Cependant, il serait erroné de penser que la signature du Traité d'Asuncion, le de la région et qui rencontre un véritable écho populaire, mais le caractère de
Traité est avant tout un accord commercial ; ses conséquences sont immédiates
Mercosur, un projet en gestation
Pour le moment, le projet de marché commun pour le Cône sud de l'Amérique latine, Mercosur, provoque plus de bruit que de dégâts (1).
26 mars 1992, ne serait due qu'aux manœuvres diplomatiques ou aux pressions de l'impérialisme nord-américain (qui, de toutes façons, ont existé).
De nombreuses raisons de poids, historiques, économiques et politiques, ont poussé à la concrétisation de ces accords.
Le problème n'est pas celui de l'intégration, vieux drapeau des nationalismes elasse du Mercosur, ainsi que ses conséquences immédiates et illimitées. Le
— il est déjà utilisé dans certains pays pour justifier l'ajustement capitaliste néolibéral — ; c'est la main de fer dans un gant de velours.
Aldo GILI
LES ANTECEDENTS les plus importants du
Traité d'Asuncion sont les accords bilatéraux passés entre certains pays du
Cône sud, concernant initialement les échanges commerciaux, et instaurant des traitements de faveur aux signataires pour leur participation aux marchés intérieurs, en pratiquant des tarifs douaniers et des taxes à l'importation plus faibles pour les produits des pays qui intègrent l'accord.
C'est le cas des traités commerciaux qui lient l'Uruguay, l'Argentine et le Brésil.
Mais, on ne peut comprendre le processus qui a abouti au Mercosur et ses limites sans prendre en compte les accords survenus entre l'Argentine et le Brésil au niveau commercial, économique, productif et technologique. Initiés à partir de 1985, ils concernent aussi bien la complémentarité technologique dans des secteurs comme l'industrie nucléaire et l'aéronautique que les accords commerciaux plus traditionnels, en passant par la complémentarité productive dans l'industrie métallurgique et automobile, ainsi que par
22 autres compromis.
AMERIQUE LATINE
Ni l'Uruguay ni le Paraguay n'ont leur place dans un tel processus et, à vrai dire, vu leur poids économique, productif et technologique, on ne peut pas les considérer comme faisant partie du cadre du Mercosur.
Pourquoi le Mercosur ?
Plusieurs conditions ont été remplies et, un jour d'automne 1991, le marché commun du Sud s'est concrétisé. En premier lieu, les tentatives, aussi bien de l'Argentine que du Brésil comme des autres signataires, d'intégrer le Chili au projet ont abouti.
Le Chili, dans le triste panorama latino-américain, est un exemple pour les bourgeoisies de la région et pour le capital international, compte tenu de sa relative réussite économique. Après être parvenu à créer une nouvelle couche moyenne consommatrice, le Chili a tissé des relations exceptionnelles avec les Etats-Unis, lui permettant d'entrer dans le marché intérieur nord-américain sans supporter les contraintes imposées, par ailleurs, à tous les autres pays du Mercosur. Les terribles conséquences de la politique chilienne sur la population sont, évidemment, des sujets qui n'entrent pas en ligne de compte dans la discussion au sujet du Mercosur.
Ensuite, si on compare les tarifs douaniers et les mesures non tarifaires appliqués aux produits latino-américains par les EtatsUnis, le fait que l'Argentine et le Brésil subissent à eux seuls un coût élevé, tandis que le Chili en supporte la charge la plus faible pour ses marchandises, permet d'envisager, dans un probable futur accord, l'entrée sur le marché nord-américain de manière relativement plus facile, surtout pour le Brésil.
Par ailleurs, la rapide concrétisation du Mercosur s'explique par l'intention du Brésil de ne pas perdre le contrôle des actions des pays de la région, surtout dans ses relations avec le capital financier. Dans un passé récent, les attitudes indépendantes de l'Uruguay empêchèrent, dans les faits, la possibilité, par ailleurs peu probable, de négocier de façon conjointe la dette extérieure au sein de ce qu'on appelait à ce moment-là le Groupe des Huit (2).
