La République d'Arménie est confrontée à trois problèmes essentiels: la guerre au Karabagh (1), les changements économiques dans un pays à l'économie obsolète et sans ressources naturelles, et les relations à établir avec la Turquie — responsable du génocide arménien lors de la Première Guerre mondiale. Dans la capitale, Erevan, la population se demande si l'Arménie indépendante pourra survivre. Notre envoyé spécial dans cette région témoigne. Vicken CHETERIAN
VOICI une des plaisanteries actuelle-
ment les plus en vogue dans les rues d'Erevan : « Une femme entre dans sa cuisine, appuie sur l'interrupteur et découvre qu'il y a de l'électricité ; elle allume le four et s'aperçoit que le gaz fonctionne ; elle tourne le robinet et voit couler de l'eau. Elle court alors vers son mari en criant : "Les communistes sont revenus !". » En Arménie — comme dans d'autres régions de l'ancienne Union soviétique — les gens parlent de l'ère Brejnev comme d'un paradis perdu : une ère d'abondance où les magasins étaient pleins, les produits bon marché et où tout le monde avait du travail.
L'Arménie est un pays montagneux de 30 000 km?, elle n'a pas d'accès à la mer et dispose de ressources naturelles limitées. Les Soviétiques ont construit d'immenses usines chimiques, très polluantes, mais qui dépendaient des matières premières en provenance de Russie, et du marché commun de l'Union pour la distribution de leurs produits
La République ne décidait rien, car les investissements venaient de Moscou et les revenus provenant de la vente des produits y repartaient.
Le blocus de l'Arménie par l'Azerbaïdjan, qui dure depuis 1989, et l'effondrement progressif de l'économie soviétique ont eu des conséquences désastreuses. Durant l'hiver 1992, l'industrie n'a fonctionné qu'à 20 % de ses capacités.
La moitié de la population de la République vit dans la capitale, Erevan. Autrefois, les dirigeants arméniens soviétiques avaient essayé de faire monter le nombre des habitants au-dessus du seuil du million afin de recevoir plus d'argent du plan.
La ville est en très mauvais état, comme après une catastrophe ; les rues sont parsemées de nids de poules ; les gens vivent dans des blocs de béton construits à la hâte. ou dans des bidonvilles. Des usines fonctionnent en plein milieu des quartiers d'habitation. A la tombée de la nuit, la ville s'endort et les cafés rappellant des jours meilleurs restent fermés. Les 2 750 fontaines construites pour commémorer l'anniversaire historique de la ville sont asséchées.
Des milliers de gens attendent pendant des heures aux arrêts de bus — le transport public est complètement désorganisé et les voitures privées restent rares. En mai 1992, alors qu'un gallon d'essence coûtait 120
1) Voir Inprecorn° 347 et 352 des 28 février et 8 mai 1992.
roubles à Moscou, il dépassait 700 roubles à Erevan — soit plus que le salaire mensuel.
Le pays est plus proche du Moyen-Orient que de la Russie ou de l'Europe. Les rapports familiaux dominent la vie sociale et économique. Les femmes, quand elles travaillent, occupent les emplois les moins qualifiés ; avec l'effondrement des valeurs soviétiques et l'augmentation de la pression économique, des courants traditionalistes tentent de les renvoyer dans leurs cuisines.
La reconstruction inachevée
Leninakan, la seconde ville du pays, a été rebaptisée Gumri et la statue de Lénine a été enlevée. Les ruines du tremblement de terre de 1988 n'ont été que partiellement reconstruites. Environ un tiers de la population de la région touchée par cette catastrophe vit toujours dans des bâtiments préfabriqués, très froids en hiver et torrides en été. Les immeubles de béton endommagés par la secousse sismique restent vides — les gens craignent qu'en cas de nouveau choc, ces bâtiments rapidement et mal construits redeviennent des cercueils.
