Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

1492-1992

Les femmes et la "pureté du sang"

· Inprecor n° 355, 19 juin 1992 · p. 14-17 · 3 650 mots

Femmes État espagnol Inde et Asie du Sud

CERTAINS historiens ont voulu justifier la Conquête en soulignant sa mission civilisatrice ; d'autres ont dénoncé le coût humain énorme de l'imposition forcée des valeurs sociales et spirituelles européennes à la population indigène ; mais, jusqu'à présent, l'interaction dialectique entre les valeurs étrangères imposées et les réalités de la société coloniale a été peu analysée. Les statuts sociaux importés de la métropole — l'Espagne — ont été reformulés dans les colonies pour légitimer le nouvel ordre hiérarchique. L'un des plus important était la "pureté du sang", qui de principe religieux en Espagne a été transformée en principe

La Conquête en elle-même — la domination et l'exploitation de la population locale - a créé une société profondément inégale. Mais cette inégalité n'avait pas besoin d'être codifiée sur la base de différences raciales. En Espagne, le statut était. déterminé par plusieurs facteurs : l'hérédité, la noblesse, l'appartenance religieuse, le sexe, et même — dans des sphères restreintes — le mérite (habileté, bravoure, etc.). Mais, dans les colonies, les différences culturelles et physiques des indigènes, puis des Afro-Américains, acquirent une profonde signification politique et sociale, qui marque encore la société latino-américaine d'aujourd'hui.

Le racisme moderne, l'attribution d'inégalités socio-économiques à des déficiences raciales et donc héréditaires, est souvent interprété comme une conséquence perverse de l'expansion impérialiste de la puis- • sance européenne ; il est aussi habituel de faire remonter cette doctrine au XIXe siècle. Ces deux idées sont fausses ; ces erreurs sont dues, en partie, à l'insuffisante attention portée aux constructions idéologiques racistes de l'Europe, et particulièrement de l'Espagne, qui servirent à justifier la Conquête et la colonisation de l'Amérique.

L'origine et l'histoire du terme "race" est un sujet de controverses. Les mots espagnol raza, portugais raça et français race apparurent dès le XIlle siècle, mais ils furent plus fréquemment utilisés que 300 ans plus tard. Selon certains auteurs, le français race signifiait, à l'origine, appartenance à une famille ou à une maison de noble origine.

Le terme race représentait à la fois la succession des générations et tous les membres d'une même génération, et impliquait "noblesse" et "qualité".

En Espagne, cependant, selon l'étymologiste Corominas, ce sens de raza se mélangea, au milieu du XVe siècle, avec le vieux castillan raça, signifiant "faiblesse", "défaut de fabrique" ou simplement "défaut, faute".

A partir du XVIe siècle, ce terme apparaît communément en castillan avec un sens péjoratif. Corominas en conclut : « Une fois, le terme étranger raza entré dans le castillan, au sens biologique du terme ou comme catégorie naturelle, il prit rapidement un sens péjoratif, surtout à partir de son application aux Maures et aux De Reconquête en Conquête

La Conquête de l'Amérique suivit de peu la Reconquête chrétienne de l'Espagne à l'encontre de la domination maure. Durant les premières années de la Reconquête, les juifs et les musulmans pouvaient changer de "statut" par la conversion religieuse ; le baptême les plaçait sur un pied d'égalité avec les chrétiens en matière sociale et légale. Mais cette discrimination culturelle et religieuse se transforma en racisme vers le milieu du.XVe siècle, avec l'aggravation des persécutions dont furent victimes les convertis et l'exclusion des morisques (musulmans convertis). On assista dès lors à l'apparition d'une « doctrine raciste du péché originel des plus répugnantes qui soient » (2). Les juifs et les morisques convertis, ainsi que leurs aïeux et leurs descendants, devinrent l'objet d'une discrimination basée sur la doctrine de la "pureté du sang", qui interdisait tout mélange racial avec des Maures, des juifs, des hérétiques ou des "pénitents" (condamnés par l'Inquisition). La foi religieuse non chrétienne fut, à partir de là, considérée comme une souillure transmise par le "sang", et donc ineffaçable.

