Inprecor 1974–2004

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ITALIE

L'assaut des Ligues

· Inprecor n° 354, 5 juin 1992 · p. 14-18 · 4 804 mots

Italie Syndicalisme

LORSQU'ON parle de ce phénomène, on se réfère surtout à la Ligue lombarde, qui a constitué jusqu'à ment dans tout le Nord de l'Italie. La Ligue lombarde a été fondée dans les années 70 à l'initiative d'Umberto Bossi, son leader charismatique, sur la base d'un programme vaguement autonomiste. Cependant, elle demeure une force marginale et sans poids jusqu'au milieu des années 80, qui ont marqué le début de son essor, voire d'une montée étonnante par son intensité et sa rapidité.

C'est à cette époque que la Ligue a trouvé les conditions sociales et politiques favorables à son succès électoral. Son implantation originaire et ses premiers pôles de croissance se situent dans le Nord de la Lombardie, une zone où le développement économique récent s'est essentiellement fondé sur la croissance des petites et moyennes entreprises. Ce qui caractérise ces sociétés, c'est surtout la surexploitation, le manque de syndicalisation, le refus de respecter les normes de sécurité et une évasion fiscette région, le niveau de l'emploi et des services publics est relativement développe dans une zone plutôt riche, où le processus de modernisation capitaliste a eu des répercussions importantes sur

Un véritable saut qualitatif a été effectué par la Ligue aux élections régionales des 6 et 7 mai 1990 (de 3 % en 1987, elle est passée à 18,9 % en Lombardie, devenant ainsi le deuxième parti de la région). Ces élections ont marqué, d'une part, son renforcement dans des bastions traditionnels près des Alpes et, de l'autre, sa diffusion dans toute la Lombardie, y compris dans la ville de

Une analyse du vote dans cette ville, révèle très clairement la coloration de classe de la Ligue. Sa base est formée par une petite et moyenne bourgeoisie placée de plus en plus ouvertement en contradiction avec un Etat qui apparaît à ses yeux comme totalement inefficace, se limitant à percevoir des impôts excessifs. Cet état d'âme des classes moyennes a été confirmé par Marco Formentini, responsable économique de la Ligue lombarde/Ligue Nord : « Impliqué dans la gestion économique, en compétition avec les entrepreneurs privés et allié avec les blocs syndicaux, le pouvoir étatique pénalise le libre arbitre des activités d'entreprise, coincées entre le poids d'une taxation excessive et l'inefficacité des infrastructures et des services qui, en revanche, devraient constituer les économies extérieures aux secteurs productifs. La Ligue a élaboré un projet organique qui réaffirme les valeurs et assume les exigences de l'esprit d'entreprise. Les entrepreneurs veulent travailler dans un contexte de liberté, sans contraintes » (1). Quant à Umberto Bossi, le principal leader de la Ligue, il se présente de manière explicite comme le défenseur des couches moyennes : « Nous seuls représentons la vraie révolution sociale des petites et moyennes entreprises. Nous avons le même potentiel révolutionnaire que les corporations de 1926 » (2).

« Rome voleuse »

Cependant, le malaise des classes moyennes du Nord, ainsi que l'inefficacité de l'appareil d'Etat, ne le grand nombre de voix obtenues par la Ligue lombarde, surtout si l'on sait qu'il s'agit aussi, de voix d'origine ouvrière et populaire. La Démocratie chrétienne base populaire et consti-

M.S.

tue le centre du pouvoir politique depuis 45 ans rant une partie de ses voix vers les Ligues. Mais le même phénomène se vérifie aussi pour les forces de gauche, et notamment le Parti démocratique de la gauche (PDS, ancien Parti communiste italien) (3). La Ligue lombarde s'est montrée très habile, avec un discours interclassiste, pour détourner l'insatisfaction de certaines couches ouvrières et populaires contre l'Etat central et contre les partis "romains" dans leur

—« Hors de Rome », « Rome voleuse, la Ligue ne pardonnera pas » sont ses slogans préférés. Si les Ligues se présentent aujourd'hui comme une alternative globale au "système des partis" sans aucun doute de la crise de la gauche.

