Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETATS-UNIS

Le rêve américain devient cauchemar

· Inprecor n° 352, 8 mai 1992 · p. 16-18 · 2 924 mots

États-Unis

devient cauchemar d'émeutes dans la ville de Los Angeles, et de la traînée de poudre qui a traversé

Gustave BUSTER

LA GOUTTE D'EAU qui a provoqué ce dernier sursaut du rêve américain est connue : un jury de quatorze personnes, parmi lesquelles il n'y qu'un Hispano-Américain et un Asiatique, a acquitté quatre membres blancs du Département de police de Los Angeles (LAPD), responsables du passage à tabac sadique d'un Noir de 24 ans, Rodney King, que tout le pays avait pu suivre, à la télévision, grâce au film vidéo d'un amateur.

Qu'est-ce qui a conduit d'une vidéo à une hécatombe sociale ? Comment de telles choses peuvent-elles arriver dans la ville la plus postmoderne du pays le plus riche, après ses victoires impériales contre le tiers monde dans la guerre du

Golfe, et contre le communisme dans la "guerre froide"? Pour le président Bush,

« le verdict nous a produit à tous un profond sentiment de frustration et d'angoisse. Le respect de la loi et des procédures judiciaires demeure important ». Pour le candidat démocrate Bill Clinton, les

Nord-Américains « doivent aujourd'hui faire appel à la tolérance, à la justice et au respect mutuel pour toutes les victimes des crimes de la société. Dans une époque de

Le rêve américain

« Plus de 60 morts, 2 100 blessés graves, 4 000 arrestations, environ 600 millions de dollars de dégâts. » La froideur du bilan officiel des quatre jours les Etats-Unis, avec des explosions mineures à San Diego, San Francisco,

Seattle, Omaha, Dallas, Atlanta et Philadelphie, cache l'immense baril de poudre que la Commission nationale sur les causes et la prévention de la violence définissait déjà, en 1969, comme la "seconde Guerre civile".

malheurs et d'injustices, les Etats-Unis devront se maintenir unis ou courir le risque de se diviser encore plus ». Pour Jesse Jackson, « nous, les Noirs, nous nous sentons humiliés ». Pour les jeunes Noirs et Hispaniques qui se sont lancés dans les rues, il s'agissait tout simplement d'une vengeance.

Les traces de la rébellion de Watts avait

Sud de la Californie, dont le centre est Los

Angeles, s'est transformé en dernière frontière du rêve américain. La construction rapide d'une industrie de guerre, pour soutenir les attaques contre le Japon, créa des milliers d'emplois et une très importante immigration d'ouvriers blancs de l'industrie de la côte Est, et de Noirs fuyant les ghettos, le tout dans une atmosphère d'effort national, d'intégration raciale et d'égalité des vent tourna.

de Dieu. »

LAPD.

Durant la Seconde Guerre mondiale, le rébellion de Watts.

chances. Mais, après la fin de la guerre, le

Le premier à s'en apercevoir fut le chef de la police Parker qui, au début des années 50, modernisa et reforma le LAPD, le préparant à sa nouvelle tache : « On estime qu'en 1970, 45 % de la zone métropolitaine de Los Angeles sera habitée par des Noirs. Si vous voulez que vos maisons et vos familles soient protégés (...), vous aurez besoin d'un puissant Département de la police. Si tel n'est pas le cas, il faudra s'en remettre à la grâce

Un racisme sans fards s'ajouta alors à la chasse contre les rouges et les syndicalistes ; une alliance s'établit ainsi entre les intérêts industriels et agricoles pour construire un nouveau port à l'Ouest, en concurrence avec celui de San Francisco, où il y avait une forte présence syndicale. Alors que la vieille bourgeoisie anglo-saxonne, dirigée par la firme General Otis et le journal Los Angeles Times, luttait financièrement contre la nouvelle bourgeoisie juive pour dominer les secteurs d'expansion immobilière de la ville le long des boulevards Wildshire et Santa Monica, South-Central et l'Est où s'agglutinaient les minorités noires et hispaniques, se transformaient en terrains de chasse du

L'idée centrale du chef Parker était qu'il y avait des délinquants (blancs) corrigibles grâce à une thérapie de choc, et de jeunes criminels (noirs et hispaniques), destinés, dans le meilleur des cas, à passer leur vie en prison. Quand apparurent les premiers signes de radicalisation nationaliste noire, à travers la Nation de l'Islam, le chef Parker n'hésita pas et attaqua la mosquée, en avril 1962, faisant un mort et six blessés. Ce fut le premier épisode de ce qui aboutirait à la