Au milieu du XVe siècle, le Conseil de Tolède adopta le premier statut sur la pureté du sang. Plusieurs ordres religieux et militaires, des universités, certains conseils de ville et des cathédrales l'adoptèrent — bien qu'il n'ait jamais fait partie des lois de l'Espagne. L'Inquisition espagnole fut fondée en 1480, alors que la Reconquête était pratiquement achevée. Quatre ans plus tard, l'Inquisition décréta que ceux qui avaient été condamnés pour « crimes contre la chrétienté » n'auraient pas le droit d'occuper des postes publics. En 1492, le dernier bastion maure, Grenade, tomba aux mains des monarques catholiques ; les juifs et les musulmans qui refusaient de se convertir au christianisme furent alors expulsés d'Espagne.

L'Inquisition était l'unique cour exerçant une juridiction immédiate sur la pureté du sang. La cour de justice de l'Inquisition, le Saint-Office, contribua à la propagation des théories de l'exclusion au sein de la population, popularisant l'idée que tous les convertis étaient suspects. L'endogamie et la naissance légitime devinrent désormais d'importantes garanties de la pureté du

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Jusqu'à une période récente, les historiens colonisation de l'Amérique comme une aff expériences des femmes indiennes et afro-am profonde contre l'intégrité personnelle et cultu attaque a façonné la soc

Verena S sang —l'Inquisition passait en revue les arbres généalogiques pour traquer les fausses déclarations.

Cependant, les décrets excluant des cicicicid cicicicici

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présentaient généralement la Conquête et la ire d'hommes, ignorant complètement les ericaines, sans chercher à refléter la blessure elle des femmes, ni à expliquer comment cette été coloniale naissante.

COLCKE * postes importants les prétendus "impurs"

provoquèrent des protestations en Espagne.

A la grande consternation de la noblesse, qui durant les siècles précédents s'était joyeusement mêlée aux Maures et aux juifs, les seuls chrétiens purs, selon la nouvelle doctrine, se révélaient être les gens du commun. Face à ce paradoxe, les doutes quant à la validité de cette doctrine s'intensifièrent au XVIle siècle ; l'opposition de juristes et de théologiens à une application purement raciale augmenta, et le concept de pureté fut graduellement étendu à d'autres "souillures", cette fois de classe, comme les métiers serviles. Ainsi la doctrine raciale fut ajustée pour mieux défendre la hiérarchie socio-économique.

L'idée que, même devant Dieu, certains sont plus égaux que d'autres, à partir de critères raciaux, était à l'origine un produit espagnol de consommation intérieure. Mais la doctrine de la "pureté du sang" reprit de la vigueur dans les colonies au début du XVIlle siècle, au moment même où elle perdait de sa force dans la métropole. Avec ses implications sur le mariage et la légitimité des enfants, elle acquit une nouvelle portée, entraînant des conséquences particulièrement douloureuses pour les femmes.

Depuis le départ, l'accès au Nouveau Monde était interdit aux « Maures, juifs et leurs enfants, aux enfants de Gitans, ou d'hérétiques absous, et aux enfants ou petits-enfants de quiconque a été brûlé ou condamné pour hérésie » (3). L'exigence de pureté du sang fut étendue progressivement.

Au XVIe siècle, il n'existait aucune distinction entre métis et Espagnols de souche en matière de droits de propriété et de lois. Peu à peu, cependant, les métis n'eurent plus accès aux offices publics et aux ordres religieux. Ainsi, en 1679, la charte d'un séminaire de Mexico interdisait l'admission des enfants qui ne seraient pas « purs et de sang pur, sans [traces de] race de Maures, de juifs ou de pénitents du Saint-Office, ni de convertis récents à la foi, ni métis, ni mulâtres » (4).

