Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ALLEMAGNE

Les immigrés dans le collimateur

· Inprecor n° 354, 5 juin 1992 · p. 18-19 · 1 759 mots

Allemagne Syndicalisme

La vague raciste qui balaie l'Allemagne depuis l'été 1991 s'est traduite par une percée électorale substantielle de l'extrême droite et des partis fascistes lors des élections des parlements des länder du Bade-Wurtenberg et du Schleswig-Holstein, début avril 1992 (1). La presse bourgeoise parle d'un vote de protestation, mais les raisons des succès de l'extrême droite sont ailleurs. David MÜLLER

LE FAIT que les Republikaner (Républicains) aient obtenu plus des élections dans le Bade-Wurtenberg, traditienne (CDU) et l'Union du peuple allemand (DVP), et plus de 6 % des voix dans le Schleswig-Holstein, bastion de la socialdémocratie, montre que l'extrême droite a su profiter de la crise qui touche l'Allemagne.

Cette crise est à la fois économique et politique. La dette de l'Etat allemand dépassera bientôt 2 000 milliards de deutsch marks (DM), et le paiement des intérêts est déjà de 200 milliards de DM, soit la moitié du budget annuel. Bien qu'elle ait pu réaliser l'unification, la coalition au pouvoir des démocrates chrétiens et des libéraux n'a pas réussi à proposer un programme cohérent pour restructurer l'économie de l'ancienne République démocratique allemande (RDA). Le gouvernement applique des politiques d'austérité draconiennes — dont une augmentation des impôts —, fait pression pour maintenir les salaires à la baisse, propose des coupes claires dans les programmes sociaux, etc. Il essaye de récupérer tout ce qu'il peut sur le dos des travailleurs, quand il ne rencontre pas de résistance.

Durant l'été 1991, pour faire diversion, le gouvernement a lancé une campagne contre les demandeurs d'asile afin de stimuler le racisme et d'approfondir un peu plus les divisions au sein de la classe ouvrière.

En septembre 1991, des terroristes fascistes ont attaqué un foyer d'immigrés à Hoyerswerda, dans l'ancienne RDA, avec le soutien, ou, du moins, la tolérance d'une grand partie de la population allemande locale (2). De telles actions se sont poursuivies, les commandos utilisant des tactiques différentes à l'Est et à l'Ouest. A l'Est, où la résistance organisée est assez faible, ils s'en ont attaqué ouvertement des immigrés et des foyers ; à l'Ouest, où le racisme mais aussi la résistance des forces organisées sont plus importants, ils ont lancé des attaques éclairs de nuit pour terroriser les réfugiés.

La manipulation du racisme

Ce racisme violent a d'abord été utilisé par le gouvernement pour appuyer sa propre campagne afin d'obliger le Parti socialdémocrate (SPD) à accepter un amendement de l'article 16 de la Constitution, qui garantissait que « les personnes persécutées politiquement obtiennent le droit d'asile ». Les fascistes ont donc été utilisés comme groupe de pression. Le gouvernement s'est élevé contre la violence tout en déclarant la comprendre à cause du nombre trop élevé des réfugiés sur le sol allemand.

Cette campagne avait trois objectifs pour la CDU : distraire l'attention de l'opinion publique de sa politique d'austérité ; obliger le SPD à accepter une modification de la Constitution — une majorité des deux tiers au Parlement est indispensable — ; remporter les élections municipales en Basse-Saxe et vaincre le SPD lors des élections dans les länder du Bade-Wurtenberg et du Schelwig-Holstein, pour renverser la majorité SPD au Bundesrat (3).

Lors du suffrage municipal de Brême, les voix de la CDU ont augmenté, sans qu'elle parvienne à y constituer une nouvelle équipe municipale — toujours formée par une coalition de sociaux-démocrates, de libéraux et de Verts. Le gouvernement a

1) Voir Inprecor n° 351 du 24 avril au 7 mai 1992.

2) Voir Inprecorn° 339 du 25 octobre 1991.

3) L'Allemagne a un système à deux chambres : le Bundestag, Parlement fédéral et le Bundesrat, organe représentant les länder, qui peut opposer son veto aux décisions du Bundestag.

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alors renforcé sa campagne contre les réfugiés et la direction du SPD a accepté un "pacte national", qui comprend la réduction du délai d'étude des demandes d'asile et la mise en place de grands camps pour les réfugiés (Sammellager — qui peut se traduire littéralement par "camp de concentration" !). Cependant, dès que le pacte a été signé, le gouvernement a repris sa campagne pour une modification constitutionnelle.

Différents événements ont contraint le gouvernement à modifier légèrement sa politique en octobre 1991. Les élections en Basse-Saxe, région gouvernée par une coalition entre les sociaux-démocrates et les Verts, ont été une défaite pour la CDU, et seuls l'extrême droite et les Verts ont gagné des voix. Dans le même temps, les fascistes poursuivaient leurs attaques au point de devenir encombrants pour la crédibilité du gouvernement, surtout vis-à-vis de l'étranger. Enfin, un mouvement contre les agressions racistes commençait à se développer.

Le parti au pouvoir a réagi en envoyant certains de ses leaders visiter des foyers de réfugiés pour « exprimer leur solidarité » sans aller jusqu'à abandonner leur demande de modification constitutionnelle.

Depuis lors, la position gouvernementale n'a pas changé, et une loi réduisant drastiquement les droits des réfugiés a été votée. Une pression très importante a également été exercée sur les maires du SPD à travers la réduction des crédits fédéraux en matière de dépenses sociales pour les chômeurs de longue durée et pour les réfugiés — ce qui a conduit plusieurs d'entre eux à reprendre à leur compte les positions de la CDU.

