Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

HAITI

Le prophète désarmé

· Inprecor n° 355, 19 juin 1992 · p. 18-20 · 2 955 mots

États-Unis France

Les dernières semaines, les événements se sont accélérés en Haïti. Les mobilisations se sont intensifiées, surtout dans les lycées et les facultés. La répression atteint de nouveaux sommets. Marc Bazin a été nommé Premier ministre par les putschistes (voir Inprecor n° 339 du 25 octobre 1991).

Parallèlement, les Etats-Unis se livrent, dans les coulisses, à de grandes manœuvres pour imposer une solution qui pourrait signifier une mise sous tutelle d'Haïti.

Arthur MAHON

UNE FEMME d'un quartier de Raboteau, un bidonville de la ville de

Gonaïves, déclarait à un début du printemps : « Il y a deux semaines, des pneus ont été enflammés par ici au milieu de la nuit, on ne sait pas par qui.

De temps en temps, on trouve des tracts dans la rue. La population montre qu'elle n'est pas endormie. Quand il y a trop de calme en Haïti, il faut toujours s'attendre à ce que quelque chose éclate. » Dans sa majorité, le peuple résiste en silence. Il prend des notes mentalement. Mais, en même temps, il s'impatiente et s'énerve. Et l'armée sait qu'elle pourrait être confrontée à de brusques explosions.

L'embargo qui avait été décidé l'Organisation des Etats américains (OEA) n'a plus guère d'existence. Les camions qui apportent en Haïti des produits de toutes sortes (notamment des équipements pour l'armée) se bousculent aux postes frontières de la République dominicaine. Il y a longtemps que les putschistes ont obtenu que des tankers apportent l'essence et le fuel en grandes quantités. Et pourtant, les prix ont augmenté de manière catastrophique pour les plus pauvres. Même les prix des produits de première nécessité, qui n'ont jamais été concernés par l'embargo, ont

HAITI augmenté d'au moins 20 %, et souvent de beaucoup plus. Depuis le coup d'Etat, l'économie s'est effondrée.

Résistance et mobilisations

A la campagne, les paysans souffrent plus que jamais de la répression. Après le coup d'Etat, des centaines de milliers de personnes avaient fui la répression qui sévissait dans les villes et trouvé refuge à la campagne. Mais la situation y est devenue insupportable. Le système des "chefs de section" — civils nommés par l'armée pour faire régner l'ordre — a été remis sur pied. Et ces derniers ont reconstitué leurs réseaux d'hommes de main. De nouvelles armes leur sont distribuées. C'est ainsi que, dans le département du Sud-Est, qui ne compte que 300 soldats, 17 camions chargés d'armes, brésiliennes et israëliennes selon les rumeurs, sont arrivés au mois de janvier.

A la campagne, la répression a deux objectifs : briser l'esprit contestataire des paysans et leur extorquer de l'argent. Pour ce faire, on arrête les paysans et on les bat jusqu'à ce qu'ils donnent la somme d'argent demandée. Tout est bon pour les rançonner. Certains vendent tous leurs biens et, au risque de leur vie, tentent de gagner les Etats-Unis sur un voilier. Ils sont plus nombreux encore à se cacher dans les forêts et les montagnes. Ils reviennent chez eux de temps en temps pour se ravitailler, mais ne peuvent plus cultiver leurs terres.

La résistance s'est longtemps exprimée essentiellement sous la forme de graffitis, d'affiches, de tracts, de bulletins, de manifestations-éclairs. Une vingtaine de petits bulletins (certains imprimés à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires) sont diffusés dans le pays. Les plus connus sont Kawoutchou (Pneu), Mawon marron), Kokoriko, Pikan Wouj (Piquant rouge). Certains bulletins appellent à la formation de comités de résistance.

Depuis le début du mois d'avril, les mobilisations se développent à Port-au-Prince et dans plusieurs villes de province. Le 29 avril 1992, des milliers d'habitants de la capitale ont fait un concert de bruits pour réclamer le retour d'Aristide. Le 2 mai, 200 prêtres et religieuses défilaient en procession dans les rues de Port-au-Prince, ils réclamaient la libération d'une religieuse vénézuélienne trouvée en possession de calendriers portant la photo d'Aristide. Cette procession était aussi une manière de répondre au nouveau nonce, qui avait présenté la veille ses lettres de créance au président des putschistes : le Vatican est ainsi, de ce fait, le premier Etat qui les reconnaît officiellement. « Faire bouillir la marmite »