Viols et métissage

La première conséquence de la Conquête fut la diminution dramatique de la population indigène, qui donna lieu à un long débat au sein de l'Eglise et de la bureaucratie coloniale sur le statut des survivants — certains théologiens essayèrent d'établir un lien entre les Amérindiens et les tribus d'Israël. La couronne espaggole finit par donner aux Indiens le statut de pureté du sang, sauf s'ils refusaient l'évangélisation. En 1734 encore, la couronne insistait sur le fait que « les chefs et leurs descendants méritent toutes les prééminences et les honneurs (tant ecclésiastiques que séculiers) dont bénéficient les nobles hidalgos de Castille, et les Indiens les plus humbles ou leurs descendants, de sang pur, sans mélange, jouissent de toutes les prérogatives, dignités et honneurs dont bénéficient dans ces royaumes ceux qui ont un sang pur, soit le statut dit commun ; par décision royale, ils peuvent accéder à n'importe quel poste honorifique » (5). A l'époque, la population indigène bénéficiait donc encore de privilèges formels — que, dans la plupart des cas, elle perdit avec l'Indépendance ; mais, en pratique, elle subissait déjà des discriminations, au même titre que les autres groupes non blancs.

Aux XVle et XVIle siècles, l'émigration européenne et l'arrivage forcé d'Africains augmentèrent, ainsi que le mélange des races. Le rang social se fonda de plus en plus sur un critère racial plutôt que religieux, même si la distinction se compliquait sans cesse. Il y avait des Noirs libres et esclaves, des mulâtres, des zambos et des zambaigos (enfants de Noirs et d'Indiens), des Indiens "purs" et des métis, et plusieurs autres catégories, selon le niveau des mélanges. Les Blancs, pendant ce temps, étaient divisés entre métropolitains (nés en Espagne) et créoles (nés aux colonies), et entre riches et pauvres. Les mulâtres, les métis et les autres catégories mêlées étaient tout spécialement objet de disgrâce. Ils inspiraient une grande méfiance parce qu'ils rendaient les barrières de race incertaines, menaçant la hiérarchie raciale qui était en train d'apparaître.

Vers la fin du XVIle siècle, les édits royaux cherchant à résoudre les questions de la pureté du sang augmentèrent, accordant des dispenses pour l'entrée dans les ordres ou l'occupation de postes, et confirmant les distinctions raciales. A cette époque, pour des raisons encore obscures, la population indigène recommença à croître. La population métisse et mulâtre augmentait à cause des abus sexuels incessants des hommes blancs sur les femmes indiennes ou noires. Le nombre des créoles et des métropolitains augmenta aussi.

Les abus sexuels des conquérants espagnols vis-à-vis des femmes indiennes, et ensuite noires, ont souvent été attribués au faible nombre de femmes espagnoles qui se trouvaient dans les colonies — or, à la moitié du XVIe siècle, elles n'étaient pas si rares. Les viols et la cohabitation forcée étaient réellement des démonstrations de l'arrogance des conquérants, qui voyaient dans les femmes indiennes et noires des proies faciles pour leur satisfaction sexuelle.

Le comportement d'Hernan Cortes dans

* Anthropologue sociale, enseignante à l'université autonome de Barcelone.

1) Joan Corominas, Diccionario critico etimologico castellano e hispanico, Editorial Gredos, Madrid, 1982.

2) Henry Kamen, La Inquisicion española, Editorial Argos Vegara, Barcelone, 1981.

3) José Luis Martinez, Pasajeros de Indias, Alianza Editorial, Madrid, 1983

4) Richard Konetzke, Coleccion de documentos para la historia de la formacion social de Hispanoamerica, 1493-1810, Instituto Jaime Balmes, CSIC, Madrid, 1958-1962.

5) Ibidem.

