Inprecor 1974–2004

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THAILANDE

Le massacre de mai

· Inprecor n° 354, 5 juin 1992 · p. 11-13 · 3 222 mots

Paul Petitjean était le pseudonyme de Pierre Rousset, membre de la direction internationale depuis les années 1970 et codirecteur de l'IIRE d'Amsterdam.

Philippines et Asie du Sud-Est

Le massacre de mai privés qui dominent le monde des affaires, loin de la corruption qui fait vivre le grandes manifestations démocratiques, du 17 au 20 mai 1992, vient rappeler,

L'armée thailandaise aime à se présenter comme étant au-dessus des intérêts monde politique et comme la garante des valeurs de la nation. Le massacre, à

Bangkok, de dizaines — probablement de centaines — de personnes, lors des une nouvelle fois, ce que valent ces prétentions.

Ces journées dramatiques révèlent aussi l'acuité de la erise de régime que traverse la Thailande, que l'euphorie liée à la croissance économique des années 1987-1990 avait un temps camouflée.

Paul PETITJEAN

LE ROLE des forces armées est aujourd'hui en cause. Les alliances lucratives entre officiers supérieurs et politiciens affairistes sont menacées.

Les nouvelles "classes moyennes"

urbaines n'arrivent pas à trouver leur place dans les structures politiques existantes. L'équilibre d'ensemble sur lequel repose le fonctionnement de l'Etat est ébranlé.

Il est encore difficile de mesurer les conséquences de cette crise sur l'évolution économique du pays, sur la position internationale du gouvernement (qui intervient dans le règlement des conflits sino-indochinois)

et, enfin, sur le réveil des mouvements populaires, sévèrement frappés par le précédent massacre, en 1976, et par la répression généralisée qui avait suivi.

Les Thaïlandais peuvent aujourd'hui voir, grâce à la diffusion massive des vidéos, ce qu'ils savaient déjà mais que la censure gouvernementale avait banni des écrans de télévision : l'extrême violence de la répression, durant ces trois journées noires de mai

1992. Des soldats, équipés de fusils d'assaut

M-16, tirant par rafales dans une foule désarmée, frappant à coups de bottes, piétinant prisonniers, blessés ou cadavres, allongés pêle-mêle par terre. L'hôtel Royal, transformé en hôpital improvisé, brutalement investi, les victimes arrachées des mains des secouristes, les chambres fouillées, l'arrestation en masse de ceux qui s'y étaient réfugiés.

Il est impossible de connaître le nombre de victimes. Fin mai, le gouvernement

— Inprecor n° 354 du 5 au 18 juin 1992 reconnaissait 50 morts, mais on évaluait à un millier le nombre des disparus. La presse publiait des pages entières de noms de gens recherchés par leurs proches. Des témoins ont vu, durant les événements, l'armée charger des cadavres dans des camions, pour les faire disparaître, comme en 1976, et des tireurs d'élites prendre pour cible les dirigeants des manifestations.

Le déroulement des événements récents laisse peu de doutes quant à la volonté du haut-commandement militaire de reproduire le scénario qui lui avait réussit voilà 16 ans, provoquant un bain de sang afin de porter en quelques heures un coup d'arrêt aux mobilisations, de terroriser, de museler ou de décapiter les forces d'opposition et de consolider

Il n'a fallu que quinze mois pour passer d'un coup d'Etat "à froid", le 23 février 1991, au massacre de mai 1992.

C'est au nom de la lutte contre la corruption et de la "dictature parlementaire" des partis affairistes qu'un groupe de militaires appelé Ro-So-Cho, dirigé par le général Suchinda Kraprayoon, a renversé le gouvernement civil de Chatichai Choonhavan. Soucieuse de son image de marque, la junte a promis des élections pour le début 1992, établi une commission d'enquête chargée de faire toute la lumière sur la prévarication du pouvoir et désigné un gouvernement surtout constitué de "technocrates compétents".

Mais elle s'est aussi empressée de forger les instruments visant à assurer la pérennité de l'influence politique de l'armée. Elle a constitué une chambre parlementaire aux ordres, chargée d'adopter une nouvelle Constitution établissant un régime semiélectif : un sénat de 270 membres, nommé par la junte, bénéficiant d'importants pouvoirs (comme le droit de veto), face à un parlement élu de 360 membres. Elle a créé un nouveau parti, le Samakkhi Tham, et gagné ou placé ses hommes de confiance à la tête des partis civils, tel le Parti d'action social et, ironie de l'histoire, le Chart Thai ("Nation thaï"") de Chatichai, l'ancien Premier ministre déchu.