Les étudiants ont été les premiers à se mobiliser au printemps. En dépit de bastonnades, d'arrestations et de jets de gaz lacrymogènes, ils n'ont pas hésité à organiser de véritables manifestations dans les établissements scolaires et à braver l'armée lorsqu'elle arrivait sur les nale des étudiants d'Haïti (FENEH) a célébré la le thème : « Université, carrefour de la résistance ». Le 18 mai, une action d'éclat a été accueillie avec enthousiasme par la population, et a donné un nouvel élan aux mobilisations. Ce jour-là, un petit avion, qui avait décollé de l'étranger, a arrosé de tracts plusieurs quartiers de Port-au-Prince et quelques villes de province. Le tract portait, sur

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une face, un portrait d'Aristide surmonté du drapeau national, et, sur l'autre, un appel à une « mobilisation de longue haleine », à une « résistance totale et absolue » et à « faire bouillir encore plus la marmite de la mobilisation dans l'ordre, la discipline et l'unité ». Il appelait aussi à écouter Radio-16 décembre, une nouvelle station en ondes courtes qui émet vers Haïti depuis les EtatsUnis. Elle vient suppléer en partie Radio Enriquillo, catholique et solidaire du peuple haïtien, qui émet depuis la République dominicaine, et dont le gouvernement de Balaguer a interdit les émissions en créole. Radio Enriquillo continue cependant à transmettre chaque jour des informations en créole... sous la forme de chansons.

Impuissante à empêcher l'action du 18 mai, l'armée a répliqué par une répression, d'autant plus sauvage qu'en quelques jours plusieurs militaires ont été agressés ou tués. Le numéro 3 de l'armée a même été visé par

Pourquoi ces agressions ? Un militaire a été attaqué et son arme dérobée ; il a sans doute été attaqué par un groupe de résistants, mais on sait, par contre, qu'au moins trois des soldats tués ont été exécutés par d'autres militaires connus pour leurs exactions.

Depuis quelques semaines, l'armée cherche à terroriser la population en employant les mêmes méthodes que lors du coup d'Etat. On entend des tirs à travers tout le pays. Selon le MISS bulletin Résistance et Démo- LIBERTY cratie, qui cite un organe de défense des droits de USA l'homme, entre le 22 et le 25 mai, dans une zone de Port-au-Prince, une centaine de personnes auraient été victimes d'exécutions sommaires, et certains corps jetés à la mer. Les prisons sont pleines. Le soir, des enfants sont enlevés dans les quartiers populaires. La nuit, l'armée mitraille les enfants des rues. Le foyer nommé "La famille c'est la vie", qui avait créé par Aristide pour les accueillir, a été incendié.

Malgré la répression, les élèves des lycées publics et de quelques collèges privés n'ont pas tardé à prendre le relais des étudiants dans la capitale et dans plusieurs villes de province. Le 24 mai, le gouvernement décidait de fermer pour une semaine la plupart des classes des lycées publics et d'avancer la date des examens. Mais les élèves se rendirent tout de même dans leurs écoles, souvent encerclées par l'armée. De nouveaux affrontements ont eu lieu, et au moins un élève a été tué dans la capitale. Le ler juin, deux lycéennes ont été blessées par balles, après que des militaires aient investi leur école, où un drapeau portant l'effigie d'Aristide avait remplacé le drapeau national. Le 3 juin, des élèves ont déchiré leurs papiers d'examen et lancé des pierres contre les militaires qui entouraient leur école.

Rarement les Etats-Unis auront eu une attitude plus hypocrite qu'au sujet d'Haïti. Tout en manœuvrant dans les coulisses pour affaiblir la position d'Aristide, ils font périodiquement des gestes pour faire croire qu'ils appuient le retour de la démocratie : rappel momentané de leur ambassadeur, petites phrases de condamnation de Bush, retrait des visas à certains Haïtiens, etc. Ces gestes sont destinés à la fois à l'opinion internationale et au peuple haitien.

Le eynisme international

L'hypocrisie de l'administration Bush a été particulièrement mise en relief par le scandale des boat people. Depuis le début de la crise, 38 000 réfugiés ont été interceptés par les garde-côtes américains. Parmi eux, 23 000 ont été ramenés en Haïti, où l'armée a relevé immédiatement leur identité et leurs empreintes digitales. Seuls 10 000 ont été autorisés à se rendre aux Etats-Unis pour poursuivre leur démarche de demande d'asile. Les autres attendent une décision,

Non ! Mais, si vous voulez. on vous ramène jusqu'à votre navire! parqués dans la base militaire de Guantanamo. Finalement, pour mettre fin à ce problème, Bush a décidé, le 24 mai, de refouler directement les réfugiés qui seraient interceptés en mer. Le camp de Guantanamo, situé à Cuba, va être fermé. C'est ainsi qu'à la fin mai, un réfugié, qui disait avoir déserté la police haïtienne, se jetait dans la mer avant d'être remis aux autorités haïtiennes, en criant qu'il préférait mourir.