La défaite du mouvement ouvrier, l'intégration du PCI dans la société capitaliste jusqu'à son autodissolution, son abandon de la lutte et sa soumission aux exigences patronales se sont traduits, au cours des années 80, par l'idéologie de la "cogestion", qui était défendue non seulement par le PCI mais aussi par la direction du principal syndicat italien, la Confédération générale italienne du travail (CGIL). Cette politique a

L'assaut d

Les élections à la Chambre des députés et au pays européen à part entière (voir Inprecor n° du continent, la péninsule est touchée de mani politique qui assurait, depuis plus de quatre d

Italie comme ailleurs, le symptôme le plus évi des forces de droite. Les partis de gouverneme et leurs satellites, le Parti social-démocrate et de la péninsule, de même que

Si la montée des forces de droite est une ten‹ mettre sur le même plan tous les mouvements ‹ dans le cas italien. La droite fasciste tradition italien (MSI), alors que les Ligues du Nord -1 dernières années — ne sont pas réductibles a

Republikaner allemands néo-nazis. Elles e réactionnaire

Luciane M provoqué une désorientation profonde du prolétariat. A ce propos, le sociologue Vittorio Moioli écrit que « sans points de repère crédibles, le malaise social croissant et la protestation qui en découle trouvent un débouché dans les Ligues, auxquelles on fait confiance sans se poser le problème de savoir s'il y a une correspondance entre les raisons de la protestation et les buts politiques et stratégiques du sujet pour lequel on vote, à l'exception de certaines catégories sociales qui, en revanche, ont, à juste titre, vu dans les Ligues le défenseur de leurs intérêts corporatistes » (4).

L'alliance contre l'Etat romain

En 1987, la Ligue ne représentait que 3% des voix en Lombardie. Trois ans plus tard, elle atteint 18.9 % des suffrages. Cependant, cette montée rapide, qui a bouleversé les équilibres politiques traditionnels, s'est réalisée presque exclusivement au niveau électoral. La Ligue n'était pas l'expression d'un mouvement social, n'avait pas de liens réels avec des organisations de masse et sa

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les Ligues

Sénat du 5 et 6 avril 1992 font de l'Italie un

351 du 24 avril 1992). A l'instar d'autres pays re de plus en plus aiguë par la crise du système cennies, le développement du capitalisme. En lent de cette crise est constitué par la montée it (la Démocratie chrétienne, le Parti socialiste le Parti libéral) reculent, surtout dans le Nord la gauche dans son ensemble.

ance européenne, il serait cependant faux de e droite. Cela est tout particulièrement évident elle y est représentée par le Mouvement social

: phénomène politique le plus marquant de ces ax fascistes du Front national français ou aux xpriment plutôt, un mouvement de nature et populiste.

UHLBAUER structure organisationnelle elle-même était fortement ébranlée par son essor électoral.

L'exigence d'accomplir un saut qualitatif dans sa construction, dans la perspective d'une implantation sociale et politique capable de dépasser les frontières de la

Lombardie est née ainsi.

Fin mai 1990, le Syndicat autonome de

Lombardie (SAL) fut fondé ; il revendique

10 000 adhérents au bout d'un an d'existence. Selon une enquête effectuée par la CGIL parmi les ouvriers métallurgistes de Lombardie, 43,1 % des personnes interrogées regardent d'un œil favorable la formation du

SAL, sur la base de différentes motivations :

« Refus du système centraliste et de la bureaucratie, y compris dans la gestion du syndicat ; revendication de l'autonomie fiscale et administrative ; crainte de la précarité de l'emploi ; intolérance à l'égard des immigrés de l'Italie du Sud et des immigrés extra-européens ; manque de confiance dans le système des partis ; souhait d'un remède "lombard" aux problèmes de la société » (5). Ces réponses révèlent une réalité double : d'une part, le malaise de larges couches de la classe ouvrière de Lombardie face à une bureaucratie syndicale de plus en plus coupée des travailleurs, mais aussi, de l'autre, l'emprise indiscutable de certains éléments centraux de l'idéologie de la Ligue lombarde. En fait, le SAL prône une poli-

— Inprecor n° 354 du 5 au 18 juin 1992 tique de l'emploi visant à favoriser les immigrés et l'Italie méridionale contre les intérêts des travailleurs du Nord.