Il y a des grues immobiles dans toute la ville ; les matériaux de construction sont introuvables à cause du blocus. De plus, en 1991, le gouvernement n'a rien investi dans le logement, et les gens ne peuvent pas faire face aux prix du marché libre.
Une loi de privatisation de la terre, la plus radicale de la Communauté des Etats indépendants (CEI), a été adoptée par le Parlement, en février 1991, et environ 80 % des surfaces agricoles ont déjà été distribuées. Ce processus a été considéré comme une réussite et les médias ont même déclaré qu'en matière alimentaire « l'Arménie sera bientôt autosuffisante ». Il est vrai que, dans une région montagneuse, les petites fermes sont généralement plus productives que les grands kolkhozes. Aujourd'hui, la pénurie de pièces détachées pour les tracteurs et les engins agricoles, auparavant importées de Russie, constitue le principal obstacle.
La seconde étape de la privatisation, qui concerne les commerces, les grands magasins et les cafés, a déjà commencé. Le chômage n'est guère significatif pour l'instant, mais on s'attend à ce qu'il augmente beaucoup vers la fin 1992.
Les avions reliant Moscou à Erevan sont en général bondés ; certaines personnes donnent ouvertement des pots-de-vin au pilote pour pouvoir monter à bord et voyagent debout durant tout le trajet. La plupart d'entre eux se rendent en Arménie pour faire des affaires, transportant toute sorte de choses, depuis des chocolats jusqu'à des boîtes d'œufs qu'ils vendent dans les rues
La fierté nationale des Arméniens est frappante. Les rues de la capitale sont décorées de centaines de statues des grands hommes du pays. La perte d'identité, provoquée par l'appartenance à une grande puissance, a aujourd'hui cédé la place au nationalisme. Les deux héros nationaux actuels sont le général Antranik - un chef de la guérilla qui lutta contre l'armée turque au début du siècle —et le chanteur francoarménien Charles Aznavour, qui a organisé d'importantes collectes d'argent pour les victimes du tremblement de terre.
A l'époque soviétique, les rapatriés arméniens étaient vus avec suspicion et n'obtenaient jamais des postes importants. En revanche, aujourd'hui, le président arménien, Levon Ter-Petrossian est né en Syrie (ses parents furent rapatriés en 1946), et le ministre des Affaires étrangères, Raffi Hovanessian est Américano-Arménien. Le tournant nationaliste est motivé par l'espoir d'un soutien de la diaspora, étant donné que la moitié des 7 millions d'Arméniens vit à l'étranger — en Iran, en Syrie, au Liban, en France, aux Etats-Unis, au Canada ou dans les prospères communautés d'Arménie occidentale, en Turquie.
Les limites du nationalisme
Cependant, la fierté nationale ne suffit pas à combler les rêves de la population. Le plus cher souhait de mes hôtes, la famille Goharian, d'origine grecque, était d'émigrer à Los Angeles — ce qui est très courant. « Là-bas, les plus pauvres des pauvres vivent mieux que les plus riches ici », selon Siranoush, qui travaille au soviet municipal et qui cherche à entrer dans le secteur privé.
En Arménie, il est difficile de suivre ce qui se passe dans le reste du monde. Les informations internationales à la télévision consistent en deux minutes de photos de CNN défilant à toute allure. Samuel Kevorkian, le directeur de la station de télévision locale explique : « Nous avons passé un accord avec CNN : ils nous fournissent gratuitement des images internationales mais nous ne pouvons nous adresser qu'à eux. »
Même le Parti communiste arménien explique ses liens avec Moscou par des arguments nationalistes. Aram Sarkissian, ancien membre du bureau politique du PC local, aujourd'hui dirigeant du Parti démocratique d'Arménie, déclare : « L'Arménie est entourée d'Etats musulmans hostiles. L'histoire a prouvé que l'Occident, la Grande-Bretagne, et, enfin, les Etats-Unis, soutiennent la Turquie dans cette région. Notre seul allié, ce sont les Russes ; nous avons donc besoin d'un parti politique pro-russe fort dans la région, pour que les Russes s'intéressent davantage à nous. » Cet argument n'est pas nouveau - les communistes arméniens ont toujours répliqué aux nationalistes qu'en 1920, l'Armée rouge avait sauvé le pays de l'invasion des armées turques.
