait le droit légal en cas d'interpellation. Les voix des détenus ont été étouffées et leur forme de protestation politique (même si elle peut paraître autodestructrice) a été écrasée par l'hyper-militarisation de la ville. Plus de 12 000 militaires fédéraux, dont des gardes nationaux et des marines entraînés pour l'opération "Tempête du désert" dans le Golfe, ont pris position dans les quartiers populaires de Los Angeles, que les habitants blancs de la ville ne connaissent que par oui-dire.
La réponse des autorités a été si sévère et si discrète que les médias n'ont même pas rapporté l'expulsion du pays d'au moins 2 000 immigrés mexicains et centraméricains par le Service d'immigration et de naturalisation (INS), déployé à Los Angeles parmi les troupes envoyées par le président Bush. Les agents de l'INS ont été envoyés dans les communautés hispaniques et avaient les pleins pouvoir pour repérer les "illégaux" ne parlant pas anglais. Ils ont procédé à des centaines d'arrestations, après des perquisitions "musclées" dans des apparte-
Alors que ces actes illégaux de violences de la part de l'Etat avaient lieu en toute discrétion, les caméras internationales ont été braquées pendant trois jours sur ce qui semblait être des pillages et des incendies indiscriminés de la part des masses noires et hispaniques.
Or il faut signaler que la plupart de ces
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des ang
Le 29 avril 1992, un sentiment d'i
Angeles, à la suite du verdict du jury Département de police de Los Angele coups Rodney King, en mars 1991. A Blancs, il confirmait à la plupart des r pas de démocratie formelle — sans pa Américains, dans le pays qui est pré sur des sols étrangers, précis Dolores incidents n'ont pas été aussi arbitraires que ce que les médias voulaient faire croire. Au contraire, la plupart des pillages répondaient au schéma imposé par les politiques raciales. Alors que les boutiques d'alcool appartenant à des Coréens et le quartier coréen dans son ensemble ont été visés par les jeunes pillards, la plupart des petits commerces appartenant à des Noirs et à des Hispaniques ont été épargnés — les propriétaires noirs et hispaniques avaient installé des pancartes sur leur petites boutiques, précisant leur origine raciale.
« Seulement les Noirs, madame, seulement les Noirs... » Inprecor n° 352 du 8 au 21 mai 1992
3-UNIS ellion es noirs justice et d'indignation a parcouru Los lane qui a acquitté les quatre policiers du (LAPD) qui avaient violemment rossé de ors que ce verdict choquait beaucoup de embres des minorités qu'il n'existe même ler de démocratie réelle — pour les Afroà verser le sang des soldats de couleur nent au nom de la "démocratie". TREVIZO
Les raisons des attaques des établissements appartenant aux Coréens sont nombreuses et complexes ; mais il faut souligner que les relations parasites qu'entretiennent les petits commerçants avec les membres de leur communauté d'accueil" sont, dans la plupart des cas, vécues et comprises à travers le prisme de la différence. Aux EtatsUnis, la spécificité des relations raciales détermine — selon la couleur et la race — ces différences ; les affrontements culturels, dans le contexte d'une relation d'exploitation économique, sont compris, d'un côté et — Inprecor n° 352 du 8 au 21 mai 1992 reusement réelle.
la faible richesse locale.
années.
de l'autre, comme des relations raciales. On peut regretter cette "racialisation" des relations économiques d'exploitation, malheu-
Le pillage a évidemment des raisons économiques. La détresse économique des quartiers pauvres, le fait que la majorité des gorie. adultes noirs et hispaniques qui y vivent sont, soit au chômage, soit sous-employés, ou tout simplement totalement exclus du monde du travail explique pourquoi les masses urbaines - jeunes et vieux, hommes et femmes — ont participé au vol des boutiques locales. Il s'agissait de symboles du luxe, tels les chaussures Reebok (150 dollars la paire) et les lecteurs de disques compacts haute-définition, mais aussi de produits de base comme le lait et les céréales. Ce fut l'occasion, sur une petite échelle et à court terme, d'une redistribution momentanée de
Des eitoyens de deuxième elasse
Alors que les capitalistes ont été choqués par l'ampleur des "crimes" commis contre la propriété, ce sont eux qui, par des moyens économiques et par l'action de l'Etat, pillent cette communauté depuis des
Les attaques capitalistes contre la classe ouvrière, à travers la restructuration de l'économie, ont surtout durement frappé la communauté afro-américaine. Selon le sociologue William Julius Wilson : « En 1974, 48 % des hommes noirs âgés de 20 à 24 ans travaillaient encore comme ouvriers semi-qualifiés dans l'industrie ou dans de petits ateliers, qui les payaient assez pour qu'il subviennent à leurs besoins et à ceux de leurs familles. En 1986, seuls 25 % des Noirs de cette tranche d'âge possédaient de tels emplois, alors que les autres étaient obligés de prendre les emplois les moins payés ou de rester au chômage » (1).
Dans le même temps, l'Etat a drastiquement réduit les dépenses sociales en matière de santé, d'éducation et de services sociaux, tout en réduisant l'impôt sur la propriété et les taxes sur les affaires. Durant les quinze dernières années, cela a accru fortement le fossé entre les riches et les pauvres. La division de la société en deux camps, les possédants et les dépossédés, a encore plus enfermé les gens de couleur dans la seconde caté-
Confrontée à des écoles surpeuplées et au déclin de la qualité de l'éducation, plus de 50 % de la jeunesse noire et hispanique a perdu pied avant même d'entrer au lycée. Dans une économie de plus en plus dépendante d'une force de travail hautement qualifiée, la déclaration de Julius Wilson, qui explique que les gens de couleur « n'ont pas d'avenir » semble aller de soi. Mais, après les récentes émeutes, les classes dirigeantes et l'Etat ne peuvent plus continuer à ignorer ce secteur de la population. Cependant, dans une période de forte récession (2), il est très peu probable que les revenus nécessaires pour reconstruire ces communautés et pour améliorer les conditions générales soient disponibles — en fait, le président Bush prétend déjà que les émeutes sont la conséquence des programmes sociaux des années 60 et 70!
Parmi les effets positifs de cette révolte, on peut signaler la prise de conscience croissante de la nécessité de l'unité, dans une communauté déchirée depuis dix ans par des combats de gangs fratricides. Au milieu de la révolte, les plus importants gangs afro-américains ont appelé à une trêve entre eux, annoncée sur les murs de la ville par des slogans comme « Crips et Bloods ensemble pour toujours » (voir l'article en p. 16). Pour l'instant, ces groupes se sont rassemblés dans le but de défendre leur communauté contre les exactions policières. Tout comme l'Etat, ils ont senti le pouvoir des secteurs les plus méprisés et les plus abandonnés de la société. Leur menace reste inscrite dans les esprits de tous ceux qui ont assisté à ces événements : « Sans justice, pas de
* Los Angeles, 7 mai 1991
1) Los Angeles Times, 6 mai 1992.
2) Voir Inprecorn 346 du 14 février 1992