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1492 | 1992 ce domaine fut un modèle de duplicité. Il prit comme maîtresse son interprète, une jeune femme indienne qu'il appelait Doña Marina, baptisée populairement la "Malinche" ou la "Chingada" (6). Cortes, marié à une femme espagnole, reconnut l'enfant qu'il avait eu avec la Malinche, mais obligea celle-ci à se marier avec l'un de ses soldats. Alors qu'il voyageait avec sa maîtresse indienne, Cortes déclara : « S'ordonne aux habitants de ces régions qui désirent y résider et y rester, et à tous ceux qui y disposent d'Indiens, de faire venir leurs femmes d'ici un an et demi, s'ils étaient mariés en Castille ou ailleurs, (...) sous peine de perdre leurs Indiens et tout ce qu'ils ont gagné grâce à eux » (7). Critères de race et de elasse

Depuis le début de la colonisation, la couronne publia une série de décrets et de lois demandant à tous les colons mariés en Espagne d'amener leurs épouses en Amérique le plus vite possible. Ces lois demeurèrent en vigueur jusqu'au XVIlle siècle. Leur but n'était pas seulement de peupler les colonies, mais aussi de sauvegarder leur stabilité en les "blanchissant". Cette politique s'appliqua avec difficulté, mais, dès la moitié du XVIe siècle, les premiers couvents furent fondés pour accueillir les filles légitimes ou illégitimes des Espagnols qui n'avaient pas trouvé d'époux espagnols ce qui prouve qu'elles étaient nombreuses.

Au début du XVIIIe siècle, la société coloniale était devenue une mosaïque complexe et multicolore d'inégalités humaines, résultat d'un mélange entre les critères de race et de classe. La "pureté du sang" reprit le dessus et perdit toute connotation religieuse, devenant une notion clairement raciale. La société coloniale n'était cependant pas un monde fermé et imperméable ; au contraire, ses propres contradictions menaçaient sa cohésion en différents domaines. Les métis, nés de l'exploitation sexuelle en dehors du mariage de femmes considérées comme de race inférieure par les hommes blancs, mettaient à mal la hiérarchie.

Les contacts entre les différentes catégories raciales se développèrent, et la fluidité même de l'ordre colonial hiérarchique renforça encore plus l'obsession de la pureté du sang parmi les élites, blanches par définition. Pour les élites et pour ceux qui cherchaient à s'en rapprocher, la naissance légitime au sein d'un couple marié acquit donc une nouvelle importance, comme seule preuve de la pureté du sang. En revanche, la naissance illégitime devint un signe d'infamie et de souillure, provenant du mélange de

La seule garantie de pureté raciale, et désormais de prestige social, était le mariage entre personnes d'une même race. Mais l'Eglise, qui, jusqu'au XVIlle siècle, avait la prérogative exclusive de célébrer les mariages, rejetait toute interférence paternelle pour des raisons d'inégalité sociale ou raciale. La liberté du mariage était basée sur le consentement des deux parties. Le souci le plus important de l'Eglise concevait la vertu sexuelle de la femme — sa virginité avant le mariage et sa chasteté ensuite ; cela prévalait sur tout autre caprice social paternel. Les liens du sang entre les fiancés constituaient le seul empêchement cano-

Cependant, dès le XVIe siècle, des parents cherchèrent à prévenir des mariages pour des raisons d'inégalité sociale. Dans ces conflits, la vertu sexuelle défendue par l'Eglise passa avant l'intérêt des parents désireux de protéger la pureté familiale.

Le droit canon privilégiant l'honneur sexuel sur le prestige social n'était égalitaire qu'en apparence. L'Eglise ne réussit jamais à supprimer l'exploitation sexuelle en dehors du mariage des femmes de statut racial inférieur.

De plus, en mettant l'accent sur la vertu sexuelle, l'Eglise encourageait la discrimination entre différentes catégories de femmes : celles qui avaient été violées par des hommes blancs (appartenant en général aux statuts sociaux inférieurs) et pénalisées car en état de péché mortel ; et les femmes vertueuses (issues des familles blanches) sujettes à un sévère contrôle familial de leur sexualité.