Quand l'agitation a commencé dans l'enclave du Karabagh — région montagneuse peuplée d'Arméniens dans l'Azerbaïdjan voisin -, les manifestants, tant à Erevan qu'à Stepanakert, capitale du Karabagh, arboraient des portraits de Gorbatchev. Selon le journaliste Vahan Ishkhanian : « Non seulement, les gens croyaient à la perestroïka et à la glasnost, mais ils pensaient que les Russes au pouvoir à Moscou interviendraient en faveur de leur cause. » La position de la direction soviétique, qui traita le mouvement populaire arménien de 1988 d'« irresponsable et aventurier », tout en essayant de maintenir le statu quo, provoqua une forte colère contre les Russes. Ainsi, la lutte pour le Karabagh se transforma rapidement en mouvement pour l'indépendance vis-à-vis de Moscou.
Les pogroms de Soumgait, (1988) puis de Bakou (1990), ravivèrent les souvenirs du génocide organisé par les autorités turques en 1915, alors que la guerre au Karabagh provoquait une profonde haine contre les azéris. La plupart des gens sont persuadés que la Turquie équipe les milices azéries en armes et en équipement. Les frontières avec l'Azerbaïdian et le Nakitchévan (enclave azérie entre l'Arménie et l'Iran) sont le théâtre de combats sporadiques, menés par des unités paramilitaires. Personne ne semble vraiment opposé à la guerre, et personne ne croit à la possibilité d'une solution ni en Arménie ni en Azerbaïdjan ; les deux gouvernements sont critiqués pour l'insuffisance de leur effort de guerre.
Le Mouvement national arménien (MNA), actuellement au pouvoir, est issu du Comité Karabagh formé à la suite des mobilisations populaires de 1988. Aujourd'hui, le MNA est composé d'intellectuels qui n'appartenaient pas à l'ancien régime et d'anciens cadres communistes qui l'ont rallié. Au départ, ses principaux objectifs étaient d'unifier le Karabagh avec l'Arménie, et de fermer la centrale nucléaire et l'usine chimique Naryd à la sortie d'Erevan, responsable d'une importante pollution.
En août 1990, quand Ter-Petrossian est arrivé au pouvoir à la suite d'élections au suffrage universel direct, l'opinion arménienne était fortement anti-russe ; dans le même temps, Gorbatchev brandissait la menace d'un démantèlement des milices arméniennes. Contrairement à Gamsakourdia, l'ancien président de la Géorgie, ou au Front populaire azéri, actuellement au pouvoir en Azerbaïdjan, qui ont voulu couper les ponts avec la CEI, Ter-Petrossian adopta une attitude conciliante vis-à-vis des autori-
= CEI tés soviétiques, puis de la Russie, afin d'éviter toute confrontation directe.
