Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETAT ESPAGNOL

Le succès du 28-M

· Inprecor n° 354, 5 juin 1992 · p. 22-23, 23-25 · 3 570 mots

État espagnol Syndicalisme

européenne, le gouvernement espagnol est en train de procéder à des attaques social d'une ampleur inconnue dans l'Etat espagnol depuis la grève générale du

Commissions ouvrières (CCOO), pour analyser la situation sociale et syndicale

Le succès du 28-M

Sous prétexte de siéger parmi les pays dirigeants de l'Union économique anti-ouvrières sans précédent. Malgré les promesses d'une hypothétique accession à un bien-être à l"européenne", les salariés ont commencé à riposter ; depuis la fin 1991, les grèves générales régionales se multiplient.

Elles viennent de déboucher, le 28 mai 1992 (le "28-M") sur un mouvement

14 décembre 1988.

Inprecor a rencontré Joaquin Nieto, membre de la commission exécutive des dans l'Etat espagnol.

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« La grève est un gros succès contre le decretazo

INPRECOR : Depuis 1991, les mouvements sociaux se multiplient dans certaines régions de l'Etat espagnol, et notamment dans les Asturies, contre les plans de reconversion du gouvernement (1). Les directions des grandes centrales syndicales, l'Union générale des travailleurs (UGT) et les

Commissions ouvrières (CCOO) ont enfin appelé à une demi-journée de grève générale, le 28 mai 1992.

Comment en est-on arrivé là ?

Joaquin NIETO : Trois facteurs essentiels ont conduit à ce mouvement.

D'abord, il faut signaler l'accumulation du mécontentement et le malaise social grandissant face à la politique économique et sociale du gouvernement du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), dont la crédibilité est de plus en plus ébranlée. Celui-ci, comme son homologue français, est, en

(ITAZO,

TAID. ! » Manifestation du 28 mai 1992 à Madrid (DR).

outre, discrédité par des affaires de corruption. Cette colère s'est manifestée par une augmentation des mobilisations et des conflits salariaux : depuis l'automne 1991, nous assistons à une succession de grèves régionales contre la désertification industrielle de différentes régions. Il y a eu des mouvements sociaux à Leon, une grève générale dans les Asturies, à Cartagena, et en Galice, le 2 avril 1992. Le 2 avril, a

Aviles, dans les Asturies, 100 000 travailleurs ont fait une nouvelle grève générale, ainsi qu'à Hernani, dans la province de Guipuzkoa. Un autre mouvement était prévu, le

27 mai, dans la province de Murcie, dans toute la région des Asturies et en Euskadi.

Les conflits sont actuellement beaucoup plus nombreux : en 1991, le nombre des journées de grève a été bien supérieur à celui de 1990 ; et, au cours des quatre premiers mois de 1992, on en a recensé deux ou trois fois plus que tout au long de l'année précédente. L'Etat espagnol détient le record des conflits sociaux en Europe.

Enfin, le troisième élément qui a mis le feu aux poudres est l'offensive anti-ouvrière du gouvernement, malgré les protestations des salariés. Un plan économique très dur est en préparation, renforcé par les mesures recommandées par le Traité de Maastricht pour que l'Etat espagnol soit en tête du groupe dirigeant de l'Union économique et monétaire. C'est ainsi que le gouvernement a élaboré un "plan de convergence", qui porte un coup sans précédent aux chômeurs, aux travailleurs en général et au secteur public — notamment par l'application d'un décret qui réduit fortement les allocations de chômage. La dernière des mesures annoncées vise à réduire le droit de grève, et ce pour freiner l'expression du mécontentement (voir l'encadré en p. 23).

Le 28 mai est donc un temps fort dans le cadre d'un mouvement soutenu ; dans quelques mois il faudra aller de nouveau vers la mobilisation — il est question d'une grève générale à l'automne 1992.

• Le gouvernement, comme tu le rappelais, prend prétexte de Maastricht pour démanteler une série d'acquis sociaux. A ce propos, quelle est la position des centrales ouvrières sur l'unification européenne ?

Dans l'Etat espagnol, le mouvement syndical est traversé par une discussion importante sur Maastricht. Le gouvernement se cache derrière ce traité pour appliquer les mesures actuelles — celles-ci sont évidemment tout à fait compatibles avec les plans européens. Comme la Confédération européenne des syndicats (CES), les CCOO et l'UGT ont exprimé un appui critique aux accords de Maastricht, car elles misent sur cette Europe-là, sans mettre en question le nouvel empire qui se construit ; cela me semble être une erreur. Cette position trouve un écho certain à la base.