Les autorités ecclésiastiques des colonies n'appliquèrent pas à la lettre ces préceptes prétendument égalitaires. Les membres du clergé eux-mêmes étaient connus pour leurs abus sexuels. Il y eu de nombreux cas de clercs qui obligaient des Indiennes à coucher avec eux sous prétexte de sauver leur âme. Cela devint d'ailleurs l'un des crimes codifiés par l'Inquisition. Quoi qu'il en soit, le fait que la politique de l'Eglise ait menacé les intérêts temporels des élites est révélé par les nombreux conflits pré-nuptiaux qui furent jugés par les tribunaux ecclésiastiques.

Les mariages mixtes

Get l'ordre établi

Mais, dans le cours du XVIIle siècle, l'Eglise eut de plus en plus de mal à défendre sa doctrine contre l'ingérence pré-nuptiale des familles, et ce à cause de l'obsession de pureté raciale croissante. Ironiquement, c'est précisément à cette période que l'obsession concernant la pureté du sang diminuait en métropole, parce que, entre autres, la nouvelle doctrine de la liberté individuelle et de l'égalité gagnait des adeptes dans toute l'Europe, et avait un certain impact en Espagne. Dans ce climat sociologique, clairement en mutation, les mariages considérés comme inégaux auraient dû se

Or, en 1775, la couronne demanda l'opinion du conseil des ministres sur des mesures visant à éviter les mariages inégaux, étant donnés « les effets dramatiques et les maux très graves causés par les mariages contractés entre des personnes de conditions très inégales », prétendant que « la faveur excessive accordée par les ministres du Culte à la liberté mal comprise de mariage sans distinctions et parfois contre la juste résistance des parents et de la famille (...) a été la principale source des effets très dommageables soufferts en

6) Le terme chingada (signifiant, selon les situations, nul, raté foutu, etc.), omniprésent dans l'argot mexicain, reflète l'importante ambivalence qui entoure l'image de la Malinche. Elle est repré sentée comme la victime d'un viol, tout en étant caractérisée comme l'instrument utile et consentant de Cortes au service de la conquête. Aujourd'hui, au Mexique, le terme malinchismo est utilisé pour qualifier un traître.

7) Cité par R. Konetzke.

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Espagne à cause des mariages inégaux » (8).

En 1776, le roi Charles III promulgua la Sanction pragmatique qui interdisait les mariages inégaux. L'Etat pris donc en charge la juridiction matrimoniale. La libre volonté des deux parties fut supprimée, le mariage ne pouvant plus avoir lieu qu'avec le consentement parental, sous peine de perte d'héritage — certains auteurs ont interprété cette sanction comme une réaction de Charles III au mariage de son jeune frère avec une femme de condition sociale infé-

La Sanction pragmatique a été promulguée lors des réformes des Bourbons, à une époque de transformations sociales et politiques. A première vue, il peut sembler paradoxal que que la couronne ait introduit un contrôle sévère sur le mariage, précisément à une période d'ouverture politique libérale et de modernisation. Mais les lois n'expriment pas nécessairement les changements des valeurs sociales. La Sanction pragmatique visait à augmenter le contrôle social sur des pratiques matrimoniales qui semblaient menacer l'ordre hiérarchique établi.

La sécularisation des réglementations matrimoniales entraîna la suppression de la liberté individuelle dans le mariage. A partir de cette date, tout conflit matrimonial dut être résolu devant un tribunal. Ensuite, plusieurs autres décrets royaux renforcèrent l'autorité parentale en matière de mariage.