La nouvelle élite d'Erevan est également favorable à une solution diplomatique de la question du Karabagh. Elle était même prête à accepter un compromis pour que le Karabagh devienne une région autonome au sein d'un Azerbaïdjan fédéral. Les dirigeants du MNA savent que les réformes de marché, qui reposent sur l'espoir des investissements étrangers, ont besoin d'une certaine stabilité. Mais les événements militaires ont boulever-
Le MNA a également dû abandonner tout vocation écologiste. L'usine Nayrid, fermée pendant un an, a été rouverte. « La lutte pour Nayrid était une question politique pour nous », a déclaré Ter-Petrossian, expliquant qu'auparavant l'usine appartenait aux Soviétiques, et maintenant à la République arménienne. De plus, le gouvernement étudie maintenant la possibilité de réouverture de la centrale nucléaire. Or, selon Hagop Sanassarian, le dirigeant de l'Union verte d'Arménie : « Cette centrale est du même type que celle de Tchernobyl, et elle se trouve dans une région sismique. De plus, nous n'avons aucune expérience de remise en fonctionnement de ce type de cen-
Une opposition hétéroclite
« Ils ne soutiennent pas la cause du Karabagh, ils suivent les traces économiques et politiques de Moscou ; ils ne partagent pas le pouvoir avec les autres partis ; ils se comportent comme l'ancien régime. » Ces phrases ponctuent les discours des partisans de Parour Ayrikian, un militant nationaliste qui a passé 17 ans en prison sous l'ancien régime. Entre autres choses, Ayrikian réclame une rupture plus nette avec monnaie nationales. Auparavant, il avait demandé l'établissement de meilleures relations avec la Turquie pour en finir avec la dépendance économique vis-à-vis de la Russie. Chaque samedi, environ 5 000 de ses partisans se regroupent sur la place de l'Opéra pour écouter des discours antigouvernementaux.
Le groupe d'opposition le mieux organisé est l'historique Parti Dashnak. Au pouvoir lors de la première République arménienne après la révolution russe, il en fut chassé par l'Armée rouge et devint la plus importante et la plus antisoviétique des organisations arméniennes de la diaspora.
En 1990, ce parti s'est prononcé contre l'indépendance immédiate, mettant l'accent sur le maintien de bonnes relations avec l'Union soviétique et la Russie, pour éloigner « le danger historique turc », comme le déclarait son candidat lors des élections de 1990, Sos Sarkissian. Pour de nombreux
Arméniens, les dashnaks représentaient un symbole de la lutte anti-soviétique ; et cette déclaration pro-Russe coûta cher au parti. Durant les deux dernières années, ce parti a continué ses activités en Arménie et possède une influence considérable au Karabagh, tant parmi les combattants que dans le Soviet suprême de l'enclave.
Les anciens médias communistes sont maintenant contrôlés par le MNA, qui reprend la vieille tradition : la "une" des journaux est souvent consacrée au dernier discours du président. Cependant, après l'effondrement de l'ancien régime, de nombreuses petites publications ont vu le jour. « J'ai participé à la publication d'un samizdat sur les questions politiques et culturelles. Ensuite, c'est devenu une publication mensuelle légale, mais nous avons dû arrêter à cause de difficultés financières », explique Vahan Ishkanian, qui travaille aujourd'hui pour le quotidien le plus populaire, Yergir (Pays). D'après lui, la plupart des journaux locaux essayent de tisser des liens avec des partis de la diaspora comme seul espoir de survie face aux conditions du marché. Yergir appartient au Parti Dashnak, qui possède aussi des publications hebdomadaires et mensuelles. De même, le Parti Ramgavar (libéral) dispose d'un journal important, qui paraît deux fois par semaine.
Ce quasi-monopole des partis de la diaspora sur les nouveaux médias a des conséquences politiques. Principalement composée de réfugiés ayant survécu aux massacres de la Première Guerre mondiale, la diaspora considère que la Turquie est le principal ennemi de l'Arménie. Le gouvernement, qui tente d'établir des relations diplomatiques et économiques avec la Turquie, a même fait publiquement allusion à l'arrêt possible des revendications territoriales par rapport à ce pays — une telle position est jugée comme une trahison par les Arméniens de l'Ouest.
La plupart des habitants d'Erevan craignent que l'investissement croissant de la Turquie du côté azéri ne conduise à un conflit direct avec ces deux pays. Une économie en crise, la guerre au Karabagh et à la frontière arménienne, ainsi qu'un nationalisme attisé par les frustrations et les injustices de l'histoire... Ce siècle finira-t-il aussi tragiquement pour les Arméniens qu'il avait
Erevan, juin 1992