Avec la restructuration d'après-guerre, le chômage noir atteignit 30 % en 1964, alors que les militants du mouvement pour les droits civiques étaient matraqués dans les rues par de jeunes Anglo-Saxons. Le 11 août 1965, le LAPD arrêta un conducteur noir et après l'avoir passé à tabac, le chef Parker décréta l'état de siège dans le quartier de Watts. Une explosion sociale se produisit alors, avec une résistance généralisée de la population noire qui, au prix de 33 victimes, expulsa pour la première fois le LAPD de ses quartiers. Au cours de cette lutte, se forgea une solide alliance entre plusieurs gangs et tribus urbaines, dont on se rappelle encore aujourd'hui. Les légendaires Slausons, Gladiators et Parking Inprecor n° 352 du 8 au 21 mai 1992

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Lot fournirent beaucoup des dirigeants des Black Panthers et toute une génération militante du Black Power, qui alimenta le "long été chaud" de la fin des années 60, passant par Detroit et Chicago en 1967, jusqu'à l'assassinat de Martin Luther King et à l'incendie de Washington en 1968.

De la politique au erack

Au début des années 70, la division du LAPD contre les désordres publics et l'Opération Cointelpro du FBI liquidèrent physiquement les dirigeants des Black Panthers, utilisant pour la première fois, lors de l'assaut de leur local dans South Cental, les commandos spéciaux de la police (SWAT), formés à partir de l'expérience de la guerre du Viêt-nam. L'affrontement du LAPD avec les minorités dans les rues de Los Angeles atteint alors son point culminant.

Dans le vide qui a suivi la défaite du mouvement noir, sont nés les Crips (dont le nom signifie, semble-t-il, "la révolution continue en progrès"), une confédération de gangs noirs, fondée par Raymond Washington, un admirateur des Black Panthers, trop jeune pour y avoir appartenu. Lors de la révolte de Monrovia, en 1972, et durant la lutte pour l'intégration scolaire de 1977-1978, les Crips agirent sur le terrain social, mais, peu à peu, l'apparition du crack et la lutte pour son contrôle les transformèrent en une mafia qui s'opposait aux Bloods, autre alliance défensive de gangs noirs des quartiers de la périphérie de South-Central.

La défaite de l'aile radicale du mouvement de libération noir eut lieu parallèlement à l'émergence d'une large alliance réformiste de dirigeants noirs du mouvement des droits civiques, de libéraux blancs issus de l'opposition à la guerre du Viêt-nam, et de la bourgeoisie juive de la ville, qui propulsa Tom Bradley à la municipalité. La récession des années 70 restructura l'économie californienne, l'intégrant dans la région du Pacifique, et liquidant une bonne partie de sa base industrielle au profit d'un immense secteur des services et de la recherche.

La dualité et la polarisation sociales devinrent plus complexes avec l'apparition d'une bourgeoisie de couleur et de salariés noirs dans les administrations publiques, alors que le chômage frappait 50 % des Noirs et Hispaniques, qui ne purent bénéficier du boom du crédit des années 80, parce que la spéculation immobilière n'arriva pas dans leurs quartiers, isolés de la ceinture blanche par des règlements ségrégationnistes et le harcèlement du LAPD.

Cette dégradation économique et sociale permanente, aggravée durant les années Reagan, se manifeste ces derniers jours dans les chiffres cités par la presse, qui redécouvre les ghettos noirs et les quartiers his— Inprecor n° 352 du 8 au 21 mai 1992 paniques, dont 40 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. La théorie de la "société des deux tiers" devient tangible quand on s'aperçoit qu'il y a trois fois plus de jeunes Noirs en prison qu'à l'université, et qu'un sur cinq mourra de façon violente avant ses 25 ans.

Comme des milliers de paysans latino-américains, de plus en plus misérables à cause de la chute des prix de leurs produits sur le marché mondial, les Crips et les Bloods de Los Angeles ont découvert que, dans la nouvelle internationalisation de l'économie, l'unique parcelle qui leur restait était le trafic de drogue. Entre 1985 et 1987, la masse monétaire de la branche locale de la réserve fédérale augmenta de 2 300 %, pour atteindre 3 milliards 800 millions de dollars, un chiffre pratiquement totalement attribué à la cocaïne.

Cette immense économie souterraine représente le dernier espoir de milliers de jeunes pour échapper à la pauvreté ; ils sont organisés au sein de 230 bandes noires et hispaniques et 81 bandes asiatiques.

