Penjeu moldave
« La Moldavie doit abandonner ses visées irréalistes. Je ne comprends pas pourquoi la Moldavie veut à tout prix être un Etat unitaire », a déclaré le ministre des Affaires étrangères russe, Andrei Kozyrev, lors d'une interview au Monde (7 juin 1992), en commentant les affrontements sanglants entre les troupes moldaves et les forces luttant pour établir un Etat "slave" séparé dans la partie orientale de la Moldavie. Le soutien de Kozyrev à un nouveau tracé des frontières moldaves dévoile les intentions guerrières des dirigeants russes, dont le maire de Léningrad, Anatoli Sobtehak et le Vice-président russe, Alexandre Routskoï, qui a affirmé, le 20 juin 1992 : « Tout le monde doit savoir que la Russie ne tolérera plus que les russophones soient traités ainsi. » Colin MEADE
CELA met un point final aux espoirs de Mircea Snegur, le président moldave, qui, après l'échec du coup de force des conservateurs, en août 1991, déclarait que le nouveau leader russe, Boris Eltsine, saurait « comment instaurer des relations entre les populations sur une nouvelle base, sans ingérences dans les affaires des autres peuples ».
La Moldavie, qui a proclamé son indépendance le 27 août 1991, juste après le putsch de Moscou, succède à la République soviétique socialiste de Moldavie, formée après l'annexion de la province roumaine de Bessarabie, selon les termes du Pacte germano-soviétique de 1940 — la Bessarabie appartenait à la Roumanie depuis la fin de la Première Guerre mondiale.
A l'époque de l'Union soviétique, de nombreux Russes et Ukrainiens s'installèrent en Moldavie, surtout comme ouvriers de l'industrie à l'Est de la République ; c'était une politique délibérée de Moscou de contrôle sur les républiques non russes. Actuellement, environ les deux tiers de la population de la République (au total 4,5 millions de personnes) sont moldaves — d'un point de vue ethnique et linguistique,
ce sont des Roumains —, et il y a 14 % d'Ukrainiens et 13 % de Russes. La région disputée de Transnitrie abrite environ 40 % de Moldaves, 28 % d'Ukrainiens et 25 % de
Comme ailleurs en Union soviétique, la perestroïka et la glasnost ont provoqué un regain des revendications nationalistes moldaves, et, en réaction, une mobilisation de secteurs russophones favorables à Moscou et de la minorité des 150 000 Turcs qui parlent gagaouze. La plupart des non-Moldaves qui vivent en ville, surtout dans la capitale, Chisinau (Kichinev), étaient prêts à soutenir le mouvement pour l'indépendance. Ainsi 6 des 12 députés gagaouzes ont voté pour la déclaration d'indépendance de 1991, ainsi qu'un nombre important d'Ukrainiens et de
Confiante en la Communauté européenne (CE), en l'Organisation des Nations-unies (ONU), et surtout, en Eltsine, la direction moldave a fait des efforts en direction de la population non moldave de la République ; malgré les protestations tant du Front populaire moldave nationaliste radical que de T'Interfront russe, en 1989, une loi sur la langue envisageait de conserver le russe, « aux côtés du roumain », pour les démarches officielles entre les différentes nationalités ; la citoyenneté a été proposée à tous les résidents, et Snegur a repoussé à diverses reprises tout projet de réunification avec la Roumanie — l'un des pires cauchemars des Russes (le Front populaire y est favorable). Quand les armes s'en mêlent
Cependant, les forces favorables à Moscou de la République du Dniestr (RD), proclamée en septembre 1990, et de la République de Gagaouzie, n'ont montré aucune volonté de conciliation, s'engageant dans une course aux armements pour consolider leur pouvoir dans la région. Ces efforts se sont ralentis après le coup de force d'août 1991. Au départ, la direction moldave a conseillé aux Moldaves de la région de la RD de ne pas opposer de résistance armée, en espérant certainement que les Russes les aideraient à reprendre le contrôle.
Mais, comme il devenait de plus en plus évident que les autorités russes, malgré des négociations et des accords répétés, n'étaient ni capables ni désireuses de faire cesser l'agression, les autorités moldaves ont commencé à mettre en place leurs propres forces armées, et ont accepté l'aide roumaine à cette fin.
