Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

RUSSIE

La seconde bataille de Tankograd

Inprecor n° 355, 19 juin 1992 · p. 12-13 · 1 502 mots

URSS et Russie Syndicalisme

Lors de la Seconde Guerre mondiale, la ville industrielle de Tcheliabinsk, au sud de l'Oural, fut baptisée Tankograd - son importante usine de tracteurs avait été adaptée à la production de tanks. Aujourd'hui, la ville et ses 1,5 million d'habitants sont confrontés à une situation difficile, car des secteurs importants de son économie risquent de disparaître. Vladimir Resnits, militant de Rabotchi à Teheliabinsk, évoque la situation actuelle et la possibilité de construire une opposition parmi les travailleurs (1).

INPRECOR : Comment êtes-vous devenu militant de Rabotchi ?

Vladimir RESNITS : J'ai été tourneur pendant plus de 20 ans. Puis, il y a deux ans, j'ai arrêté de travailler et j'ai décidé de devenir militant à plein temps, de façon bénévole. J'avais quelques économies, mais quand elles sont arrivées à leur fin, j'ai commencé à distribuer des journaux pour gagner un peu d'argent. J'appartiens à la direction de Rabotchi, qui n'est pas une grosse organisation.

• Tcheliabinsk est spécialisé dans la e bataille rad production militaire ; que se passe-t- il aujourd'hui dans ce secteur ?

Dans la région, environ 94 % des entreprises sont liées à la production militaire d'une manière ou d'une autre — certaines, par exemple, fabriquent des cuillères pour l'armée. Maintenant, comme cette production est réduite et, à certains endroits, complètement liquidée, beaucoup d'ouvriers, y compris qualifiés, se retrouvent à la rue. Or, aucun signe ne laisse présager la création de nouveaux emplois car la reconversion des entreprises n'est guère prometteuse.

En 1988, quand je travaillais à l'usine de tracteurs, elle employait 68 000 personnes; aujourd'hui, il n'en reste que 47 000. Récemment, lors d'une conférence, le directeur général a annoncé la suppression de 20 000 autres emplois d'ici la fin 1992.

• Qu'en est-il de la privatisation ?

Lors du Congrès des députés du peuple, Eltsine a dit qu'avant la fin 1992, tout le monde toucherait un pécule ou des bons pour la privatisation de 7 000 roubles environ. Les gens ont dépensé toutes leurs maigres économies (souvent 10 ou 15 000 roubles), parce que les prix ont décuplé, voire même centuplé. Ainsi, les salariés ordinaires ne peuvent pratiquement plus rien acheter, et la privatisation ne s'adressera

1) Voir Inprecor n° 348 et 349 des 13 et 27 mars 1992.

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qu'à ceux qui ont réussi à amasser un magot (la mafia du Parti) ou qui ont fait fortune récemment.

• L'arrivée au pouvoir d'Eltsine a-telle eu des répercussions au niveau régional dans les échelons élevés de la bureaucratie?

Le dirigeant de l'administration de la région de Tcheliabinsk est toujours Soloviev, l'ancien secrétaire du comité de ville du PCUS ; le chef du comité exécutif de la région est Souline, qui appartenait déjà à cette structure. Il reste toujours de nombreux anciens communistes, qui ont jeté leur carte d'adhérent — ils n'ont même pas changé de peau comme les serpents, il sont restés les mêmes.

• Durant la "phase démocratique"

de la perestroïka, il existait un Front populaire assez actif à Tcheliabinsk.

Qu'est-il devenu ?

A l'époque, ce front contrôlait toutes les organisations créées ici, à de rares exceptions près. Je pense que cela avait été organisé à la suite d'un décision d'en haut, parce que la majorité des militants du Front et sa direction appartenaient au Parti communiste. Plusieurs associations furent fondées à partir du Front populaire, ainsi que les branches locales de différents partis : les sociaux-démocrates, le Parti démocrate, etc. Finalement, le Front populaire a explosé en plusieurs partis, et ses fondateurs se sont mis à diriger différentes structures. A sa place, il existe maintenant 10 ou 20 partis.

• Comment jugez-vous la situation politique dans les entreprises ? Des forces politiques sérieuses y interviennent-elles?

Pour l'instant, sur les lieux de travail, il y a surtout une indignation silencieuse. A certains endroits, il y a eu de petites grèves, dans des ateliers ou des départements, mais jamais au niveau de toute une usine. Aujourd'hui, les communistes ont repris de l'assurance, ils ont déjà plusieurs partis. Quand ils convoquent des manifestations, de plus en plus de gens y participent, ce qui est significatif. Mais, ils sont plus populaires parmi les ingénieurs, les employés de bureaux, les contremaîtres et les retraités que parmi les ouvriers.

• Quelle est la ligne des anciens syndicats officiels dans la région ? Peuvent-ils être réformés ?