Du Viêt-nam à Robocop

La réponse à ce processus de décomposition sociale et de criminalisation générale des minorités ethniques — que la croissance démographique transformera en majorité au début du XXIe siècle - a été une nouvelle réforme du LAPD, dans les années 80, sous la direction du chef Gates, ancien chauffeur du légendaire chef Parker. Si la rébellion de Watts fut l'œuvre de Parker, la récente explosion doit beaucoup à l'effort infatigable de Gates.

Grâce à la nomination de Daryl Gates, en 1978, durant le mandat du maire démocrate noir Bradley, les citoyens de Los Angeles purent vivre le Viet-nâm dans leurs propres rues. La spirale de la violence, qui avait commencé avec la justification de l'assassinat par douze balles d'une veuve noire de 39 ans, Eulia Love, en 1979, se poursuivit avec l'apologie de la mort de plusieurs jeunes noirs placés en garde-à-vue, au début des années 80, en arguant des spécificités raciales de leur anatomie; ensuite, il y eut les charges policières, en 1986, lors du festival de Los Angeles Street Scene et de la fête de Halloween, en 1988 et, enfin, l'"'opération Hammer".

Cette "opération" combinait des actions d'enquête et de destruction, et l'instauration de "hameaux stratégiques" : certains quartiers étaient systématiquement quadrillés par 400 policiers, qui arrêtaient et interrogeaient tout personne suspectée d'appartenir aux bandes de jeunes. La police faisait des perquisitions dans les maisons soupçonnées de d'abriter quelqu'un en train de "commettre un délit". Les quartiers étaient ensuite bouclés — seuls leurs habitants pouvaient y pénétrer, après avoir passé un contrôle policier. En deux ans, l'"opération Hammer" fit 50 000 arrestations - mais seulement 10 % des interpellés furent condamnés par les tribunaux.

La satanisation des jeunes

Get des Noirs

Cette spécialisation du LAPD dans la gestion technologique du macro-système de sécurité, avec le réseau de surveillance électronique le plus sophistiqué de la planète, le contrôle permanent effectué par 50 hélicoptères de combat — qui font à eux seuls plus d'heures de vol sur cette ville que l'armée britannique à Belfast —, s'accompagna de la mise sur pied de différents types de commandos d'élite - depuis 1988. ceux-ci sont autorisés à utiliser des balles explosives, interdites par la Convention de Genève — et font des opérations secrètes de provocation,

Un grand marché de la sécurité privée s'est aussi développé avec plus de 75 000 vigiles, entraînés pour patrouiller de façon moins sophistiquée.

Cet effort a été possible grâce à un important appui politique des secteurs bien-pensants de la société. En 1989, le chef Gates organisa la prise d'une maison dans le ghetto par une équipe du SWAT pour que Nancy Reagan puisse y assister. Cette satanisation des jeunes et des minorités a été soutenue par la plupart des dirigeants réformistes des années 60, qui, impuissants devant la crise, l'économie du crack et les bandes, n'ont trouvé d'autre solution que la criminalisation. Le procureur démocrate Hahn est parmi les plus zelés -— en 1987, il sortit des oubliettes une vieille loi antiouvrière datant de 1919, l'acte contre le syndicalisme criminel", pour arracher la condamnation pour simple appartenance à

La réaction de Gates après le passage à tabac de King n'est donc pas surprenante. Il a d'abord justifié la réaction policière, en prétextant que King avait résisté et qu'il avait essayé de s'enfuir dans sa voiture. Ensuite, face aux critiques de toute la communauté noire, qui ont obligé le maire Bradley à lui faire des remontrances, Gates a continué à soutenir la politique du LAPD jusqu'au procès et à l'acquittement des quatre policiers.

Il a fallu quatre jours d'émeutes et plus de 60 morts pour que le chef Gates reçoive sa mise à pied, malgré des réticences.

Cette conflictualité sociale systématique a laissé des traces dans l'urbanisme de Los Angeles ; elles sautent aux yeux de tous les voyageurs et elles apparaissent dans l'idéologie transmise par toute une série de films,

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VIOLENCE

policiers ou apocalyptiques, dont la meilleure expression est Grand canyon.

Quand le post-modernisme

Use fait ville

A la fin du XIXe siècle, le rationnalisme de Frederich Lam Olmsted, le baron Haussman des Etats-Unis, chercha, à travers la construction de parcs publics, de promenades, de grandes avenues et de musées, à créer un terrain interclassiste pour éviter la polarisation sociale. Dans le rêve de la nouvelle Californie de la Seconde Guerre mondiale, les plages, le cinéma, les parcs de loisir et les grandes avenues, où les jeunes se promenaient avec leurs belles voitures, avaient le même objectif social.