Quand Bush lança l'Initiative pour les Amériques (3), deux présidents se disputèrent l'honneur d'être les premiers à appeler le "grand frère" nord-américain pour appuyer son plan : le président Lacalle de l'Uruguay, qui devança de peu le président de l'Argentine, Menen.
Collor de Melo, le gouvernement brésilien ou la bourgeoisie de ce pays n'ont pas une attitude plus indépendante et "nationaliste" que leurs homologues du Cône Sud, mais il y a bien des intérêts différents qui, dans le cas du Brésil, lui permettent des marges de manœuvres plus grandes, et lui donnent à l'extérieur un profil extrêmement plus digne que celui de Lacalle et de Menen.
Accords et austérité
Le Traité prétend, donc, dans un premier temps, parvenir à des accords commerciaux, en instituant des tarifs douaniers communs pour les produits de la région, puis une douane unique avec des tarifs douaniers également communs pour les produits extérieurs à la région. Il s'agit d'intégrer dans ce processus, d'autres pays (le Chili, la Bolivie), en essayant finalement d'arriver à des accords au niveau des politiques macro-économiques et du contrôle de l'inflation, puis à une intégration monétaire. 1) Voir Inprecor n° 346 et 347 des 14 et 28 février 1992. 2) Le groupe des Huit est un regroupement informel de huits pays d'Amérique latine, visant à obtenir une renégociation générale de la dette extérieure. 3) Voir Inprecor n° 325 et 339 des ter mars et 25 octobre 1991.
= AMERIQUE LATINE
L'unique chose qui a abouti jusqu'à présent, c'est le calendrier de réduction des tarifs douaniers pour les produits de la région. Tout le reste est encore du domaine de la fiction. Toutefois, il faut remarquer que ce seul fait a déjà entraîné de profonds changements dans beaucoup de secteurs économiques des pays les plus faibles comme l'Uruguay et le Paraguay — la faiblesse de leur économie les rend très sensibles au moindre changement dans les plans d'accumulation du capital de la bourgeoisie.
La fin du processus de substitution des importations, en vogue durant près de 30 ans, laissa de côté de nombreux secteurs de l'économie. Le Mercosur est utilisé dans bien des domaines pour en finir avec la combativité des travailleurs et des secteurs populaires, procédant à un ajustement qui permet un plus grand profit, c'est-à-dire une plus grande exploitation des salariés et du peuple, qui se traduit par le chômage et la création d'une armée de main-d'œuvre de réserve.
Mais, le Mercosur remet aussi à jour le rapport de forces entre les bourgeoisies jusqu'à de nouveaux accords, alors que la production "pirate" est à la mode — cela concerne des marchandises qui proviennent d'autres pays, auxquelles on change les étiquettes pour y inscrire Made in Uruguay ou Paraguay et qui sont destinées ensuite au Brésil ou à l'Argentine. Le Traité prévoit aussi des accords qui aboutiront à la fermeture de la majorité des entreprises uruguayennes, alors que des représentations des sociétés argentines ou brésiliennes seront installées en Uruguay.
Mais, les faiblesses du projet ne vont pas tarder à apparaître. Les intérêts des différentes bourgeoisies sont très importants, ainsi que leurs relations avec l'impérialisme et leur participation dans la division internationale du travail. Des pays avec une certaine capacité de négociation, comme le Brésil, s'associent dans ce Traité avec d'autres qui sont plongés dans une crise sociale et économique.
Le Brésil a déjà proclamé son intention d'encourager le développement et la protection de sa production agricole, s'opposant ainsi à tous les accords signés et, de façon frontale, aux intérêts argentins et uruguayens. La réaction argentine, c'est-à-dire l'adoption de contre-mesures, n'a pas eu d'effet dans les milieux brésiliens. L'Uruguay, lui, a affirmé, officiellement, que « le Mercosur n'est pas en danger ».