Selon Magri, secrétaire du SAL : « Il faut redonner aux relations d'entreprise valeur authentique, qui n'est pas celle de l'antagonisme et du conflit entre le patron et les travailleurs, aux agences de l'emploi.

tique interclassiste — « l'alliance entre les producteurs lombards » — qui perçoit l'Etat central comme l'« ennemi ». Ce dernier serait l'oppresseur aussi bien des patrons que des travailleurs lombards, à travers son système fiscal et surtout grâce à une poli-

Antonio leur Solo selon la vision de l'idéologie marxiste, mais plutôt celle d'une relation dialectique et contractuelle entre ceux qui donnent une rémunération et ceux qui donnent une prestation de travail. Ce qui exploite à la fois l'entrepreneur et le travailleur c'est l'Etat

Umberto Bossi ajoute : « Le SAL devra se battre non plus par des grèves, un outil désormais périmé, mais en agissant de manière différenciée à l'égard de l'entreprise. Cela signifie une lutte parfois dure contre le grand capital, mais cela implique aussi une attitude bienveillante vis-à-vis de la petite et moyenne entreprise. Nous sommes l'expression des classes moyennes et nous ne les trahirons pas comme l'a fait le fascisme » (6). Il s'agit donc un syndicat non conflictuel et collaborationniste - en réalité, même dans les grandes entreprises, exactement comme sous le fascisme. De plus, le SAL revendique la réintroduction des "différences salariales" car, vivant dans des régions où la vie est plus chère, « les travailleurs salariés du Nord gagnent moins que ceux du Sud », selon A. Magri. Par ailleurs, le SAL veut « abroger toutes les lois qui, dans la pratique, favorisent les méridionaux dans le recrutement au sein des services publics », et propose d'exclure les immigrés des listes des chômeurs inscrits

Rome, les travailleurs méridionaux et les immigrés : voici les ennemis contre lesquels la Ligue voudrait mobiliser les salariés de Lombardie. Après deux ans d'existence, le bilan du SAL est contradictoire. D'une part, la Ligue ne cesse de polariser un secteur important du vote ouvrier mais, de l'autre part, son "syndicalisme" n'arrive pas à s'imposer, ne pouvant surtout pas résister à 1992. l'épreuve de la lutte des classes. Les derniers épisodes de luttes ouvrières, provoquées par 5) Ibidem.

6) Ibidem.

des tentatives de licenciements massifs dans l'industrie de Lombardie, l'ont prouvé de manière assez claire. Cela apparaît tout à fait évident là où existent encore des avant-gardes ouvrières, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur des syndicats, capables de s'opposer non seulement aux choix des patrons, mais aussi à la politique de collaboration des directions syndicales. La situation est différente dans les petites et moyennes entreprises, où les travailleurs ne sont généralement pas syndiqués et demeurent constamment soumis aux chantages des patrons — d'un point de vue juridique, les salariés d'une petite entreprise ont des L'opération stratégique la plus importante de la Ligue, en revanche, est la fondation de l'Association lombarde des entrepreneurs autonomes (ALIA), qui organise des petits et moyens patrons, des commerçants, des artisans, des membres des professions libérales et des cadres d'entreprise. Bref, l'ALIA doit organiser le véritable centre de gravité du mouvement : la petite et moyenne bourgeoisie.

La séduction de la petite bourgeoisie

La bourgeoisie italienne dans son ensemble est de moins en moins disposée à tolérer un Etat qui ne correspond plus à ses intérêts et encore moins aux exigences de l'Europe capitaliste de 1993. Sous l'effet combiné de la crise économique et de rapports de force qui lui sont favorables, elle revendique la suppression des conquêtes du M.3.l..

1) Voir Italia Oggi du 16 mai 1991, cité par Vittorio Moioli, #/ tarlo delle Leghe, Comedit 2 000, 1991.

2) Voir La Stampa du 2 février 1991, in V. Moioli, op. cit.

3) Selon un sondage de DOXA concernant le vote des 5 et 6 avril 1992, il ressort que 24,5 % des voix des Ligues proviennent de la DC et 18.9 % de l'ancien PCI. Voir Avvenimenti du 6 ma

4) Voir V. Moioli, op. cit.

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ITALIE mouvement ouvrier — dans la fonction publique, le droit de grève a déjà été largement compromis —, des réductions des services sociaux, des privatisations, une plus grande liberté d'action pour les entreprises et une réforme institutionnelle de type autoritaire capable de renforcer l'exécutif à tous les niveaux. Ces exigences du néolibéralisme sont reprise et étendues par la Ligue.