Les centrales syndicales ont manifesté des réticences quant à l'homogénéité qui existe dans le domaine macro-économique, qui ne se traduit pas sur le terrain social ; ensuite, elles ont critiqué le fait que la centralisation des décisions économiques ne s'accompagne pas d'une centralisation des décisions politiques. Ces critiques sont justes, mais elles n'impliquent pas la remise en cause nécessaire du projet.

Cependant, dernièrement, les critiques du projet européen dans son ensemble se multiplient, notamment dans la Gauche unie [coalition dirigée par le Parti communiste espagnol - PCE —, ndlr].

1) Voir Inprecor n° 348 et 352 des 13 mars et 8 mai 1992

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• Le PSOE a utilisé des moyens inhabituels, dignes du franquisme, pour faire passer le décret sur le chômage, le "decretazo".

Effectivement, cette réforme n'est pas passée par les canaux habituels des Cortès [le Parlement national, ndlr] ; il s'agit d'un décret royal adopté par le Conseil des ministres et publié dans le Bulletin officiel de l'Etat. Il n'a été ni discuté ni soumis préalablement aux syndicats. Ce decretazo illustre une forme de gouverner très autoritaire - nous sommes très sensibles à ce genre de coup de force dans l'Etat espagnol, cela nous rappelle la dictature, qui gouver-

Ensuite, le gouvernement a essayé de faire passer la pilule en proposant un projet de loi - qui reprend le décret - discuté au Parlement, pour tenter de désamorcer la riposte syndicale.

La grève générale du 14 décembre 1988 avait surtout été organisée contre un plan d'emploi qui discriminait les jeunes arrivant sur le marché du travail. Le gouvernement fut alors obligé de retirer ce projet, et on n'en a plus jamais entendu parler ! Aujourd'hui, le gouvernement, pour ne pas être contraint de retirer les mesures proposées à cause de la contestation sociale, en fait un projet de loi et le soumet au Parlement — son retrait devient légalement beaucoup plus compliqué.

Le PSOE prétend affronter la riposte sociale non pas par une mesure gouvernementale, mais par le biais des Cortès — il devient ainsi plus difficile de maintenir la mobilisation, car la possibilité d'imposer le retrait des mesures s'éloigne. Les gens qui bougent le font en partie par colère, mais aussi pour trouver une solution viable au problème ; si l'issue de ce conflit leur semble difficile, cela a des effets démobili-

Enfin, il faut savoir que, le 28 mai, un des seuls endroits où le travail a continué est le Parlement ! Il y avait beaucoup plus de députés présents que d'habitude, malgré la grève de certains parlementaires de la Gauche unie — le 14 décembre 1988, aussi, les Cortès et les forces de l'ordre furent les seules "entreprises" à travailler.

• Et qu'en est-il du contenu du décret ?

Ce décret est déjà appliqué. Il pourra néanmoins être amendé ou modifié pendant le débat parlementaire — ce qui permet aux groupes politiques qui ne veulent pas être éclaboussés par son impopularité de prendre leurs distances et de trouver des excuses face au mouvement syndical.

La réduction des allocations de chômage concerne tous les salariés (voir l'encadré en p. 25). Désormais, les salariés devront cotiser plus longtemps à la sécurité sociale pour avoir droit aux allocations de chômage — il faudra désormais avoir travaillé un an, alors qu'avant six mois suffisaient. Les salariés qui n'ont qu'un contrat de six mois — et cela concerne énormément de travailleurs dans l'Etat espagnol, des saisonniers agricoles, des employés du tourisme, etc. — n'auront plus droit au chômage. Ensuite, le décret réduit le montant des allocations de 10 à 15 %. Il faut rappeler que nous avons le taux de chômage le plus important de la Communauté économique : 17 % de la population active, environ 2,6 millions de chômeurs — et un très bas niveau de couverture sociale. Plus de la moitié des sans emploi ne touchent rien (1,4 million de personnes) - et je ne parle ici que des chômeurs recensés. Il ne faut pas oublier l'armée de chômeurs de longue durée, et surtout de chômeuses, qui se sont fatigués de faire des démarches pour toucher des aides misérables : environ 2 millions de personnes n'ont pas de travail et ne touchent rien !