A plus petite échelle, le gouvernement français agit avec le même cynisme pour empêcher les demandeurs d'asile haïtiens d'atteindre ses frontières. Comme la plupart passaient avant par la Suisse, il a obtenu du gouvernement helvétique qu'il refuse l'entrée aux Haitiens non munis d'une invi-

HAITI tation. La compagnie aérienne française Air France, par laquelle les Haïtiens arrivaient en Suisse, a interprété ces mesures de manière encore plus restrictive. C'est ainsi que, de manière tout à fait illégale, le 11 février 1992, l'embarquement était refusé à 90 Haïtiens sur 103, pourtant tous munis de billets.

Un gouvernement fantoche

Le gouvernement putschiste et l'armée se sont opposés avec virulence à la ratification du protocole d'accord signé le 23 février 1992 à Washington par Aristide et des représentants du Parlement. Il ne put jamais être ratifié par les députés et les sénateurs. Les parlementaires opposés à l'accord (et d'autres, qui avaient été payés pour cela) quittèrent la salle, empêchant que le quorum nécessaire ne soit atteint. Des militaires menacèrent ensuite de leur arme ceux qui restaient dans la salle. Peu après, la Cour de cassation rejeta le protocole d'accord en le

Dans un premier temps, ces événements divisèrent ceux qui s'étaient ralliés au coup d'Etat. C'est ainsi que le secteur de la bourgeoisie, touché par l'embargo de l'OEÁ, souhaitait la ratification de l'accord de

Washington. C'était aussi le cas de certains parlementaires qui s'étaient réjouis du coup d'Etat mais qui en ont maintenant assez de vivre sous la menace de l'armée et des duvaliéristes. Ainsi, du fait de l'accord de Washington, les putschistes se sont trouvés quelque temps en difficulté. ment putschiste, l'armée et des représentants du Parlement ont réussi à se mettre d'accord sur un texte de propositions qui, après quelques modifications, a été ratifié par les députés et les sénateurs qui n'avaient pas boycotté le vote. Il faut souligner que ce succès a été rendu possible grâce à l'attitude de la plupart des parlementaires membres du PANPRA, qui fait partie de l'Internationale socialiste et est financé par le Parti socialiste français. L'accord ainsi conclu prévoyait la nomination d'un nouveau Premier ministre (en remplacement de Jean-Jacques Honorat), la mise en place d'un gouvernement « de consensus et de salut public », qui devait reprendre les négociations, et la démision de Nérette, le président des putschistes. Ce dernier ne serait pas remplacé « tant qu'on n'aurait pas trouvé une solution globale et définitive à la crise ». Marc Bazin a été désigné, le 2 juin, au poste de Premier ministre, et sa nomination a été ratifiée par le Parlement — le

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= HAITI PANPRA qui pensait que l'un des siens serait nommé s'en mord maintenant les doigts.

Cette nomination qui, quoi qu'en dise Bazin, enterre l'accord de Washington, a suscité des protestations de la part de l'OEA (qui venait de décider un renforcement de l'embargo), de Washington et de Paris. Jean-Claude Roy, un des idéologues du coup d'Etat, a même joint sa voix à ce concert d'indignation. Selon lui, « nous pouvons nous attendre au pire, à une instabilité continue et à de plus en plus de violence ».

Peu d'Haïtiens pensent encore qu'une solution négociée est possible. Il devient clair que l'organisation d'une résistance clandestine et de mobilisations populaires est la seule voie réaliste pour mettre fin à la dictature et imposer le retour d'Aristide.

Les louvoiements d'Aristide

Cette nouvelle situation a amené Arisitide à modifier son langage. Après le coup d'Etat, il avait surtout mis l'accent sur l'embargo, qui devait faire s'écrouler la dictature (il a principalement permis à quelques trafiquants de s'enrichir) et sur les pressions internationales. Dans ses messages, transmis par Radio Enriquillo, il s'efforçait de redonner espoir au peuple haitien. Mais il ne l'appelait pas à s'organiser. Son discours du 7 février 1992, anniversaire de son entrée en fonctions, marqua un premier tournant. Faisant référence à la lutte des esclaves contre les colons français, il lança un vibrant appel à « monter toujours plus haut le drapeau de la résistance ».

Après la signature des accords de Washington, dont le contenu décevait les Haïtiens, Aristide affirma de manière combative qu'il n'était pas question que le général Cédras tire profit de l'amnistie prévue. Mais, en même temps, par certaines déclarations, il chercha à rassurer la bourgeoisie haïtienne et l'impérialisme. Il expliquait, notamment, que lui seul pourrait empêcher des actes de représailles et reconstituer l'unité du peuple haitien. Il affirmait aussi qu'une fois revenu au pouvoir, il serait contraint d'à avancer lentement « comme une voiture prise dans un embouteillage ».