La junte a bénéficié un temps de l'impopularité du gouvernement précédent. Mais la perspective d'une tutelle militaire prolongée a rapidement suscité de vives résistances. Fin 1991, la junte était obligée d'amender son projet de Constitution, sans pour autant satisfaire ses détracteurs.

Du coup d'Etat à la tuerie

Le crédit moral du haut-commandement militaire s'est rapidement érodé. Outre l'affirmation de sa volonté de pouvoir, il a mis en sourdine sa campagne contre la corruption pour mieux négocier une coalition gouvernementale. Ces manœuvres politiciennes se sont conclues, après l'élection du 22 mars 1992, par la formation d'un bloc majoritaire pro-militaire de cinq partis dont le Samakkhi Tham (79 sièges), le Chart Thai (74 sièges) et le Parti d'action sociale (31 sièges). Suchinda, devenu Premier ministre, a satisfait les exigences de ces partis en incluant dans son gouvernement onze personnalités que sa propre commission d'enquête avait accusées de prévarication !

Les trois principaux partis d'opposition ont arraché plus de 150 sièges : 72 pour la Nouvelle aspiration, de l'ancien commandant en chef Chavalit Yongchaiyut, 44 pour le Parti démocrate et 41 pour le Palang Daharma ("Vertu bouddhique") de l'ascétique ancien général et ancien gouverneur de Bangkok, Chamlong Srimuang

La crise s'est rapidement cristallisée autour de la désignation du Premier ministre non-élu au Parlement (ce qu'autorisait la Constitution "sur mesure"). La nomination, le 7 avril, du général Suchinda, commandant en chef de l'armée et dirigeant du coup d'Etat de 1991, symbolisait la mainmise militaire et a mis le feu aux poudres.

Le 20 avril, 50 000 personnes manifestaient à Bangkok. Le 4 mai, le charismatique leader du Parti de la vertu bouddhique, Chamlong, commençait une grève de la faim. Ils étaient 100 000 à 150 000 dans les rues de la capitale.

L'état-major a fait son choix durant ces journées charnières de la mi-mai : tenir coûte que coûte, frapper aussi fort que nécessaire. La coalition gouvernementale a promis un compromis, mais s'est rétractée. Le général-Premier ministre Suchinda a prononcé un discours incendiaire, menaçant le mouvement démocratique de violentes représailles ; accusant, en termes à peine voilés, Chavalit, maître-à-penser de la politique de contre-insurrection des années 80,

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d'être lui-même un communiste, et Chamlong de vouloir attenter au bouddhisme, religion d'Etat. Il a ensuite affirmé que les manifestants voulaient s'attaquer à la famille royale. Communisme, "lèse-bouddhisme" et lèse-majesté sont des crimes capitaux en Thailande. Accuser, c'est justifier à l'avance le bain de sang.

La réponse du mouvement démocratique ne s'est pas fait attendre. Les manifestations ont repris : 150 000, 200 000 personnes. Le 17 mai, les affrontements ont commencé ; un poste de police a été incendié ; Chamlong a été arrêté. L'armée a tiré. C'était bien le massacre annoncé.

Mai 1992 a réveillé, pour la génération militante des années 70, la mémoire douloureuse de la tuerie du 6 octobre 1976, sur le campus de l'université de Thammassat. L'état-major a, en effet, voulut reproduire le même scénario, espérant casser en quelques heures les mobilisations, au prix de centaines de victimes. Mais les mobilisations se sont poursuivies, déjouant les prévisions militaires et aiguisant les contradictions au sein du régime. Jusqu'au moment où, dans la nuit du 20 au 21 mai, le roi est sorti de sa réserve et a imposé un compromis télévisé entre Suchinda et Chamlong ; le premier s'engageant à faire libérer les milliers de personnes arrêtées, le second acceptant de mettre un terme aux mobilisations de rue.

C'était, en fait, la répétition du scénario du 14 octobre 1973, quand l'armée avait voulu briser par la force une immense manifestation étudiante et populaire contre la dictature militaire. Après deux jours de confrontation, le roi était intervenu pour obliger les généraux à relâcher les rênes du pouvoir.