Il sera peut-être possible de réformer ces structures au niveau de la base, dans certains ateliers ou même dans des entreprises entières. Mais les directions ne changeront pas. Depuis la réforme des prix, les directions syndicales ont manœuvré au sommet, se sont agitées, mais, en pratique, elles ont été incapables de protéger leurs membres.

Par ailleurs, les syndicats qui se disent "libres" et qui ont essayé de s'implanter sont faibles. Ainsi, les dirigeants de Sotsprof ne font quasiment rien pour les travailleurs. D'après moi, ces syndicats, nés à l'extérieur des structures officielles, ont pratiquement cessé d'exister durant les deux dernières années parce qu'ils étaient impuissants. Quant à ceux qui sont tombés sous l'influence du gouvernement, ils ne font qu'entériner les décrets officiels.

• Comment a été fondé Rabotchi à

Tcheliabinsk?

En 1989, le Front populaire local a organisé un groupe d'ouvriers, qui était, en fait, un club de discussion. J'y ai participé depuis le début, quand il regroupait environ 80 personnes et avait quelques activités. Mais, quand les gens se sont aperçus que ces discussions ne menaient nulle part, ils ont commencé à partir. Nous nous sommes finalement séparés du Front populaire, puis une partie d'entre nous a formé un syndicat des travailleurs sur une base démocratique, alors que je regroupais autour de moi des gens sensibles aux idées socialistes.

Durant l'été 1989, le Front uni des travailleurs (FUT) a été créé ici, en tant qu'initiative venant d'en bas. Nous sommes allés à son congrès russe à Sverdlosk, mais 80 % des participants étaient des permanents syndicaux, et les vrais ouvriers étaient rares. Nous avons finalement décidé de ne pas y

A cette époque, nous avons rencontré le Club des travailleurs de Sverdlosk et nous avons commencé à discuter avec eux. A la suite de la grève des mineurs, en décembre 1989, nous avons participé à une réunion du comité d'organisation de la Confédération du travail, puis à son congrès, au printemps 1990. Là, nous avons été témoins des mêmes manœuvres antidémocratiques des appareils ; nous ne sommes pas restés longtemps dans la Confédération, bien que nous appartenions à son conseil de représentants.

Nous avons consulté les gens d'autres villes de l'Oural et avons décidé de créer notre syndicat durant l'hiver 1990. Dès le début, des groupes de Sverdlosk, Tcheliabinsk, Perm et Magnitogorsk y ont participé. A cette époque, nous étions environ 200 militants. Ensuite, durant l'été 1991, certains groupes de la région de la Volga nous ont

Malheureusement, nous avons perdu beaucoup de forces depuis. Ainsi, aujourd'hui à Tcheliabinsk, il y a peu d'ouvriers actifs, environ une vingtaine, ce qui est très peu pour une ville de 1,5 million d'habitants.

Les gens n'ont pas encore appris à se battre pour eux-mêmes ; le mouvement ouvrier reste balbutiant. Quand je travaillais à l'usine de tracteurs, par exemple, en 1988, les ouvriers étaient encore prêts à se mobiliser si leur atelier ou leur brigade étaient menacés, mais maintenant, ce n'est presque plus le cas.

• Que pensez-vous des différents projets de fondation d'un parti des travailleurs ou d'un parti du travail (2)?

En ce qui concerne le Parti du travail, Kagarlitsky [un des fondateurs du Parti du travail, ndlr] a défini une orientation pour les ouvriers hautement qualifiés — or cela ne représente guère plus d'un ouvrier sur 15 ou sur 20. Bien sûr, il existe des travailleurs très formés, pleins d'initiatives, etc. Mais ils représente une minorité. Ainsi, cette formation peut exister comme parti de l'aristocratie ouvrière, au sens occidental du terme, mais pas comme le parti de couches importantes de la classe ouvrière. D'ici 20 ou 30 ans, après un changement de génération, un tel parti pourrait fonctionner, si nous réussissons à éviter toute domination de l'Ouest et si nous ne sommes pas transformés en un fournisseur exclusif de matières premières aux pays riches. Je crois qu'il faudra au moins 20 ans pour que notre industrie soit transformée à large échelle, et donc pour créer une base importante pour ce type de

• Si vous pensez qu'il est prématuré de fonder ce type de parti, quelle sorte d'organisation peut-on envisager actuellement?

Aujourd'hui, il serait plus intéressant de fonder des syndicats actifs, indépendants des structures officielles. C'est évidemment très difficile, mais si nous réussissions à créer de telles structures, qui défendraient concrètement les gens et leurs droits sociaux, cela rassemblerait beaucoup de gens, pas autour d'une tendance idéologique spécifique, mais autour de revendications de base. A partir de ces syndicats, il serait alors possible de fonder de vraies organisations politiques. Les travailleurs auraient la possibilité de contrôler leurs représentants politiques depuis en bas. *

Teheliabinsk, avril 1992

Propos recueillis par Poul Funder Larsen

2) Voir Inprecor n° 353 du 22 mai 1992.

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