Bien qu'il n'y ait pas de chiffres fiables, tous les éléments dont on dispose indiquent aujourd'hui une adhésion croissante aux Ligues des secteurs moyens de la bourgeoisie des régions du Nord de la péninsule ; autrement dit, les couches qui se sont renforcées pendant les années 80 et qui craignent maintenant de subir les conséquences de la crise. Quant aux grands capitalistes, ils se sont opposés avec force, jusqu'à présent, à la vague "léguiste", y compris en organisant des débats contradictoires au sein des associations patronales. Cette "division" à l'intérieur de la bourgeoisie de Lombardie et de toute l'Italie du Nord ne s'opère pas tellement sur des orientations de fond, qui sont en général partagées — démanteler l'Etat-providence, faire payer aux travailleurs les frais de la crise économique, etc. —, mais plutôt sur les voies à suivre et sur les interlocuteurs politiques.

Par ailleurs, la Ligue lombarde ne s'est pas limitée aux associations citées. Entre la fin 1990 et le début 1991, elle a créé d'autres organisations corporatistes comme la Ligue des artistes, un syndicat de propriétaires immobiliers (le SALPI) et l'Association des travailleurs agricoles lombards (ALA). A côté de ces organisations professionnelles, une Association culturelle des ligues sportives italiennes (ACLIS) a été fondée et dispose déjà d'environ 1 000

Dans le domaine de l'information, la Ligue publie un hebdomadaire, Lombardia autonomista, qui aurait un tirage moyen de 45/50 000 exemplaires, contrôle une radio et une chaîne de télévision à Varèse, et jouit des sympathies et de l'appui d'un certain nombre de journalistes qui travaillent pour la presse et les médias au niveau national. Mais les projets de la Ligue sont très ambitieux. En janvier 1991, elle a fondé une société financière, Pontidafin, dans le but d'acheter un quotidien, des stations de radio et de télévision.

L'année 1990 a représenté un saut qualitatif à plusieurs égards : non seulement la Ligue occupait alors une place institutionnelle importante en Lombardie et commençait à organiser son implantation sociale, mais elle dépassait désormais le cadre originaire de cette région. Les résultats électoraux des mouvements autonomistes dans les autres régions du Nord étaient certes encore modestes, mais ils indiquaient aussi une tendance qui s'est renforcée lors des élections politiques récentes. Dans certaines régions de l'Italie septentrionale (par exemple dans les Vénéties), il y avait depuis longtemps des mouvements autonomistes, qui n'avaient jamais dépassé une dimension locale et folklorique avant de pouvoir se joindre à la vague de la Ligue lombarde. Dans d'autres régions, les Ligues se sont constituées sur le modèle (et grâce à l'appui) de cette dernière.

En 1990, la Ligue a été capable d'unifier, sous son hégémonie, toute une constellation de mouvements autonomistes anciens et nouveaux dans le cadre de la Ligue Nord. Né comme un cartel électoral, ce mouvement constitue, en réalité, une nouvelle force politique qui se veut représentative des intérêts des couches moyennes, essaye de profiter de la crise de crédibilité des partis historiques et, par conséquent, de se poser comme une alternative face au "système des partis" — une alternative, bien entendu, de type réactionnaire et populiste.

La «Confédération des trois républiques"

La Ligue Nord ne dispose ni d'un programme bien défini ni d'une stratégie achevée. Sur plusieurs points elle se montre hésitante (7) et Umberto Bossi se contredit plus d'une fois par jour. Mais ces contradictions ne doivent pas tromper. La montée de la Ligue a pris au dépourvu ses dirigeants eux-mêmes — et tout d'abord Bossi - qui ont du mal à suivre, sur le plan de l'élaboration politique, leurs succès électoraux ; en même temps, un programme flou est nécessaire pour une force politique qui recrute sur une propagande démagogique et populiste (8). Le fait que le programme de la Ligue ne soit pas connu par la majorité de ses électeurs en est une preuve évidente.

Il n'est pas facile de formuler des hypothèses quant à l'évolution des Ligues, mais il est cerfain qu'elles sont aujourd'hui un phénomène réactionnaire et xénophobe, avec des tendances de type fasciste. Depuis 1990, la définition du projet politique des Ligues est surtout l'œuvre de Gianfranco Miglio, un professeur de droit constitutionnel. Il est devenu le conseiller de Bossi et il est considéré aujourd'hui comme l'idéologue du mouvement.