Une armée omniprésente

La comparaison des événements de 1973, 1976 et de ceux de 1992 est éclairante à plus d'un titre, tant par les similitudes que par les différences qu'elle fait apparaître. Notons d'abord certaines continuités, outre la technique du bain de sang, la pérennité du pouvoir militaire et la place du Palais royal.

Aujourd'hui comme hier, l'armée est au centre de la crise. Le massacre de 1976 préludait au rétablissement d'une dictature militaire renversée trois ans auparavant. Celui de 1992 vient un an après le coup d'Etat de 1991, et vise à institutionnaliser la tutelle militaire.

Il ne s'agit pas d'une simple "prise de pouvoir" par les forces armées. Celles-ci sont logées depuis 60 ans au sein du pouvoir politico-institutionnel. Cette situation est probablement sans équivalent dans la région

- exception faite de l'Indonésie. Elle remonte à 1932, quand une coalition d'officiers, de bureaucrates et de personnalités universitaires libérales renversa la monarchie absolue, instaurant une monarchie constitutionnelle. Un an plus tard, les militaires se retournaient contre leurs alliés et confisquaient le pouvoir pour des décennies.

A tel point que les anciens généraux sont omniprésents dans le personnel politique thaïlandais. La grande majorité des premiers ministres ont été des généraux d'active ou en retraite. Ce fut dernièrement le cas de Prem Tinsulanonda, Premier ministre de 1980 à 1988 et actuellement l'un des influents "conseillés privés" du roi. Puis de Chatichai Choonhavan, qui lui succéda entre 1988 et le coup de force de 1991. Et encore de Suchinda, chef de junte, installé après les élections de mars 1992. C'est, enfin, le cas aujourd'hui de Somboon Rahong, le nouveau candidat des partis gouvernementaux. Fait tout aussi symptomatique, les deux principales personnalités offi«Il fallait éviter toute violence supplémentaire. » cielles de l'opposition sont d'anciens généraux : Chamlong, qui animait dans la rue les mobilisations du mois de mai, et Chavalit, nommé chef de l'opposition parlementaire

Les militaires se réservent traditionnellement des ministères clés dans les gouvernements : Défense, Intérieur, Affaires étrangères, etc. Ils contrôlent directement ou indirectement (via l'appareil d'Etat) une partie importante des télévisions et des radios du pays. Outre leur liens familiaux avec les milieux d'affaires, ils tirent profit de l'économie de diverses manières : direction des entreprises nationalisées, contrôle des banques, ponctions sur les revenus à l'exportation, commissions sur les achats d'armes (comme dans le cas de Suchinda), etc.

Les conflits de fractions au sein de l'armée se répercutent dans l'ensemble du système politique. C'est un élément de la crise actuelle. Le général Suchinda, 58 ans, est sorti de l'académie militaire de Chulachomklao en 1953. Il a terminé sa formation aux Etats-Unis, fait ses armes au Viêt-nam, et tenu poste à Washington, où il a noué des amitiés au Pentagone. Quand il est devenu Premier ministre, il contrôlait l'ensemble de la hiérarchie militaire avec ses camarades de promotion, la "classe 5", un groupe d'environ 130 officiers, dont son beau-frère, le général Issarapong Noonpakdi, chef de l'armée de terre et le maréchal d'aviation Kaset Rojananin, lui succédant au poste de commandant suprême des forces armées. La situation peut devenir d'autant plus instable que des officiers supérieurs des classes 3 et 4 apprécient peu le monopole de pouvoir que s'accorde la classe 5 et qu'au sein même de cette dernière, les ambitions concurrentes ne manquent pas.

La toile d'araignée du pouvoir

Le système de pouvoir thailandais tient à un équilibre d'ensemble et à une certaine osmose entre les milieux d'affaires, la haute bureaucratie administrative, le corps des officiers supérieurs et la famille royale. Cet équilibre est constamment renouvelé à travers un jeu d'alliances instables et des relations de patronage multiples. Bien que dépossédée de l'essentiel du pouvoir formel, la famille royale cultive soigneusement son pouvoir réel. Ce dernier ne tient pas tant à sa fortune (pourtant notable, dans les secteurs foncier et immobilier notamment), qu'à une autorité sanctifiée. La légitimité de cette dynastie, vieille de 200 ans, n'a jamais été brisée par la colonisation comme dans les pays voisins. La Thaïlande, située entre les possessions françaises d'Indochine et anglaises de Malaisie, a su jouer de la concurrence inter-impérialiste pour éviter de devenir une colonie directe, avec ce que cela signifie de traumatismes politiques, idéologiques et sociaux.