• Pourquoi les directions syndicales, après avoir longtemps traîné des pieds, ont-elles fini par lancer cet appel à la grève générale ?

Outre la virulence des attaques gouvernementales, les directions syndicales subissent aussi des pressions internes. Lors de la grève générale du 14 décembre 1988, qui a laissé des souvenirs très vifs parmi les salariés, la nécessité d'apporter une riposte d'ensemble au gouvernement s'était déjà

Après les différentes grèves générales régionales, la pression de la base s'est accentuée pour exiger une action d'envergure. Les directions syndicales, en outre, pensaient que les attaques du gouvernement étaient généralisées, qu'elles avaient une grande envergure et des répercussions à très long terme : il leur fallait donc répondre, avant tout pour préserver la crédibilité du mouvement syndical. En plus, elles ne pouvaient pas prendre le risque de décevoir leur

Lors des discussions qui ont eu lieu dans les syndicats sur le type de riposte à mettre en œuvre, ce sont les cadres intermédiaires qui ont protesté les premiers face à la proposition d'une demi-journée de grève — et pas seulement la gauche syndicale — ; les gens voulaient refaire le 14 décembre 1988. Une demi-journée de grève demande encore plus de travail d'organisation qu'une journée entière. Mais la répercussion sociale n'est pas la même et ce mode d'action peut créer des conflits entre les travailleurs — certains font grève, d'autres pas, ou pendant moins

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d'heures, selon les horaires des équipes ; les pertes de salaire sont différenciées.

De fait, ce débat a été salutaire ; il serait souhaitable que cette "rébellion normalisée" de la base et des cadres intermédiaires face aux décisions des directions syndicales se poursuive. Il faut briser le schéma selon lequel, lorsque la direction décide quelque chose, on ne peut plus en discuter ; ou que si l'opposition fait une proposition il faut la refuser a priori.

Ce fonctionnement commence à changer, du moins dans les Commissions ouvrières. Depuis le dernier congrès des CCOO, la gauche syndicale se rend compte que ses propositions sont mieux perçues : certains de ses amendements avaient été votés — auparavant, toute proposition qui venait de la gauche syndicale était d'emblée rejetée.

• A ton avis, l'unité d'action entre les CCOO et l'UGT pourrait-elle franchir un pas supplémentaire ?

Cette unité se maintient depuis la grève générale de 1988, malgré l'apparition de conflits à l'occasion des élections syndicales, dépassés par la pression même des problèmes que nous connaissons dans l'Etat espagnol, par la conscience qui existe de la détermination "jusqu'au-boutiste" de l'enne-

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* Felipe Gonzalez, du 14 décembre 1988... au 28 mai 1992. mi et de la défaite qu'il veut nous infliger. Le maintien de l'unité est donc une affaire de responsabilité face aux adhérents des deux syndicats.

Aujourd'hui, le poids des deux syndicats est semblable : sans compter l'Euskadi et la Galice [où existent des syndicats nationalistes, non confédérés au niveau de l'Etat espagnol, ndlr], les deux syndicats ont près de 90 % des mandats — pendant la dictature et durant les premières années de la transition, les CCOO étaient beaucoup plus fortes.

Je pense qu'à terme on peut franchir une étape supplémentaire : certains des obstacles les plus importants dans la voie d'une plus grande unité entre les deux centrales ont disparu — les références et les liens politiques, le PSOE pour l'UGT et le PCE pour les CCOO. Les liens des CCOO avec le PCE sont coupés depuis longtemps et ceux de l'UGT avec le PSOE se limitent aujourd'hui à une simple confrontation. L'UGT semble même penser qu'une défaite électorale ferait du bien au PSOE et que cela provoquerait peut-être des ruptures en son sein. Mais l'unification n'est pas à encore l'ordre du jour.

Les cultures de ces deux centrales restent évidemment différentes : aujourd'hui encore, la plupart des cadres des CCOO viennent de la lutte antifranquiste et ceux de l'UGT ont été formés après.

• La grève du 28 mai a-t-elle connu la même ampleur dans l'ensemble de l'Etat espagnol?

Il faut dire que les appels à la grève étaient différenciés. A certains endroits, il y avait un appel à une grève de 24 heures : dans une partie d'Euskadi, dans les Baléares, en Murcie, à Huelva (Andalousie) et dans le Sud de l'Andalousie, dans le canton de Gibraltar. Certaines branches avaient aussi lancé un appel à 24 heures de grève,

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notamment dans les mines — à cause de la dramatique situation de ce secteur — ; dans la sidérurgie ; dans l'enseignement — les élèves comme les professeurs y appelaient -, etc. Dans le reste des secteurs et des régions du pays, la demi-journée de grève avait lieu entre 5 heures du matin et midi. Pendant cette période, la consommation d'électricité a chuté de 68 % : la production a été réellement paralysée.

