L'accord signé par la direction du syndicat du secteur public, P'ÖTV, le 10 mai n'est pas nouveau ; mais c'est la première fois qu'un vote majoritaire remet en
Les onze jours
de PÖTV
1992 (voir Inprecor n° 352 et 353 du 8 et 21 mai 1992) a été rejeté par un vote, au cours du référendum organisé par le syndicat — 44 % pour l'accord et 56 % contre. Un tel démenti infligé par la base à une direction syndicale cause l'accord passé. Angela KLEIN
EN REGLE générale, et
surtout dans le syndicat de la métallurgie, l'IG-Metall, il faut 75 % des voix des salariés pour décider du lancement d'une grève, mais 25 % suffisent pour accepter un accord passé par la direction avec le patronat. Le règlement interne de l'ÖTV est plus démocratique : 50 % des voix suffisent à valider un accord.
La dirigeante du syndicat de la fonction publique, Monika Wulf-Mathies, termine la grève, la plus longue connue par ce syndicat depuis la guerre, manifestement affaiblie — alors qu'elle semblait détenir une position inébranlable tout au long du conflit.
Dans l'ÖTV, le mécontentement et les manifestations d'opposition à la direction sont évidents depuis longtemps : ce syndicat n'est pas des plus combatifs ; sa direction est plutôt droitière — elle s'appuie surtout sur les secteurs ouvriers, qui sont les plus forts dans les luttes, mais aussi les moins ouverts aux positions de gauche, pour faire front commun contre les milieux du "travail social", fortement influencés par les luttes de 1968 et des années 70. Généralement, les oppositions ouvertes à la direction ne sont pas tolérées ; on a même assisté récemment à des exclusions pour cause d'"'insoumission". Dans l'ÖTV, les critiques portent souvent sur ces pratiques antidémocratiques.
Mais la grève a tout changé. La direction n'en voulait pas ; elle y a été poussée contre son gré, par la volonté du gouvernement d'arracher, pour le compte du patronat, un "tournant salarial" par la force — qui n'a pu être imposé ni dans la sidérurgie, ni dans les banques. L'incapacité du gouvernement à comprendre le climat politique qui règne actuellement dans le pays a poussé la direction de l'ÖTV à réagir.
«Maintenant, nous nous battons! »
Une fois obligée de conduire la grève, la direction du syndicat a décidé de la mener à bien et de la conclure par un accord infligeant une défaite au gouvernement. La première réaction de Wulf-Mathies face au refus par ce dernier d'un compromis proposé par le médiateur, et d'un vote de 90 % en faveur de la grève, fut de déclarer : « Maintenant, nous ne nous battons plus pour le compromis ; nous sommes en lutte, nous nous battons pour les 9,5 % que nous demandons depuis le début. » Le syndicat a alors lutté ; tous les adhérents ont suivi la direction, même les opposants d'hier. Seuls les Verts et certains mouvements associatifs critiquaient le syndicat — avec des arguments très proches de ceux des patrons : « Ce n'est pas le moment pour de telles revendications » ; « Le syndicat n'est pas solidaire des travailleurs de l'Est », etc.
La dirigeante de l'ÖTV a été très présente dans cette grève : de ville en ville, elle a rencontré les grévistes, écoutant leurs problèmes et devenant leur porte-parole devant la presse. L'organisation du conflit s'est faite de façon démocratique, très décentralisée, et laissant aux sections de base le soin de décider des entreprises ou des bureaux à
Wulf-Mathies a su répondre fermement aux arguments démogogiques du gouvernement ; elle a réussi à exprimer l'opinion d'une grande majorité des grévistes et de la population. Elle savait qu'une grève dans le secteur public risquait vite de devenir impopulaire. Elle s'est aussi faite la porte-parole des "perdants" de l'unité allemande à l'Ouest ; tout en défendant l'unification, elle expliquait que les travailleurs supportaient déjà les trois quarts des frais et qu'il fallait enfin faire payer les riches.
Une grève politique
La grève était très politique, tant par la motivation des grévistes — il s'agissait de donner une leçon au gouvernement —, qu'en termes d'enjeu - comment résoudre les problèmes de l'unification —, et que par son caractère de confrontation générale. Cela a permis au syndicat de tenir un discours dépassant les strictes préoccupations syndicales, de mobiliser la sympathie de la population qui, à son tour, a soutenu la grève, même dans ses moments difficiles. En outre, les grévistes de la fonction publique ont été confortés par la combativité de l'IG-Metall, et des syndicats de l'imprimerie et de la construction alors aussi en négociation et qui menaçaient également de partir en grève. L'accumulation de conflits partiels a fait planer le spectre de la grève
La grève a été menée avec flexibilité, causant le moins de dommages possibles a la production et aux usagers. Dans les hôpitaux, les services administratifs étaient bloqués, mais les urgences ont constamment été assurées. Dans de tels secteurs, la gestion des effectifs par les grévistes eux-mêmes pourra servir, par exemple, à organiser les soins aux malades sans avoir recours aux prétendus "plans de rationnalisation" du service minimum du gouvernement. Les trains qui ne roulaient pas en semaine se remettaient en route le week-end pour permettre les départs en banlieue ; les ordures qui s'accumulaient dans les rues étaient déplacées pour ne pas gêner telle ou telle fête
Dès le début, la grève a été massive. L'ỚTV savait que ce mouvement ne pouvait pas durer très longtemps, que la fermeté de la direction devait apparaître clairement depuis le début et qu'elle devait "faire mal".