La famille royale connaît parfaitement le monde moderne. Mais elle sait aussi user des liens de patronage, du religieux, du cérémonial traditionnel et de la législation pour conforter son autorité morale, le tout relayé par la télévision. Aujourd'hui encore, le "crime" de lèse-majesté (par exemple, une simple plaisanterie sur les membres de la famille royale) peut être puni de mort.

Le roi est loin d'être tout puissant. Il doit savoir composer, tenir compte des rapports de forces. La famille royale est elle-même souvent divisée, mais elle participe pleinement au jeu politique. Peu de choses peuvent se faire en Thaïlande contre la volonté formelle du Palais. Le roi intervient ainsi dans la solution des crises, que ce soit contre les généraux en place, comme en 1973, en soutenant tacitement le coup d'Etat

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comme en 1976, ou pour imposer un compromis, comme en 1992.

Les militaires restent au cœur du pouvoir et l'autorité de la famille royale est intacte. Mais le pays change. La crise actuelle montre que les transformations sociales, sensibles il y a déjà 20 ans avec le rôle des mobilisations étudiantes, ont un impact politique croissant. Contre-coup du développement économique, l'alliance entre l'armée et la bourgeoisie semble de plus en plus difficile à reconduire. Depuis 1973, les rapports de patronage entre officiers supérieurs et hommes d'affaires disparaissent. La bourgeoisie, socialement plus forte, veut donner au parlement civil l'essentiel des pouvoirs formels, au détriment de la tutelle des militaires. Ceux-ci, ne sont pas prêts à accepter de rentrer dans leurs casernes — c'était la raison profonde du coup d'Etat de 1991.

L'ensemble composite des forces regroupées sous le terme de "classes moyennes" urbaines ne se sent plus aussi puissant que par le passé. Il ne se reconnaît ni dans les partis affairistes traditionnels, ni dans les prétentions militaires. Il est remarquable, de ce point de vue, que le parti de la Vertu bouddhique, de l'ascète Chamlong, toujours sobrement habillé en paysan, appelé "Monsieur propre" pour sa lutte contre la corruption, ait emporté 32 des 35 sièges de Bangkok lors des dernières élections.

Les "enragés"

Le mouvement démocratique de ces derniers mois est complexe. Il n'est pas limité à la capitale. Des habitants des bidonvilles ont participé aux manifestations, à la tête desquelles on a souvent trouvé les lycéens du technique, surnommés les mobster (enragés), formant des colonnes de deux-roues, n'hésitant pas à s'attaquer à coups de barres de fer et de cocktails molotov aux soldats (non sans être désavoués par les dirigeants du mouvement pour leur "violence"). La Confédération pour la démocratie, personnalisée par Chamlong, regroupe des universitaires, des étudiants, des syndicalistes, des membres des professions libérales, des groupes de défense des droits de l'homme, des organisations non-gouvernementales, des communautés religieuses, etc.

Mais la "classe moyenne" a marqué de son sceau les mobilisations démocratiques de 1991-1992, ce qui reflète les transformations sociologiques du pays : urbanisation croissante (Bangkok compte 10 millions d'habitants dans un pays de 55 millions), explosion du secteur des services (dont le tourisme), développement de l'éducation, etc. Mais il faut aussi prendre en compte des facteurs politiques. C'est peut être en ce domaine que la différence entre les crises de 1973, 1976 et 1992 est la plus profonde. — Inprecor n° 354 du 5 an 18 juin 1992

Avec un retard notable sur les pays voisins, le soulèvement de 1973 révélait brutalement une crise globale de société, combinant des éléments proprement nationaux (crises de régime, des références politiques, de la structure agraire, etc.) et l'impact de la "sale guerre" nord-américaine en Indochine, qui avait transformé le royaume en porte-avions terrestre et en base de repos pour les GIs. La chute de la dictature avait libéré un potentiel démocratique considérable d'autoorganisation populaire ; le mouvement étudiant se tournait tout naturellement vers les nouveaux syndicats ouvriers et les associations paysannes. Malgré sa faiblesse politico-organisationnelle, le Parti communiste de Thaïlande (PCT) jouissait d'un grand prestige moral.