La Sanction pragmatique

En 1778, la couronne étendit la Sanction pragmatique aux Indes, « considérant les effets aussi dangereux, voire davantage, causés par cet abus [de mariages inégaux) dans mon Royaume et mes Dominions des Indes, à cause de leur taille, de la diversité des classes et des castes de leurs habitants (...) et les dommages très sévères provoqués par la liberté absolue avec laquelle des jeunes passionnés et incompétents des deux sexes ont été fiancés » (9). La Sanction ne concernait pas « les mulâtres, les Noirs, les indigènes, et les individus de castes et de races du même type », censés n'avoir aucun honneur à protéger. Pour tous les autres, le consentement parental était exigé ; en cas d'opposition des parents, les autorités civiles avaient le pouvoir d'accorder des exemp-

L'application de la Sanction dans les colonies rencontra une opposition considérable. Les gens peu fortunés n'avaient guère à perdre en se mariant contre la volonté de leur famille ; il s'agissait souvent de ceux qui désiraient se marier par amour ou légitimer une relation sexuelle pré-nuptiale, sans se préoccuper de la différence sociale. Mais le problème crucial était posé par les mariages inter-raciaux.

Les préjugés raciaux et la raison d'Etat ne l'emportaient pas toujours sur les passions humaines, pas plus que les impératifs moraux de l'Eglise.

Plusieurs autres décrets royaux sur la question des mariages inégaux suivirent celui de 1778, révélant une double controverse. La couronne favorisait les mariages dans les colonies, parfois malgré l'opposition parentale, pour y encourager la croissance de la population. Or il existait un important rejet des mariages inter-raciaux de la part des autorités coloniales, à cause de leur volonté de maintenir la "pureté du sang"

Au départ, il n'était pas facile de savoir qui avait besoin d'une permission officielle pour épouser un "membre des castes", c'est-àdire un "'non Blanc".

En 1810, ce doute fut finalement levé par un décret ordonnant aux nobles et aux autres adultes dont la pureté de sang était vérifiée et qui voulaient se marier avec des

Noirs, des mulâtres, et d'autres castes, de demander une licence à l'autorité civile coloniale. Ceci impliquait une interdiction potentielle des mariages inter-raciaux et établissait que le mariage était une affaire de l'Etat. Il ne s'agissait plus de protection des intérêts familiaux mais de la stabilité de l'ordre social, c'est-à-dire, dans les colonies, de la hiérarchie raciale.

Les femmes sous contrôle

Quelles furent les conséquences pour les femmes de cette évolution raciste de la loi matrimoniale ? Quand une position sociale est attribuée à des qualités inhérentes, naturelles, raciales, et a fortiori héréditaires, le contrôle de l'élite sur la capacité de procréation de ses femmes est essentiel pour préserver sa prédominance sociale. Ainsi, selon un juriste espagnol du XIXe siècle, seules les femmes pouvaient apporter des bâtards au sein d'une famille. En institutionnalisant la notion métaphysique du sang comme le détenteur du prestige de la famille et l'instrument idéologique de garantie de la hiérarchie sociale, l'Etat, en alliance avec des familles de sang pur, soumit les femmes à

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un nouveau contrôle de leur sexualité, alors que les hommes prenaient leur plaisir avec des femmes de bas statut social sans avoir à assumer aucune responsabilité.

L'Eglise a défendu la liberté de mariage afin de protéger la vertu sexuelle comme valeur morale en tant que telle ; l'Etat transforma le mariage en instrument pour protéger le corps social.

Mais il faut émettre une réserve : la réglementation légale du mariage fut nécessaire précisément parce qu'il y eut toujours des hommes et des femmes qui défiaient l'ordre politique et racial et ses valeurs sociales et morales.

Le racisme actuel ne découle pas seulement de l'expansion coloniale. Au XIXe siècle, le racisme "scientifique" vint remplacer la métaphysique de la pureté du sang, aidant à masquer la contradiction entre la doctrine individualiste du mérite et la réalité de la société de classes en formation remplie d'inégalités sociales. Les conflits raciaux ne peuvent être réduits à un résidu colonial anachronique. La forme particulière qu'ils prennent en Amérique latine, et leurs liens étroits avec le contrôle de la sexualité des femmes, vient du tout début de la société coloniale, quand la conquête des femmes représentait une part essentielle du projet colonial. *

Nacla, février 1991

8) Ibidem.

9) Ibidem.

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