Engageant de 30 à 50 000 grévistes au début, le mouvement en a concerné 450 000 à la fin. Tous les secteurs s'y sont successivement intégrés : les transport urbains, la poste, les chemins de fer — surtout les employés de projets prestigieux, comme le Intercity Express (ICE) —, les services de nettoyage, les hôpitaux, les écoles et les lycées, et, enfin, les aéroports. La fermeture totale pendant 24 heures de l'aéroport de Francfort, le plus grand d'Europe, importante plaque tournante du trafic de marchandises et de voyageurs, représente sans doute le point culminant de cette grève. Pour le bloquer, il a suffi que les pompiers se mettent en grève. La compagnie aérienne Luf-
thansa, qui a exigé que le personnel de l'aéroport voisin — la base militaire nord-américaine — "remplace" celui de Francfort, sans résultat, porte maintenant plainte contre le gouvernement du Hesse. Selon cette compagnie, les autorités auraient interdit aux Nords-Américains de l'aider.
Une fois l'épreuve de force engagée, le syndicat l'a donc assumée.
Tous ces éléments témoignent de la vigueur du mouvement syndical allemand : sa force organisationnelle, son unité dans la lutte, et la conscience de ses capacités à bloquer la vie du pays en peu de temps.
Ce n'est pas un hasard si, durant la grève, le débat sur la privatisation du secteur public a repris — visant le pouvoir contractuel des syndicats pour les briser. Dans les années 80, un programme de privatisations de certaines entreprises industrielles avait été engagé, ainsi qu'une dénationalisation partielle de la poste. Les plans de privatisation des chemins de fer sont actuellement en marche. Pendant la grève, certaines entreprises ont commencé à travailler avec des services de ménage privés. On va sûrement assister maintenant à une campagne pour la privatisation de vastes secteurs.
L'ÖTV après la grève
En dépit d'une lutte victorieuse, l'ÖTV devra faire face aujourd'hui à un défi majeur, qui risque de remettre en question les formes traditionnelles de la lutte syndicale. Le patronat pourrait abandonner, au moins partiellement, sa ligne, conscient que la conciliation lui coûte moins cher que l'affrontement — au moins tant qu'il dispose de moyens financiers. Mais des budgets sont d'ores et déjà réduits, surtout dans le secteur public et, à l'avenir, il faudra se battre pour préserver les acquis. Des efforts majeurs seront aussi nécessaires pour contrer les plans de privatisation et pour organiser les employés des sociétés privées, ainsi que les victimes de la dérèglementa-
La question de la démocratie syndicale est à l'ordre du jour du congrès de l'OTV, qui se tiendra du 19 au 25 juin. Même si l'accord signé représente bien une défaite pour le gouvernement — au moins sur le terrain politique —, les salariés de la fonction publique considèrent que ce résultat n'est pas suffisant et qu'il aurait fallu poursuivre la grève. Le débat dans l'ÖTV porte sur la transparence dans les négociations et la possibilité pour la base d'y peser. Paradoxalement, et malgré les résultats obtenus dans cette lutte, où tous les militants suivaient la direction, l'opposition s'est accrue au sein de l'ÖTV. Elle est encore hétérogène, très mal structurée et politiquement faible — on ne peut donc guère s'attendre à une candidature alternative à celle de Wulf-Mathies. Mais elle pourrait aussi mieux s'organiser autour de la question de la démocratie. En outre, les débats en cours expriment la confiance retrouvée de centaines de milliers de syndiqués qui, pour beaucoup, faisaient grève pour la première fois. Les difficultés de l'IG-Metall
Dans la métallurgie, dès que les patrons ont senti que, contrairement à leurs souhaits, la base qui votait contre l'accord - surtout les ouvriers — était bien plus radicale que la direction syndicale, ils ont adopté une tactique plus souple. La direction de l'IG-Metall craignait de s'engager dans un conflit alors que le climat politique était très polarisé. Cela explique la signature d'un accord jugé très mauvais par les salariés — dans la propagande patronale il est présenté comme « irresponsable », même si les patrons avouent qu'il s'agit d'un premier pas en direction du tournant salarial qu'ils souhaitent. La situation risque de se détériorer dans
Après que les deux grands syndicats en lutte ont signé des accords, les autres secteurs ont suivi, dont l'imprimerie et la construction. Des négociations salariales se sont ensuite ouvertes en Allemagne de l'Est pour adapter le niveau salarial aux nouvelles
Cette vague de grèves témoigne du changement en cours dans le rapport des forces sociales et politiques de l'Allemagne
La combativité du mouvement syndical est intacte ; celui-ci est loin de connaître les érosions et les défaites subies par certains de ses homologues européens. Mais il est aussi confronté à des problèmes nouveaux auxquels sa direction n'est guère préparée — les réponses qu'elle y apporte, pour le moment, se réduisent à la défense des anciens acquis, ce qui ne sera sans doute pas suffisant.
Le défi est de parvenir à construire une gauche syndicale capable d'apporter des
Cologne, 4 juin 1992