Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER YOUGOSLAVIE

La spirale de la guerre

Inprecor n° 358, 11 septembre 1992 · p. 6-7 · 1 847 mots

Europe de l'Est Ex-Yougoslavie

sur l'ancienne Yougoslavie, à Genève, doit discuter du rétablissement du pont aérien. Pourtant, les limites des engagements et des accords arrachés dans ce humanitaire italien, le jeudi 3 septembre 1992. Le missile qui l'a abattu aurait pu être, selon la presse, soit lancé par les Croates, soit par les troupes serbes.

collaboratrice d'Inprecor, sur les dessous de ce conflit ainsi que sur la portée des interventions et des médiations internationales et notamment européennes.

La spirale de la guerre

Après sa première réunion de Londres (voir l'article en p. 5), la conférence cadre ont été, encore une fois, illustrées par la destruction d'un avion

Des troupes bosniaques auraient attaqué un autre convoi.

Nous avons interviewé Catherine Samary, spécialiste de la Yougoslavie et

INPRECOR : Que penses-tu des résultats de la Conférence de

Londres ?

Catherine SAMARY : L'arrêt des bombardements, le contrôle de l'armement lourd, le reconnaissance réciproque des républiques, la fermeture des camps : autant de promesses positives. Mais, seront-elles appliquées ? En ce qui me concerne, je suis sceptique. D'autre part, ces promesses tenues ne règleraient pas les questions essentielles. Le risque existe d'une "paix" entérinant ce qui a été imposé par la force dans une logique réactionnaire de terreur. Ce serait inacceptable.

• Qui porte la responsabilité de cette logique réactionnaire ?

La responsabilité centrale est celle du gouvernement serbe et de ses alliés. Mais il y a aussi une responsabilité de la Croatie : Serbes et Croates s'entendent sur le terrain pour partager la Bosnie-Herzégovine, sur le dos des Musulmans.

• Les frontières de la Bosnie-Herzégovine ne sont-elles pas reconnues ?

La question des frontières est subordonnée à celle des droits à l'intérieur des pays concernés. Dans la situation actuelle, rien ne peut empêcher les Albanais du Kosovo ou les Hongrois de Voïvodine de se révolter.

La reconnaissance des frontières n'ouvre une solution que si elle est liée à un changement substantiel sur le plan des droits nationaux reconnus à l'intérieur des Etats.

Or, la constitution d'une Serbie souveraine recouvre, depuis des mois, une réalité d'apartheid au Kosovo et en Voïvodine, où 400 000 réfugiés serbes, encouragés par le nationalisme grand-serbe, viennent occuper les logements d'autres nationalités.

En Croatie, il y a un écart entre les lois de défense des minorités, et le fait que les Serbes sont de plus en plus considérés comme des citoyens de seconde zone.

Il ne faut pas se faire d'illusions sur la politique de la Croatie. Il y a une différence entre les lois adoptées pour parvenir à l'indépendance et la pratique de la citoyenneté. Des Croates qui vivent en Australie reçoivent la citoyenneté, alors que des Serbes qui vivent là depuis des siècles en

Pour que les frontières de la Bosnie-Herzégovine soient respectées, il faudrait que soient battues les logiques grand-serbe et grand-croate. Mais aussi que les populations croates, serbes et musulmanes se sentent en sécurité. La Bosnie-Herzégovine a une tradition de cohabitation. Il faut réaffirmer ce qui figure dans la Constitution de cette république, à savoir qu'elle rassemble trois peuples dont la cohabitation est rendue possible par le fait que les habitants ont, à la fois, des droits communs en tant que citoyens et des droits nationaux en tant que peuples. Mais ceci implique nécessairement des liens avec les autres républiques, notamment la Serbie et la Croatie et des droits réciproques pour tous les peuples dispersés sur plusieurs Etats. La même question se pose en Macédoine, où la population aussi est traditionnellement mélangée.

• Cette perspective va à l'encontre de celle de la cantonisation (1).

Le problème est l'interprétation que les nationalistes serbes et croates donnent de la cantonisation. Pour eux, ce n'est pas une décentralisation territoriale, c'est un découpage ethnique. Or, la Bosnie, pour des raisons historiques, ne présente guère de cantons "ethniquement purs". Dès lors, la cantonisation ainsi comprise implique une politique terroriste pour chasser les "autres".