Forces et faiblesses des fascistes

Il existe aujourd'hui des dizaines de milliers de fascistes organisés, dans des formations d'extrême droite. La terreur contre les réfugiés a contribué à créer un climat raciste et certains groupes fascistes ont réussi à élargir leur influence dans l'opinion publique.

Mais, il y a certains obstacles au développement d'un mouvement fasciste de masse.

Malgré la faiblesse de la gauche, un mouvement antifasciste peut se développer. Pour l'instant, les formations d'extrême droite restent majoritairement "électoralistes" et semblent incapables de construire un mouvement large. Les Republikaner n'ont pas d'orientation claire en ce sens ; leurs cadres sont surtout plus intéressés par les institutions. Quant au DVU, explicitement fasciste, il n'a pas d'implantation réelle.

Enfin, bien que la bourgeoisie et le gouvernement conservateur-libéral soient en crise, ils sont encore capables de contrôler la société par des moyens idéologiques "ordinaires" , telles l'intégration et la répression sélective. Le dirigeant des Republikaner, Schonhüber, a rencontré à diverses reprises de petits capitalistes, mais le grand capital ne s'intéresse guère, pour l'instant, aux groupes fascistes ou d'extrême droite. Malgré le conflit entre les syndicats et le gouvernement, la bureaucratie syndicale reste suffisamment importante pour contrôler d'éventuelles luttes ouvrières radicales. Le racisme gagne du terrain

Malheureusement, le racisme gagne de plus en plus de terrain dans la population allemande et la gauche est incapable de lancer une contre-offensive adéquate. Cela est dû à deux raisons, l'une structurelle, et l'autre de nature plus locale.

Comme dans tous les pays impérialistes, la majorité de la population blanche (ou japonaise) est bien plus aisée que la majorité de la population du reste du monde où la répression politique est beaucoup plus forte. La majorité des "Blancs" expliquent cela de manière raciste : « les Noirs sont paresseux » ; « ils ne sont pas prêts pour la démo-

En Allemagne, il n'y a pas d'alternative de gauche importante ou crédible qui permettrait d'offrir une perspective à ceux qui voudraient se battre contre le racisme. Le SPD et les dirigeants syndicaux ont défendu le partenariat social et le "bien-être national" ; or, le mot d'ordre de l'extrême droite — « Etrangers dehors ! » — semble offrir une solution rapide à beaucoup de ceux qui ressentent le besoin d'un changement radical.

Même si les directions syndicales ont violemment protesté contre les attaques racistes, elles n'ont pas mené de campagnes contre le racisme dans les entreprises.

Les communautés immigrées elles-mêmes sont restées plus ou moins passives. Cela est dû, d'une part, au manque de soutien, surtout syndical, et de l'autre à un virage à droite au sein de la communauté immigrée, où les groupes religieux ont gagné une forte influence.

Les Verts ont abandonné leur mot d'ordre « Ouverture des frontières » et demandent maintenant une extension du droit d'asile et des quotas pour les immigrés.

Après les attaques d'Hoyerswerda, un mouvement antiraciste est apparu, et des comités ont été formés dans presque toutes les villes. Cette mobilisation a connu son apogée le 9 novembre 1991, date anniversaire de la Nuit de cristal. Ensuite, d'importants problèmes sont apparus dans le mouvement, qui s'est divisé en deux courants. Le premier, qui regroupe principalement les forces libérales (les associations patronales, etc.), les sociaux-démocrates et certains Verts, fait campagne « contre la violence et la haine » et apporte une aide matérielle aux réfugiés, mais évite de critiquer la politique du gouvernement - la plupart de ces membres s'opposent à toute alliance avec l'extrême gauche.

Le second courant réunit ce qui reste de l'extrême gauche, certains autonomes libertaires, de nombreux réfugiés appartenant à des organisations d'immigrées de gauche et une minorité des Verts. Il continue à diffuser des slogans comme « Ouverture des frontières ! », mais il est lui-même divisé en deux sous tendances : l'une, plus antinationaliste, fait de la propagande contre « les Allemands » ; l'autre adopte une approche économiste — « Une seule classe, une seule lutte ».

Fortement sensible à la "décentralisation", l'extrême gauche n'a pas été capable, pour le moment, d'établir des structures antiracistes fédérales ou régionales, et seul le courant modéré possède ce type de coordination.

Le mouvement est plus axé sur l'antifascisme que sur l'antiracisme, mobilisant de nombreux jeunes et la gauche traditionnelle contre les attaques fascistes, autour de mots d'ordre démocratiques et principalement défensifs.

Etant données les attaques contre le niveau de vie prévues par le gouvernement, il est fort probable que la campagne raciste continue ; cette question va devenir centrale dans la vie politique allemande. Il est donc important de développer une campagne antiraciste radicale sur le long terme tournée avant tout vers les immigrés, mais aussi vers les travailleurs allemands et la jeunesse, autour de la revendication de l'égalité juridique et sociale entre Allemands et immi-

Cela doit aller de pair avec l'élaboration de revendications sociales répondant aux besoins matériels des travailleurs et des chômeurs, dont des réductions du temps de travail, jusqu'à ce que chacun dispose d'un emploi et d'un logement décent.

Tant qu'une telle campagne n'est soutenue que par l'aile gauche du mouvement, elle doit prendre l'initiative de promouvoir des actions conjointes, le plus souvent possible, pour défendre les réfugiés ou contre

Diverses activités ont aussi besoin d'être développées dans les lieux de travail et dans les écoles, soit autour du travail antiraciste soit contre des attaques particulièrement scandaleuses de l'extrême droite ou de l'Etat. *

Hanovre, mai 1992

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