Les aspects le plus connus de l'idéologie "léguiste" sont le "fédéralisme" et l'"autonomisme". Depuis longtemps, la Ligue a abandonné sa première phase "enfantine" et folklorique, pendant laquelle elle insistait sur la défense de la "nation et de la langue lombarde". Il est cependant nécessaire, afin d'éviter des malentendus, de souligner que les revendications autonomistes de la Ligue n'ont strictement rien à voir avec les luttes de libération nationale qui se développent ailleurs en Europe (par exemple en Irlande du Nord ou en Euskadi). Son "nationalisme" ne se fonde sur aucune identité culturelle spécifique et reconnaissable, comme le prouve son oscillation permanente entre une identité "lombarde" (prétendument fondée sur la langue) et une identité "du Nord" (donc susceptible de rassembler des parcours historiques et des langues différentes, comme par exemple le vénitien ou le ladino). Deuxièmement, le mouvement des Ligues ne revendique pas non plus un désir de séparation manifesté par une entité nationale particulièrement opprimée ou exploitée, mais plutôt la dissidence d'un territoire et de couches sociales qui, depuis l'achèvement de l'unité nationale, ont toujours été favorisés face à la "colonie interne" représentée par le Mezzogiorno (9).

Le projet fédéraliste actuel de la Ligue du Nord est né officiellement lors d'un congrès en février 1991, où l'idée d'une transformation de l'Etat italien en une Confédération de "trois républiques" fut lancée (du Nord, du Centre et du Sud), dites aussi "macro-régions". Depuis longtemps, Bossi menace de proclamer de façon unilatérale une "République du Nord" (10).

Il s'agit donc d'un fédéralisme visant à séparer la partie la plus riche et la plus développée de l'Italie du reste de la péninsule, considérée comme une "corde au cou". La "macro-région" du Nord contrôlerait, selon le projet des Ligues, toutes les entrées fiscales, le système de la santé et l'instruction à

7) Un seul exemple : lors de la guerre du Golfe, le leader de la Ligue au Sénat, Bossi, s'était prononcé contre l'intervention militaire, alors qu'un autre député de la Ligue au Parlement, Leoni y était favorable.

8) Lors des dernières élections, les affiches de la Ligue lançaient les slogans suivants : « Contre la mafia » et = Non au racket ». De plus, on connait les protestations de la Ligue contre le péage des autoroutes, considéré comme une taxe "romaine".

9) Le deuxième point du programme de la Ligue lombarde demande la reconnaissance de la langue lombarde, qui n'est pas reconnue par les philologues les plus ouverts. Le parler local n'a jamais été qu'un dialecte et n'a jamais accédé à l'autonomie ou à un statut officiel, et ce sans qu'une répression particulière ait été exercée.

10) Voir Sergio D'Amia, Il leghismo in una sociétà che scric chiola". Bandiera rossa n° 19-20, nov.-déc. 1991.

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tous les niveaux et pourrait ainsi avancer dans la réforme des institutions pour les rendre plus adaptées aux exigences de la bourgeoisie et du capitalisme modernes. Sur le plan social et économique, la Ligue revendique un néolibéralisme qui ferait pâlir Mme Thatcher, avec son corollaire d'attaques contre les acquis sociaux des travailleurs italiens.

« Nous voulons privatiser tout ce qui peut être privatisé » et « Privatisation totale des services pour qu'ils soient gérés selon les lois du marché » : voilà les mots d'ordre du chef charismatique Bossi. L'ennemi ce sont les restes de l'Etat-providence. Cette thèse est soutenue par l'idéologue des Ligues, G. Miglio, selon lequel l'Etat-providence ne serait qu'un reliquat du « socialisme du XIXe et du XXe siècle » (il faut préciser que, pour Miglio, le mot "socialisme" • comprend à la fois le communisme et la social-démocratie), dont le déclin actuel nous montrerait « une vérité fondamentale, à savoir qu'il n'est pas possible de concevoir une société différente de la nôtre » (11).