La 14e armée soviétique, basée à Tiraspol, dans la DR, joue un rôle crucial et révélateur. Ses troupes ont été accusées d'avoir participé aux combats récents dans la RD, et d'avoir fourni des armes. L'armée et les autorités politiques russes, tout en exprimant - leur désaccord face à cette insubordination, ont fait peu de choses pour la faire cesser et beaucoup pour la faciliter. Le 13 décembre 1991, le chef de la 14e armée, le général Guennadi Yakovlev a accepté le poste de responsable des forces de sécurité de la RD ce qui lui a valu cette molle réprimande du chef des forces armées de la Communauté des Etats indépendants (CEI) : « Les forces armées ne doivent pas s'investir dans les conflits au sein ou entre des républiques. »
Le mois suivant, alors que l'Ukraine prenait en charge le district militaire de la zone, la 14e armée a été placée sous le contrôle direct de la CEI, sous la supervision d'un certain général Gromov, un proche de l'ancien ministre de l'Intérieur soviétique, Boris Pougo, qui s'est suicidé après l'échec du putsch d'août, où il avait joué un rôle central. Le ler avril 1992, le contrôle de Moscou sur cette force, qui opérait sur le territoire moldave, a été réaffirmé, et malgré une promesse de retrait faite par Eltsine, le 28 mai, elle est restée en
Alors qu'Eltsine a pris ses distances par rapport aux déclarations extrêmement nationalistes de son Vice-président, Routskoy, dans les faits, il a cautionné la poursuite de la même politique. Eltsine aime dire que les forces du type de la 14e armée sont des garantes de la paix et n'ont aucun but impérialiste; mais il est aussi ferme dans sa détermination à assurer que la Russie conserverait la colonne verté-.. brale de l'ancienne Armée rouge et il a lui-même affirmé, après le coup de force, qu'il était prêt à envisager des révisions de frontières. Cependant ses "distances" de circonstance prises par rapport à l'armée et aux nationalistes n'empêchent pas ces derniers de faire ce qu'ils veulent.
Les objectifs de l'armée ont été dévoilés par l'un des alliés d'Eltsine dans l'état-major, le général Dimitri Volkogonov : la création d'une force de 1,5 million d'hommes à partir de l'armée actuelle de 4 millions de membres, avec pour but la défense des frontières de la Russie et le maintien de
Selon un dirigeant militaire de la RD, Vladimir Ryliakov, l'objectif des actions du moment est de « préserver une seule armée et un espace économique unique sur tout le territoire de l'Union soviétique ». D'ailleurs, une enclave dominée par Moscou en Transnitrie constituerait une base d'appui pour créer des régions "indépendantes" gérées par la population russe dans l'Ukraine voisine, fournissant à leur tour des pré-
CEI textes pour une intervention directe des forces russes « pour protéger les vies russes ».
Cela a toujours été le plan des courants chauvins grand-russes dirigés par des gens comme Viktor Alksnis ou Alexandre Nevzorov, qui se rendent régulièrement dans la RD. Plusieurs officiers de l'ancienne police spéciale soviétique (OMON), recherchés pour crimes par le gouvernement letton, ont trouvé refuge en RD — deux d'entre eux ont été capturés par la police moldave et livrés à la Lettonie, ce qui a donné lieu à des protestations de groupes favorables à l'empire, à Moscou et ailleurs.
Vers une armée grand-russe ?
Le développement de la morgue des forces chauvines grand-russes tant dans les républiques non-russes qu'au centre, où l'atmosphère pan-russe se répand parmi les nouvelles et les anciennes élites, éclaire rétrospectivement la facilité avec laquelle les "démocrates" ont remporté le pouvoir après la tentative de coup de force d'août
1991. L'influence d'une personnalité comme le général Gromov est éclairante à cet égard; Eltsine, Sobtchak et les autres sont arrivés au pouvoir en passant un marché avec des dirigeants clés des forces de sécurité soviétique, et sont obligés maintenant -volontairement ou pas — de les soutenir. Alors qu'en août 1991, il semblait que les républiques non russes avaient obtenu leur indépendance avec l'appui de la direction russe, en fait, cette dernière n'avait pas accepté l'existence d'Etats indépendants ; au contraire, elle prépare même le terrain pour une intervention et elle est prête à utiliser toutes les formes de pressions économiques et militaires pour assurer le maintien de la domination russe.
Dans le cas moldave, cela pourrait impliquer une division de la République entre l'Ukraine et la Roumanie — cette idée a déjà été avancée par les dirigeants roumains.
L'offre de terres dans la RD aux Cosaques contre leur participation à la lutte « pour défendre les Slaves » est un signe inquiétant. On peut craindre une éventuelle expulsion de la population moldave pour paver la voie aux occupants slaves.
L'ombre de la Yougoslavie s'étend sur le territoire de l'ancienne URSS. *
2 juillet 1992
1) International Herald Tribune, 22 juin 1992