L'impérialisme, qui prétendait avoir le contrôle strict de tous les traités régionaux entre les pays d'Amérique latine, a donné son accord au Mercosur, l'encourageant, en partie, avec l'Initiative pour les Amériques et en signant le Pacte du Jardin des roses, ou "4 + 1", avec le Brésil, l'Argentine, le Paraguay et l'Uruguay.
Les Etats-Unis et l'accord
Il s'agit là d'une nouvelle forme de domination, dictée par la faiblesse évidente des Etats-Unis devant d'autres puissances centrales, un effort pour récupérer du terrain, en s'appuyant sur son domaine de chasse exclusif : l'Amérique latine.
Ceux qui analysent le Mercosur comme un accord commercial de plus, comme le fait une partie de la gauche uruguayenne, méconnaissent la nouvelle forme que prend l'exploitation impérialiste, et qui lui sert aussi d'excuse pour abandonner définitivement des traditions qui, bien que formelles, impliquent un certain degré d'affrontement avec le système. C'est ainsi que la gauche a abandonné le slogan « Pas de paiement » ou « moratoire » de la dette ; l'attaque de l'impérialisme nord-américain et de ses conséquences (dont, par exemple, la défense de Cuba) semble aussi démodée.
En Uruguay, la discussion sur le Traité a eu lieu au sein de la coalition le Front large (Frente Amplio, FA) au moment où l'Assemblée générale votait le Traité d'Asuncion. Le Mouvement de participation populaire (MPP, qui regroupe au sein du FA la gauche révolutionnaire, dont le MLN-Tupamaros et le Parti socialiste des travailleurs, section uruguayenne de la IVe Internationale), avec le Mouvement 26 mars et d'autres petites forces, a clairement dit que le Mercosur signifiait l'exploitation des pays de la région et n'avait rien à voir avec la prétendue intégration latino-américaine — ce qui fut justement l'argument de la majorité du FA. La synthèse de la position finalement adoptée explique que l'Uruguay ne peut pas se permettre le luxe de rester dehors.
Effets sociaux et incertitudes
Aujourd'hui, plus d'un an après la signature du Traité d'Asuncion, plus personne ne le défend, à l'eception du gouvernement.
En Uruguay, depuis la signature de l'accord, le chômage a augmenté de 20 %, les salaires ont baissé de 10 %, et le secteur informel s'est accru de 13 %. Ces données indiscutables montrent non seulement l'erreur des positions majoritaires du FA, mais aussi qu'un vieux rêve de la gauche majoritaire — l'accord avec des secteurs de la bourgeoisie nationale qui s'affronteraient aux secteurs hégémoniques du capital qui contrôlent le pouvoir et le gouvernement — peut commencer à se conrétiser. Il s'agit des secteurs patronaux affectés par le traité, qui commencent à s'exprimer politiquement, y compris dans les rangs du gouvernement du Parti national.
Ainsi, l'ancien directeur de la
Banque centrale, Javier de Haedo
(maintenant conseiller personnel du président de la République) a déclaré sans détours qu'« en 1996 le Mercosur n'existera plus », car c'est une illusion de penser harmoniser les politiques macro-économiques et qu'il n'est pas non plus possible de réduire les tarifs douaniers pour l'échange commercial entre les quatre pays. En définitive, pour ce néolibéral à outrance, « le Mercosur est une grande excuse nationale pour faire des choses que l'esprit conservateur des Uruguayens ne permettrait pas » (4).
En somme, dans le cadre de la crise et de la dépendance, cet ajustement capitaliste représente, avant tout, la recherche d'un changement fondamental dans le rapport de forces entre le travail et le capital, et une opération idéologique du néolibéralisme. *
Montevideo, mai 1992
4) La Republica, 28 avril 1992