» La fin du communisme soviétique — ajoute-t-il — exprime l'échec de la tentative de bâtir un modèle de société dont les traits principaux étaient : la certitude d'un revenu et d'un travail pour tous ; l'égalité des revenus. » Puisque la social-démocratie n'est pas, selon Miglio, qualitativement différente du communisme, il s'ensuit que « la défaite du collectivisme a provoqué la crise des piliers sur lesquels se sont toujours fondés les régimes sociaux-démocrates : la politique visant à garantir l'occupation et une distribution équitable des revenus ». Selon Miglio, « aucune économie ne peut fonctionner sans les stimulants qui découlent de la possibilité négative de perdre son propre revenu et de la possibilité positive de s'enrichir et d'améliorer son propre niveau de vie et celui de sa famille. Sans une dose robuste d'égoïsme, sans le désir d'être envié par autrui, il ne peut y avoir ni progrès ni développement, mais seulement stagnation économique. Le "nouvel Etat social", pour ainsi dire, devra se borner à assurer une subsistance minimum, et pour une période limitée, à ceux qui, sans en être coupables, ne sont pas dans la condition matérielle de pouvoir travailler et produire : personne ne devra ménager ses efforts pour rentrer au plus vite dans le circuit de la production »

Dans le cadre d'une telle position, qui réduit l'Etat au rôle de chien de garde d'un capitalisme sauvage et sans bornes, on peut se demander quel est le statut de la démocratie dans l'idéologie des Ligues. Et c'est justement sur ce point que, au-delà des slogans sur les "trois républiques", on découvre des conceptions extrêmement vagues et floues. Les seuls éléments dont on dispose sont les positions très peu cohérentes du mouvement lombard à l'égard des réformes constitutionnelles, certaines déclarations de ses dirigeants et surtout la structure interne de la La république présidentielle

Nombreux sont les partis — des forces gouvernementales aux forces d'opposition comme le MSI ou le PDS — qui soulignent la nécessité de dépasser la "Première République" électorales. Mais, dans le cadre de ce front hétérogène, les clivages s'opèrent surtout au niveau de l'impact des réformes et non de leur orientation générale. Cette dernière, plus ou moins acceptée par toutes les forces politiques, se résume à trois points fondamentaux : renforcer le pouvoir de l'exécutif, réduire les dépenses sociales et adopter des lois électorales de type majoritaire (dans le but, entre autres, de limiter la montée de la Ligue). Cette dernière, en revanche, a toujours prôné un dépassement de la "Première République" au nom du "fédéralisme". Mais depuis 1990, elle a commencé à prendre en considération une hypothèse plus radicale, celle d'une République présidentielle, partagée par le PSI, le MSI et par l'ancien président, Francesco Cossiga.

La Ligue déclare aussi respecter la démocratie, mais plusieurs affirmations de ses dirigeants soulèvent de forts doutes à ce propos. Un essai récent de G. Miglio est une véritable synthèse de conceptions réactionnaires et antidémocratiques : « La participation n'est qu'un mythe. (...) Cette idée de la participation — qui impose aux citoyens de prendre part à la vie politique, en s'inscrivant à un parti ou en présentant leur candidature aux élections — a poussé les gens à vivre de l'assistance publique au détriment des secteurs productifs du pays, concentrés dans les activités privées. Les citoyens qui travaillent et produisent ne ressentent pas le besoin de participer à la compétition politique. Tout d'abord, il faut aussi reconnaître que la volonté populaire elle-même n'est, dans une certaine mesure, qu'un mythe, ainsi que l'idée que le peuple pourrait s'autogouverner. (...) Le Parlement a été conçu comme un sujet infaillible, à qui on a confié la gestion de tout le système politique. (...) Cette conception (erronée et dangereuse) est à l'origine d'un absolutisme parlementaire tout aussi totalitaire que l'absolutisme monarchiste » (13).

C'est la structure même d'organisation de la Ligue lombarde qui montre sa vocation

ITALIE autoritaire et antidémocratique. Ses adhérents sont divisés en quatre catégories : les membres fondateurs (qui participent de droit à tous les congrès) ; les membres ordinaires (les seuls qui participent aux congrès, en dehors des fondateurs) ; les membres militants et les membres sympathisants. En 1991, sur 30 000 adhérents à la Ligue lombarde, les membres fondateurs étaient au nombre de sept et les membres ordinaires 180 — dont seulement huit femmes, ce qui confirme le caractère machiste de ce mouvement ! Pour passer du statut de "militant" à celui de membre "ordinaire", il faut être nommé par les organismes dirigeants. De plus, les courants sont strictement interdits, ce qui permet d'éliminer toute opposition. Le véritable centre de décision demeure le leader charismatique Umberto Bossi, qui revendique ouvertement son rôle : « Il faut un homme, un seul homme, pour tirer les conclusions » (14). Et à Miglio d'ajouter : « La démocratie n'est qu'un moment, elle ne peut pas être la règle permanente, sinon il n'y aurait pas de synthèse politique » (15).