Lorsqu'il est apparu clairement que l'accord de Washington resterait lettre morte, Aristide a changé de ton. Le 18 mai, il appela à passer « à la vitesse supérieure » dans la résistance. Lors d'un message en forme de poème, il déclara notamment : « La lumière de l'histoire éclaire notre mémoire / La lumière de l'histoire chauffe notre mémoire / Pour que nous marchions la tête droite / La tête droite en direction de manifestations / A l'université, manifestation / A l'école, manifestation / A l'église, manifestation / Dans la rue, dans la montagne, en ville | Aux quatre coins du pays / Appelez, criez, protestez, piafez / Sautez, appelez, criez / Répétez partout sans arrêt / Liberté ou la mort / Démocratie ou la mort / Liberté ou la mort / Démocratie ou la mort. »

Il est très positif qu'Aristide ait rompu avec le langage qu'il a employé pendant les premiers mois, et qui favorisait l'attentisme. Mais la construction d'un mouvement de résistance nécessite un programme tirant les leçons de ces dernières années — notamment sur la nécessité de n'accorder aucune confiance à la bourgeoisie et sur la préparation minutieuse d'un affrontement armé. Sans doute n'est-ce pas à Aristide d'avancer ces orientations. Il cherche à exploiter à fond ses possibilités d'action au niveau diplomatique et à fissurer le camp de ses adversaires, et il est compréhensible qu'il se considère tenu à une certaine réserve. Mais cela ne devrait pas le mener à prononcer des paroles qui peuvent entraver la prise de conscience du peuple haitien et ralentir la construction d'un mouvement de résistance ayant les moyens d'affronter la dictature.

Une tactique qui sème le trouble

Malheureusement, après avoir insisté de longs mois sur le caractère « non violent » de la résistance, et appelé de ses vœux « l'unité de la minorité privilégiée et de la majorité défavorisée », il a contribué à brouiller les esprits sur des questions essen-

Le principal atout d'Aristide est l'intensité de ses rapports avec le peuple haïtien, qui sont plus forts que jamais. Dans la conscience collective, Aristide est la grande figure morale et religieuse qui incarne plusieurs siècles d'espoirs et de luttes qui, depuis la victoire sur le colonialisme et l'esclavagisme, n'ont cessé d'être trahis.

Lorsqu'il était au Palais national, Aristide aurait pu utiliser sa relation exceptionnelle avec le peuple haïtien pour impulser son organisation et son autodéfense. La suite des événements a démontré que c'était la seule orientation réaliste. Certes, ce n'était pas une tâche aisée, et Aristide a parfois essayé d'aller dans ce sens. Mais, en général, il a préféré donner la priorité aux manœuvres et à la ruse dans le but d'"'endormir" ses adversaires et de gagner du temps. Cela a seulement favorisé l'attentisme de la population. Or, de ce point de vue, la politique d'Aristide depuis le coup d'Etat a beaucoup de points communs avec celle menée lorsqu'il était au Palais national. En effet, il semble considérer à tort que, vus les liens qui l'unissent au peuple haïtien, sa combativité ne sera pas affectée par ses manœuvres et les gages donnés à l'adversaire. La nomination de Bazin a-t-elle clos le temps de la diplomatie et des négociations ? Il semble au contraire que, pour les Etats-Unis, c'est maintenant que tout commence. Le 4 juin 1992, Bush a rencontré des chefs d'Etat de la Caraibe anglophone. L'un d'eux a expliqué ensuite la nécessité d'une solution régionale engageant plus particulièrement les Etats-Unis. Le lendemain, la presse dominicaine se faisait l'écho des efforts de Balaguer pour organiser une rencontre Bazin-Aristide et prôner « une formule politique dénommée troisième option ». Et, le 6 juin, le New York Times annonçait que l'administration Bush travaillait à une solution négociée, dont les points essentiels seraient : un retour d'Aristide qui devrait être accepté « par les forces d'opposition »; l'envoi d'une force multinationale de maintien de la paix sous le contrôle de l'OEA ou de l'Organisation des Nations-Unies (ONU) ; la participation des forces armées au choix d'un Premier ministre. Parallèlement, la presse nord-américaine essaye à nouveau de discréditer Aristide et mène campagne pour la levée de l'embargo.

Tout est mis en place pour qu'Aristide accepte de lui-même le nouveau Premier ministre et que, face à la vague de terreur qui sévit en Haïti, l'opinion internationale cautionne l'envoi d'une "force de paix", voire la mise sous tutelle d'Haiti. *

15 juin 1992

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