Les opposants à Maastricht se sont regroupés autour du thème de l'avortement et de la défense de la neutralité irlandaise ; leur campagne a rencontré un écho dominantes, au détriment des travailleurs, des chômeurs et des petits paysans.
Oui, mais...
Le 18 juin 1992, 68,7 % des électeurs irlandais se sont prononcés pour la ratification du Traité de Maastricht, au grand soulagement des partenaires européens de l'Irlande — le résultat du référendum danois avait mis à mal l'espoir d'un processus d'intégration européenne facile et ébranlé les certitudes.
Pour le gouvernement irlandais, ce scrutin était vital : l'Irlande est le pays de la Communauté européenne (CE) qui reçoit le plus d'aides et la fin de cette subvention aurait été désastreuse. Le non aurait également renforcé l'atmosphère de crise politique qui pèse sur le pays — mise en lumière par la question de l'avortement mais qui se manifeste aussi par des scandales politiques et une série de grèves.
auprès de tous ceux qui pensent que la CE a surtout bénéficié aux classes
J. MEEHAN et A. CONWAY
DEPUIS juin 1989, l'Irlande du Sud est dirigée par un gouvernement de coalition entre le Fianna
Fail et les Démocrates progressistes (1), qui traverse une crise sérieuse à la suite d'une série de scandales financiers, liés au programme de privatisations en vigueur depuis le second semestre de 1991.
Les directeurs des anciennes sociétés d'Etat des télécommunications et de la production de sucre, nommés par le gouvernement, ont été accusés de détournement de fonds. Mais les sanctions prises contre eux ont été légères : le muti-millionnaire Michel
Smurfit, ancien président de l'Office des télécommunications a été contraint de démissionner ; Dermot Desmond - proche de l'ancien Premier ministre de l'époque,
Charles Haughey — a dû abandonner la présidence de la compagnie aérienne gérée par l'Etat, Aer Rianta. Des mesures de façade ont été également prises au niveau du gouvernement : le vieux dirigeant du Fianna
Fail, Charles Haughey, a été déposé par un de ses anciens alliés, Albert Reynolds. Ce coup de balai a donné un certain répit au gouvernement et a fait remonter son image dans les sondages.
Le scandale causé par Larry Goodman,
IRLANDE propriétaire du Complexe bovin anglo-irlandais, représente une autre épine dans le pied du pouvoir. L'immense empire agro-industriel de Goodman s'est effondré, en laissant
500 millions de livres de dettes. Ses principaux créditeurs sont les grandes banques européennes, qui lui avaient prêté des fonds sur la foi des assurances des banques irlandaises.
Apparemment, Goodman aurait utilisé une partie de cet argent pour réduire son découvert auprès des banques irlandaises. Le poids économique de Goodman était tel que le gouvernement irlandais ne pouvait pas assurer sa faillite
- ainsi, le Parlement irlandais a voté une législation spéciale mettant sous contrôle judiciaire le
Complexe bovin anglo-irlandais.
Il est évident que Goodman a amassé une grande partie de sa fortune en trompant la CE et en empochant de nombreuses subventions agricoles pour l'élevage bovin. Il faisait des affaires importantes avec l'Irak avant le déclenchement de la guerre, mais il est probable que la plupart de celles-ci étaient fictives et uniquement destinées à drainer l'argent de la CE. Il n'est pas impossible que les principaux partis bourgeois ont touché d'importants pots-de-vin dans cette affaire.
Malgré le lien évident qui existe entre les privatisations et la corruption, le gouvernement s'obstine à appliquer son programme. A la suite d'une grève très dure au sein de la Compagnie nationale d'électricité, le ministre de l'Energie, Bobby Molloy (démocrate progressiste), a annoncé que cette société serait scindée, dans le clair objectif d'affaiblir les syndicats.
Les postiers ont fait six semaines de grève pour refuser l'introduction du travail précaire dans leur secteur. Dans les grandes banques, on a assisté à un mouvement sur une question semblable — mais les établissements ont continué à fonctionner, grâce à l'embauche de chômeurs.
En Irlande, le gouvernement et les patrons manipulent le sentiment de compétition créé par l'Acte unique européen pour aggraver les conditions de travail des salariés.
La fin de l*exportation"
des chômeurs
Selon des chiffres officiels, il y aurait plus de 280 000 chômeurs, soit plus de 25 % de la population active — c'est le taux le plus élevé depuis la fondation de l'Etat irlandais, en 1920. En fait, ce chiffre serait quasiment deux fois plus important s'il n'y avait pas eu la vague d'émigration des années 80.
Malheureusement pour la classe dirigeante irlandaise, depuis environ deux ans, l'émigration, surtout vers la Grande-Bretagne, connaît un net ralentissement. De nombreux Irlandais de 25-30 ans sont revenus en Irlande parce que la vie à l'étranger devenait impossible. Cela entraîne d'importants effets socio-économiques ; et la stratégie traditionnelle de l'Etat irlandais d'"exportation" des problèmes sociaux s'épuise. Sur le terrain politique, cela a provoqué une sévère érosion du soutien dont disposent les principaux partis bourgeois, comme en témoigne l'importance du non lors du référendum sur le Traité de Maastricht. Le Fianna Fail, le Fine Gael, les Démocrates progressistes et certains dirigeants du Parti travailliste se sont rassemblés afin de défendre le soutien au Traité de Maastricht, qui déclinait dans l'opinion. Ce regroupement pourrait bien ressurgir à travers une formule de gouvernement pluripartite très prochainement. Albert Reynolds déclare qu'il pourrait gouverner avec le Fianna Fail seul et en finir
1) Le Fianna Fail est un parti nationaliste bourgeois ; les Démocrates progressistes forment un petit parti libéral.
avec « le petit arrangement temporaire » avec les Démocrates progressistes, mais l'instabilité politique tend à le contredire.