Elle implique aussi un découpage territorial qui défavorise les Musulmans. Ceux-ci sont reconnus comme une ethnie depuis la fin des années 60. Comme ils descendent des privilégiés de l'Empire ottoman, ils sont concentrés dans les villes. Il y a aussi des Serbes et des Croates dans les villes, mais il n'y a guère de Musulmans dans les campagnes. De sorte que c'est dans les villes qu'existent des fronts multi-ethniques et une défense territoriale multi-ethnique. La facilité d'occupation territoriale par les Serbes et les Craotes reflète leurs points d'appui sociaux dans les campagnes. Voilà pourquoi les Serbes, qui représentent un tiers de la population, occupent les deux tiers du territoire bosniaque, et que les Croates, qui représentent un sixième de la population, en occupent un tiers. Serbes et Croates mènent la même politique appuyée sur les villages. Il ne reste rien pour les Musulmans. Voilà pourquoi Sarajevo constitue un enjeu majeur et pourquoi les forces croates ne volent pas au secours de la ville.

La seule solution pour la Bosnie-Herzégovine est une décentralisation administrative très poussée, avec des formes de protection des minorités, définies non seulemênt à partir de considérations ethniques.

• Quelles sont les forces en présence en Bosnie-Herzégovine ?

Que faut-il penser du gouvernement bosniaque (2)?

1) Voir Inprecor n° 348 du 13 mars 1992.

2) Voir Inprecorn° 353 du 22 mai 1992.

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Génial ! Ils parlent de nous envoyer quelques attaques aériennes...

Il ne faut pas seulement voir les forces en guerre et celles qui y sont favorables. Les médias n'attachent pas assez d'importance aux forces populaires multi-ethniques. Elles sont pourtant puissantes. Durant l'été 1991, elles avaient organisé une "insurrection pour la paix". Aujourd'hui, elles sont minorisées par la guerre, mais restent actives et structurées, même si elles n'ont pas de véritables représentants. Ce n'est pas par hasard que les médias se sont tous tus sur ce front multi-ethnique. Beaucoup d'anciens communistes y étaient actifs.

Lors des élections en Bosnie-Herzégovine, l'opposition non nationaliste a obtenu 25 % des suffrages. Le nationalisme l'a donc emporté. La présidence, dirigée par Alitja Izetbegovic, compte certes deux Serbes, deux Croates, deux Musulmans et un Yougoslave. Mais elle est formée de partis ethniques et non pas politiques — la logique ethnique prédomine.

Chez les Serbes, il y a plusieurs partis et composantes. Celle qui l'emporte est regroupée autour de Karadzic, un ultra-nationaliste, fou, éduqué dans la tradition grand-serbe. Karadzic se réclame des tchetniks anticommunistes. Il y a aussi des Serbes dans d'autres formations politiques, mais très

Karadzic s'impose sur le terrain, par la terreur. Les Serbes de Bosnie qui sont pour la Bosnie-Herzégovine, sont sous pression. L'alliance du président serbe Milosevic avec Karadzic est évidente. La guerre en Bosnie n'est pas une affaire intérieure à cette république, la milice serbe dispose de l'équipement que l'armée "fédérale" a laissé en se retirant, l'arrière serbe apporte le soutien logistique. Mais cette alliance est aussi conflictuelle. Sous la pression internationale, l'apprenti-sorcier Milosevic, pour obtenir la reconnaissance de sa mini-Yougoslavie, pourrait mettre un bémol à son soutien.

Les Croates de Bosnie-Herzégovine sont surtout représentés par la Communauté démocrate croate (HDZ) de Franjo Tudjman. A l'origine, en Bosnie, le HDZ était dominé par des modérés, favorables au maintien de la Bosnie-Herzégovine. Mais il a déjà été épurée dans la partie du territoire contrô-

BOSNI

lée par les Croates, et l'extrême droite militariste impose de fait un Etat dans l'Etat bosniaque. Les groupes para-militaires se sont rendus coupables de massacre de Musulmans et, en dépit des accords officiels, ils ne soutiennent pas la défense territoriale bosniaque.