Enfin, la dernière et la plus repoussante des caractéristiques idéologiques de la Ligue est son racisme. Comme l'a souligné Vittorio Moioli, « le mouvement des Ligues ne distingue pas sur la base du principe pseudo-scientifique de la différence biologique entre les races, mais défend avec intransigeanpeuple qu'il veut représenter et s'oppose à tous ceux qui apparaissent "autres" que ce peuple, perçus comme une menace contre sa paix et son bien-être » (16). Sur le plan pratique, cette forme de racisme ne se distingue pas beaucoup de celles produites par la pensée plus "classique" en la matière. La discrimination prônée par les Ligues s'en prend aux Italiens méridionaux et, surtout, aux travailleurs immigrés des pays du tiers monde. La Ligue a même lancé une campagne contre la dernière loi sur l'immigration (la loi Martelli), qui n'était pas favorable aux immigrés, mais que les Ligues considéraient comme trop laxiste.

Les tendances racistes de la Ligue se manifestent surtout dans la vie quotidienne Nombreuses sont ses initiatives contre la présence des immigrés dans l'espace urbain. En 1991, elle a été capable d'organiser une

11) Voir Gianfranco Miglio, "lo e la sinistra", Micromega, février 1992.

12) Ibidem.

13) Voir V. Moioli, op. cit.

14) Ibidem.

15) Ibidem.

16) Ibidem.

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grève dans un département de l'entreprise des transports de la ville de Milan, afin d'éloigner une communauté d'immigrés qui s'était installée près d'un dépôt de tramways. La même logique répressive est prônée contre les homosexuels et les drogués, considérés comme des "malades" qu'il faudrait soigner.

Les élections politiques des 5 et 6 avril 1992 ont été marquées par une montée des forces de droite. Le MSI, parti fasciste, en déclin depuis quelques années, a pu remonter jusqu'à son niveau de 1987 (5,4 % des voix) grâce à une campagne électorale agressive fondée sur le racisme, sur le rétablissement de la peine de mort et sur un appui des conceptions autoritaires de Cossiga. La Ligue Nord a obtenu 8,7 % des voix au niveau national (grâce aux seuls scrutins des régions du Nord). En Lombardie, la Ligue a renforcé ses positions, devenant le premier parti de Milan, avec 18,09 % des voix, alors qu'elle oscille entre 25% et 30% dans ses bastions historiques (la province lombarde). Cependant, la nouveauté est la diffusion du mouvement dans les autres régions du Nord : dans la circonscription électorale de Turin (Piémont), elle atteint 15,3 % des voix ; à Venise-Treviso (Vénéties), 17,3 % ; à Gênes (Ligurie), 14,3 % ; à Bologne (Emilie-Romagne), 7 %.

Ainsi, le mouvement de la Ligue cesse d'être un phénomène purement lombard et se répand dans toutes les régions du Nord. Il est aussi intéressant d'analyser le vote des jeunes pour les Ligues. Selon un sondage récent, dans l'électorat de moins de 34 ans, la Ligue atteindrait, au niveau national, 12,4 % des voix (17). Chez les plus jeunes, cette tendance serait sans doute encore plus accentuée.

Il serait dangereux de sous-estimer le mouvement des Ligues, en le considérant, par exemple, comme un phénomène transitoire ou en ne voyant pas tout le potentiel réactionnaire dont il est porteur. On ne peut pas exclure la possibilité d'une expansion et d'un renforcement ultérieurs de ce courant politique(même au-delà de l'Italie du Nord). Les derniers événements dans la ville de Milan (souvent considérée comme le symbole de la "modernité" et comme la "capitale morale" de l'Italie), où les principaux partis nationaux (DC, PSI, PDS) se trouvent impliqués dans un scandale financier, ne peuvent qu'approfondir la crise du système politique et favoriser la démagogie de la Ligue contre "les partis". En tout cas, le "léguisme" renforce le chœur de ceux qui misent sur une issue de droite à la crise politique. *

Milan, 11 mai 1992

17) Voir Avenimenti du 6 mai 1992.

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