• Il s'agit donc d'un succès. Comment s'est-il traduit en termes de manifestations et de soutien de la population en général ?

L'appel à la grève s'est fait sous différentes formes et de façon dispersée ; cela a eu des conséquences sur la mobilisation. Là où le mouvement avait été convoqué pour toute la journée, elle a été totale, il s'est agi d'une grève du travail et d'une grève sociale — les activités professionnelles ont été paralysées, mais aussi toute la vie sociale. Là où la grève était partielle, la paralysie a été presque totale dans les centres de travail, surtout dans l'industrie, la construction et les services ; mais les répercussions sur la vie sociale ont été moindres.

A Madrid, les grands magasins sont restés ouverts, mais le petit commerce, lui, a été massivement paralysé, surtout dans les quartiers ouvriers et dans le centre-ville.

Au total, 174 organisations ont apporté leur soutien à la grève générale : tous les mouvements sociaux, une trentaine d'organisations écologistes, une vingtaine d'associations de temmes, 40 groupes de leunes et d'étudiants, des associations de lutte contre la pauvreté, de Gitans, de chrétiens de base, etc. Même la hiérarchie catholique a été obligée de prendre publiquement position à cause de la pression de sa base.

Dans l'Etat espagnol, l'articulation entre les différents mouvements sociaux persiste malgré tout ; il faut aujourd'hui la renforcer — on commence à le faire dans le domaine de l'environnement, par exemple. Les organisations écologistes ont publié un manifeste soutenant la grève, elles ont rencontré les CCOO et l'UGT et il y a des engagements dans le sens d'une intervention commune face aux problèmes écologiques. Maintenant, il faut consolider ces convergences informelles mais réelles.

L'appel des syndicats a la grève a eu un impact important auprès des salariés, ce qui dément les affirmations de ceux qui prétendent que les syndicats n'ont plus le soutien des travailleurs. La riposte sociale dans son ensemble s'est manifestée par la solidarité et l'accompagnement de la mobilisation ouvrière.

Les syndicats parlent, à juste titre, d'un succès, étant donné qu'il s'agissait d'un appel à la grève partielle — les patrons, qui essayent de présenter la grève comme un échec parce que la vie sociale n'a pas été totalement bloquée, font de la démagogie. On peut penser que si les syndicats avaient appelé à une grève de 24 heures, la dynamique aurait eu plus de portée — de nombreuses discussions avaient eu lieu dans les syndicats sur les modalités d'appel.

Le 28 mai, nous avons recensé 140 manifestations très importantes — dans les grandes villes, les manifestants se sont comptés par dizaines de milliers. La manifestation de Madrid était la plus nombreuse - les radios parlent de 100 000 personnes —, suivie par celle de Barcelone

• Le déploiement policier était impressionnant dans toutes les grandes villes.

Le gouvernement a pris cette grève très au sérieux et il essayé d'exercer des pressions visuelles — mais aussi réelles — sur les travailleurs ; il s'agissait pour lui de briser la vitalité et la combativité dont les syndicats font encore preuve dans l'Etat espagnol, pour avoir la "paix sociale".

On n'avait pas vu un tel déploiement policier depuis la dictature. A Madrid, par exemple, on comptait officiellement 17 000 de 100 personnes, entourés de 400 policiers anti-émeutes ! Le ministère de l'Intérieur avait organisé toute une mise en scène : les voitures de police circulaient avec des sirènes et des lumières, un hélicoptère survolait Madrid en permanence, etc. Même la presse la plus soumise au pouvoir a constaté ce climat de harcèlement policier. Ce déploiement est préoccupant : il ne visait pas seulement tel ou tel secteur en lutte, mais tout le monde. Nous connaissons bien ces mesures autoritaires dans l'Etat espagnol !