Le camp musulman est hétérogène. Izetbegovic a été condamné dans les années 70 pour avoir écrit une publication taxée de "fondamentalisme" dans laquelle il se prononçait pour un Etat islamique. Il représente un courant nationaliste religieux, mais c'est un pragmatique, prisonnier des rapports de force.

Il a fait l'erreur d'osciller dans ses alliances et ses politiques. Il a rejeté la cantonisation après l'avoir acceptée. Il se prononce pour une Bosnie Herzégovine multiethnique, mais les nationalistes serbes disent qu'il n'y a pas assez de garanties contre un Etat islamiste.

Pour le moment, les Musulmans ont les positions les plus correctes, même s'ils sont la communauté perdante. Mais, il existe aussi une extrême-droite fondamentaliste, également présente dans la défense territoriale. Elle ne peut que se développer en réaction à la politique des Serbes et des Croates.

• L'Occident ne joue-t-il pas au pompier pyromane dans cette affaire (3)?

On peut pointer la responsabilité de l'Occident à trois étapes de la crise.

Premièrement, il a défendu jusqu'en 1991 la ligne d'une Yougoslavie recentralisée sur des bases libérales, comme le proposait Markovic. La Yougoslavie avait 20 milliards de dollars de dette au début des années 80. Dans la logique des créanciers, cela demande un Etat fort et centralisé. A cela s'ajoutait la crainte politique du "désordre" dans les Balkans.

Pourquoi l'Occident jettait-il de l'huile sur le feu ? Parce que la logique libérale marchande ne pouvait que mener à l'éclatement de la fédération, en accentuant les inégalités régionales comme en Tchécoslovaquie. Surtout en Yougoslavie, où la confédéralisation très importante ne découle pas seulement de la pression des élites au pouvoir, mais répond aux nécessités de la gestion démocratique et efficace de l'espace commun, une gestion qui doit respecter les souverainetés nationales.

Deuxièmement, l'Occident est passé de cet hyper-centralisme libéral à des reconnaissances d'indépendance en ordre dispersé.

L'Allemagne a encouragé la Croatie et la Slovénie à proclamer leur indépendance. C'était particulièrement grave dans le cas de la Croatie, ethniquement très mélangée. Il s'agissait de reconnaissances sans principes : on a plaqué l'étiquette "démocratie" sur des régimes douteux. Il n'a jamais été pris en compte le fait que la solution confédérale est nécessaire dans la région. Il fallait redéfinir le type de liens, mais dans le cadre d'un accord politique d'ensemble, en considérant comme sujets souverains toutes les républiques et toutes les provinces. Donc en donnant des droits et des garanties à chacun.

Enfin, l'Occident a commis la folie de soutenir le projet de cantonisation, dont j'ai parlé.

• Ne peut-on pas dire que ce qui se passe dans l'ancienne Yougoslavie donne la mesure des conséquences possibles de la crise sociale ailleurs en Europe, y compris à l'Ouest ?

Le fait est que les problèmes fondamentaux posés en Yougoslavie le sont partout et demeurent partout sans solution, surtout dans le cadre de l'Europe de Maastricht.

Premier problème : comment mettre en commun les possibilités économiques et sociales ? Au lieu de cela, le libéralisme creuse les écarts de toutes sortes.

Deuxième problème : Comment articuler dans une communauté large, pluri-ethnique, les droits de l'homme, les droits du citoyen et les droits collectifs des différentes entités nationales, notamment des minorités ? Au lieu de cela, le libéralisme penche de plus en plus vers des Etats forts.

Ce n'est donc pas par hasard que l'Occident joue au pompier pyromane. Son impuissance est une impuissance politique.

• Mais l'alternative semble bien ténue...

Il y a, dans les différentes républiques, des forces antiguerre. Elles s'appuyent sur des mouvements de citoyens, des organisations féministes, écologistes, antimilitaristes qui demandent une démilitarisation des Balkans.

Quelques petits partis politiques tentent de résister. A la fin des années 80, quand les

3) Voir Inprecor n° 354 et 356 des 6 juin et 3 juillet 1992.

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