Le coup d'Etat de 1976 ne représentait pas seulement la volonté de reconquête du pouvoir par les militaires. Il avait aussi une dimension contre-révolutionnaire évidente : casser le développement d'une nouvelle génération de gauche radicale, plus à même que la direction traditionnelle du PCT — âgée et réfugiée pour l'essentiel en Chine — de comprendre et d'animer les luttes de la Thailande contemporaine. Des milliers d'étudiants, de cadres ouvriers et paysans avaient alors fui la répression pour rejoindre la guérilla communiste.

La nouvelle dictature s'est avérée incapable de briser le mouvement révolutionnaire, du moins avant que le PCT n'entre de lui-même en crise, incapable d'intégrer politiquement les nouveaux venus, de rompre le cordon ombilical avec Pékin et de répondre à l'éclatement des conflits sino-indochinois de 1979-1980. Au milieu des années 80, le PCT a disparu en tant que force politique de référence, sous l'effet combiné de sa propre crise interne, de la politique contre-insurrectionnelle du gouvernement thai et de l'évolution défavorable de la situation internationale.

La génération militante des années 70 s'est désintégrée, même si certains de ses membres se sont reconvertis dans l'action humanitaire et sociale. Les militaires ont repris le contrôle de nombreux syndicats. Le mouvement paysan indépendant s'est affaibli.

La gauche politique organisée a été absente de la crise de mai 1992 ; c'est l'un de ses traits marquant, n'en déplaise au général Suchinda qui dénonce la main du communisme — et semble penser que cela suffit à justifier l'assassinat de centaines de personnes. Ce vide à gauche est comblé par des formations comme celle de Chamlong. Mais il possible, si ce n'est probable, que les années 1990 verront la relance de luttes sociales, ouvrières et rurales. Permettrontelles la reconstitution d'une gauche organisée, à la fois politique et populaire ? Quelle leçon aura alors tirée la nouvelle génération militante, celle qui vient de traverser l'épreuve sanglante des journées de mai ?

Un calme précaire

Le général Suchinda a été obligé de démissionner de son poste de Premier ministre. Le Parlement a voté en deux lectures quatre amendements constitutionnels, qui limitent le pouvoir des militaires (le Premier ministre devra être un député élu, le Sénat n'aura plus le droit de veto, le président de l'Assemblée nationale sera celui du Parlement et non du Sénat, la deuxième session annuelle de l'Assemblée sera ouverte a tous les débats) ; amendements qui ne peuvent être définitivement adoptés qu'en troisième lecture, prévue pour le 10 juin. Mais les cinq partis gouvernementaux n'ont pas encore desserré leur coalition. Ils ont même proposé comme Premier ministre, véritable provocation, un nouveau général, Somboon Rahong, dirigeant du parti Chart Thai. L'opposition parlementaire a rejeté cette candidature et l'on parle d'une possible dissolution de l'Assemblée.

Les réactions de l'état-major sotn plus graves encore. Il a réuni à Bangkok, le 28 mai, 190 officiers supérieurs, dont les chefs de toutes les régions militaires, pour réaffirmer leur soutien au haut-commandement. Loin de faire amende honorable, l'armée rejette violemment la condamnation dont elle est l'objet. Le général Kaset a même affirmé que "certaines forces" voulaient détruire l'institution militaire et créer le chaos. La menace d'un coup d'Etat plane à nouveau sur le royaume, si l'opposition parlementaire cherche a trop tirer profit de la situation ou si l'auto-amnistie des responsables du massacre est remise en cause.

Car, avant de démissionner, Suchinda a préparé un décret d'amnistie, signé par le roi, pour tous les protagonistes des journées sanglantes du 17-20 mai. Mesure insultante à l'égard des manifestants, qui n'ont rien à se faire pardonner ; mesure scandaleuse à l'égard des bouchers qui ont provoqué le bain de sang ; manœuvre inacceptable qui vise à renvoyer dos-à-dos victimes et bourreaux et à assurer l'impunité de ceux qui sont au pouvoir. *

3 juin 1992

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