Les décrets pris récemment par le gouvernement, qui sont des atteintes aux libertés, s'accompagnent d'une tendance générale à l'autoritarisme. Il y a quelques mois la loi dite Corcuera, du nom du ministre de l'Intérieur, a été adoptée. Elle prévoit que la police pourra pénétrer dans des lieux privés sans mandat judiciaire ; les gardes à vue

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pourront désormais être réalisées sans l'habeas corpus ; elle limite aussi le droit de manifestation. Cette loi a été votée sous prétexte de combattre le trafic de drogue, mais les travailleurs en sont les premières cibles. Elle a été appliquée avec rigueur pendant les conflits salariaux de la fin 1991 et du début 1992, surtout contre les piquets de grève.

C'est la présence policière qui a permis le fonctionnement du service public minimum, le 28 mai ; le gouvernement a remporté un certain succès dans ce domaine. A Madrid ou à Valence, le critère du service minimum était strict — 40 % des bus devaient, par exemple, circuler — ; les transports publics ont ainsi, de fait, fonctionné dans ces villes, sous haute surveillance policière. Mais il faut signaler que ces bus ou ces métros circulaient vides, les stations étaient désertes : le gouvernement a donc remporté une victoire à la Pyrrhus. Si les syndicats n'ont pas été capables d'empêcher le service minimum, le manque d'usagers nous a donné raison — il n'y avait personne.

• Dans de nombreux pays européens on assiste à une chute vertigineuse du niveau de syndicalisation. Qu'en est-il dans l'Etat espagnol ? La réponse des travailleurs à l'appel des syndicats semble, au contraire, montrer que les CCOO et l'UGT gardent une audience importante.

Dans l'Etat espagnol, le taux de syndicalisation est bas — environ 20 % des salariés. Depuis la grève générale du 14 décembre 1988, la syndicalisation augmente, surtout dans les nouveaux secteurs de l'économie — dans l'administration, les syndicats ont multiplié par trois ou quatre le nombre de leurs effectifs ; dans l'industrie le taux de syndicalisation s'est maintenu ; mais il reste faible dans la petite et moyenne entreprise, où travaillent 80 % des salariés de notre pays — cela est lié à la structure productive de l'Etat espagnol et à l'agressivité du patronat de ce secteur.

Il faut rappeler qu'il y eut une montée en flèche du nombre des syndiqués à la fin de la dictature et au début de la transition, en 1976-1977. Mais les syndicats ne surent pas préserver cet acquis ; il s'engagèrent dans la voie des pactes sociaux, décevant les espoirs des travailleurs. Les salariés protestèrent alors massivement en désertant les syndicats. Les directions syndicales furent incapables de comprendre la nature de ce phénomène d'affiliation, fragile, de la fin du franquisme - 40 ans de dictature laissent des

Le patronat essaye souvent d'utiliser le faible taux de syndicalisation pour essayer de prouver le manque de représentativité des centrales syndicales, mais c'est faux ! Pourquoi ne pas avoir le même critère de "représentativité" vis-à-vis des partis politiques ? Le PSOE, par exemple, ne doit guère dépasser 150 000 affiliés, dont 148 000 fonctionnaires : il s'agit d'un niveau d'affiliation et d'organisation sociale nul. C'est la légitimité du vote — où les abstentions ne sont pas prises en compte — qui joue.

Le système représentatif syndical dans l'Etat espagnol passe par les élections syndicales, auxquelles participent entre 80 et 95 % des travailleurs, et qui sont de véritables élections avec une confrontation de programmes, d'idées et de questions plus terre-à-terre — les délégués syndicaux sont jugés sur le lieu de travail.

Ce système d'élections apporte un appui très important de la part des salariés, qui élisent 250 000 délégués syndicaux tous les quatre ans : cela légitime la représentation des confédérations. La capacité de mobilisation des syndicats est une autre démonstration claire de leur légitimité — dans l'Etat espagnol, cette capacité est évidente, il suffit de voir à quel point les grèves générales régionales et celle du 28 mai ont été suivies.

Enfin, il faut analyser le degré de militantisme, l'engagement des gens. Dans les endroits où la syndicalisation est faible, dans les petites entreprises, les militants syndicaux doivent faire preuve d'une véritable conviction - la simple affiliation, dans ces secteurs, entraîne automatiquement des conflits avec le patron.

Lorsque le gouvernement ou le patronat utilisent l'argument de la non-représentativité des syndicats, il sait bien qu'il s'agit d'un mensonge. Car quand les patrons évaluent la politique qu'ils vont appliquer, les résistances qu'il peuvent rencontre , ils tiennent évidemment compte du rapport de forces *

Propos recueillis par Paquita Gomez Madrid, 29 mai 1992

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