Depuis les années 70, la logique de l'urbanisme impose la ville-forteresse. La ségrégation règne entre les quartiers, dressant des murailles de règlements pour les voisins dans le but de maintenir le prix spéculatif des logements — la classe moyenne a ainsi de plus en plus augmenté ses hypothèques pour financer son niveau de vie. La vieille lutte entre Downtown et Berverly Hills, entre la bourgeoisie anglo-saxonne et juive, s'est résolue par une alliance, renforcée par l'achat massif d'immeubles par des entreprises japonaises, pour créer un glacis séparant South Central et l'Est — le meilleur exemple en est Bunker Hill.

L'architecte le plus à la mode s'appelle Franck Ghery. Dans le Centre Samuel Goldwyn qu'il a construit à Hollywood, des murs impressionnants côtoient des portes en fer et une panoplie complète de surveillance électronique : la collection de films qu'il abrite peut ainsi réjouir les visiteurs qu'on a pris soin de bien fouiller auparavant. Ce n'est pas un hasard si, juste avant, Ghery avait construit... l'ambassade des Etats-Unis

La ville se referme sur elle-même, dans des centres industriels à air conditionné surveillés, où les clients sont catalogués selon leur pouvoir d'achat. Les passants n'existent qu'en tant que consommateurs. On atteint le paroxysme avec les bancs publics — ils DANZIGER sont semi circulaires pour éviter que les vagabonds puissent s'y coucher. Comme l'explique la revue Urban Land : « Le centre ville doit être conçu pour que le visiteur se sente dans un lieu attrayant, fréquenté par des gens respectables comme lui. Les activités que l'on y proposera détermineront le type de gens qui se promèneront dans ses avenues ; il faut s'efforcer pour qu'il y ait des résidents à revenus. moyens et hauts qui s'installent dans les zones voisines, pour qu'il y ait un pourcentage élevé de passants respectueux

L'infrastructure sociale et l'urbanisme de la ville — les services médicaux, mais aussi tout le réseau de petits magasins d'alimentation — ont a disparu peu à peu. Après la rébellion de Watts, toutes les grandes chaînes de supermarchés se retirèrent du centre-sud. Ce vide fut occupé par de petits magasins tenus par des Sud-Coréens, isolés en plein milieu des ghettos noirs, pratiquant très souvent des prix très elevés. La frustration de la population s'est retournée contre eux - ce sont aussi des petits prêteurs — ; veillé constamment à partir d'une tour cen-

L'explosion sociale provoquée par le cas King a surpris les Etats-Unis ; pourtant les chiffres macro-économiques et les indicateurs sociaux étaient connus (1). La campagne présidentielle a été dominée par le sentiment que le rêve américain était en train de s'évanouir, et qu'il fallait chercher un sauveur. Mais une chose est de connaître ces chiffres, et une autre d'assister à une rébellion, jetant des milliers de jeunes noirs ou hispaniques dans les rues, qui n'a pu être arrêtée que par 16 000 policiers et soldats, comme s'il s'agissait de l'invasion du Panama.

Un nouveau

"long été chaud" ?

La dualisation de la société et de l'économie et l'immigration ont créé une Amérique latine au cœur même des Etats-Unis qui s'exprime, faute d'autres moyens, par des caracazos [du nom de la capitale du Venezuela, Caracas, où eurent lieu de violentes émeutes de la faim, en 1990, ndlr].

D'un point de vue électoral, il est difficile de savoir quels effets auront ces événements en novembre 1992 — mais les gens ne s'inscrivant pas sur les listes électorales, on peut penser qu'on assistera surtout à une réaction des Blancs conservateurs, en quête de la sécurité républicaine de la loi et de

Mais, à ces élections, aucun des partis en lice ne peut proposer quelque chose qui ressemble aux programmes kéynesiens de la nouvelle frontière Kennedy ou à la lutte contre la pauvreté de Carter. Bush et Clinton n'ont aucune crédibilité dans les ghettos et les quartiers, car les liens sociaux qui rendaient leurs promesses transmissibles se sont déchirés durant les années 80. Contrairement aux années 60, l'économie du crack a créé un vide culturel qui rend les explosions de violence plus aisées et qui complique, en même temps, toute expression politique arti-

Les Black Panthers sont nées de la rébellion de Watts. On ne sait pas ce qui sortira de celle de Los Angeles, même s'il est évident qu'il sera de plus en plus difficile de gouverner les Etats-Unis comme avant. Le centre du "nouvel ordre mondial" se trouve dans un pays aux pieds d'argile

Madrid, 5 mai 1992

1) Voir Inprecor n° 345 et 346 des 31 janvier et 14 février 1992.

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