Bien que les sondages aient montré une augmentation régulière des intentions de vote pour le non, le score final
- 70 % de non contre
30 % de oui - montre que les électeurs ont décidé de voter oui lors des derniers jours de la campagne électorale, à cause de l'accent mis par les médias sur la propagande anti-Maastricht des Pro-Life - les autres forces qui s'opposaient à la ratification du Traité ont été largement ignorées par la presse.
Mais les 30 % de non ne sont pas négligeables étant donné le poids du lobby favorable à Maastricht, qui incluait les quatre principaux partis politiques, le Congrès irlandais des syndicats, le grand patronat, la principale organisation d'agriculteurs et le
Conseil pour le statut des femmes.
Le gouvernement a joué
SOR va-tout
L'argent des contribuables a été utilisé pour financer la campagne pour le oui. Le gouvernement a installé une ligne téléphonique gratuite permettant aux gens de recevoir des informations sur le Traité de Maastricht ; il a envoyé 1 million de tracts (dans un pays de 3,6 millions d'habitants) ; la radio et la télévision ont dû diffuser une émission où le Premier ministre défendait le
Traité, deux jours avant l'élection, sans que les partisans du non aient obtenu un droit de réponse.
Le Premier ministre, Albert Reynolds, avait promis que le droit des femmes à voyager à l'étranger pour avorter ne serait garanti que si le Traité était ratifié — ce qui constituait évidemment une menace de poids.
Avant l'introduction d'un protocole anti-avortement dans le Traité de Maastricht (2), l'opposition à sa ratification semblait faible. Mais la découverte de ce protocole, qui confirme la position constitutionnelle anti-avortement de l'Irlande, puis ensuite le jugement de la Cour suprême interprétant la Constitution et acceptant l'avortement dans certaines circonstances (à l'occasion du cas de l'adolescente de 14 ans victime d'un viol, à laquelle la
Haute cour avait préalablement interdit de quitter le territoire irlande ses opposants. nombreux groupes de femmes ayant pignon sur rue.
Ces groupes pensent que l'influence de la CE est bénéfique pour les femmes irlandaises car ses positions en faveur de l'égalité des salaires, de l'égalité des chances, des soins pour les enfants, etc., ont eu des effets sur la situation des femmes irlandaises. Pour certains secteurs de la population, surtout les classes moyennes, la CE représente la "modernité" et l'"ouverture" en opposition avec l'Irlande "traditionnelle" très catholique et fermée.
La CE et le droit de choisir vraie menace du huitième amendement - dais pour aller avorter en Grande-Bretagne), ont provoqué l'opposition au Traité tant des défenseurs de l'avortement que
Des sondages récents montrent que plus de 80 % des Irlandais sont opposés aux groupes fondamentalistes anti-avortement, telle la Société pour la protection de l'enfant à naître
(SPUC). Sur cette seule question, une opposition importante aurait pu se mobiliser contre le
Traité. Mais le Comité pour l'annulation du huitième amendement, qui fait campagne contre la clause anti-avortement introduite dans la Constitution en 1983, a hésité à l'heure de remettre en cause la vision positive de la CE en vigueur dans de
Le Comité pour l'annulation du huitième amendement a décidé d'appeler à voter contre le Traité. Mais il est restée en retrait, bien que le protocole à Maastricht signé par le gouvernement intègre la clause contre l'avortement dans la loi européenne. La malgré les promesses du gouvernement et la déclaration solennelle des gouvernements membres de la CE selon laquelle le protocole garantissant la non remise en cause de l'interdiction constitutionnelle de l'avortement par l'Irlande au sein de la législation de nels.
la CE n'était pas contradictoire avec le droit à l'information et à voyager — a de nouveau été illustrée récemment, quand des exemplaires du quotidien britannique
The
IRLANDE Guardian ont été saisis car ils contenaient des petites annonces pour une clinique britannique pratiquant des avortements.
Malgré l'appel des syndicats à voter oui, l'opposition à Maastricht a été plus forte au sein de la classe ouvrière, qui souffre du chômage et de la pauvreté. L'Organisation nationale irlandaise des chômeurs s'est prononcée contre le Traité, tout comme le Syndicat des étudiants irlandais, des groupes écologistes et le Sinn Fein.
Le syndicat des étudiants a lancé des groupes Jeunes contre Maastricht ; ce qui est un des événements les plus prometteurs de la campagne pour le non. Ils ont présenté une plate-forme progressiste pour les droits des travailleurs et des femmes, et pour la défense de la neutralité irlandaise.
Mais le principale front contre Maastricht, la Plate-Forme nationale a refusé de prendre ses distances vis-à-vis du SPUC pour des raisons tactiques, ce qui a eu des effets pervers : dans des interviews réalisées après le référendum, beaucoup de gens ont déclaré qu'ils avaient voté oui parce qu'ils ne voulaient pas que leur vote soit interprété comme un appui au SPUC. Quand les conditions imposées par Maastricht commenceront à se faire sentir - coupes claires dans les budgets sociaux, licenciements, et restructuration de l'économie du pays, qui deviendra une région européenne de seconde zone — le rejet de la CE risque d'augmenter.
Le gouvernement traversera une situation encore plus complexe quand il organisera enfin le référendum sur le droit à l'information sur l'avortement et sur le droit des femmes à voyager en Grande-Bretagne pour avorter, promis pour l'automne 1992. On peut alors s'attendre à une offensive en règle du lobby anti-avortement et à une mobilisation de la hiérarchie catholique contre le gouvernement — or, celui-ci repose sur le soutien des électeurs catholiques tradition-
* Dublin, 26 juin 1992
2) Voir Inprecor n° 348 et 352 des 13 mars et 8 mai 1992