Tanya Chan-San est militante du mouvement pour les droits des gays et lesbiennes à Johannesburg. Inprecor l'a interviewée, lors de son passage à Paris.
INPRECOR : Peux-tu nous parler de ton organisation ?
Tanya CHAN-SAN : Je milite dans l'Organisation des gays et lesbiennes du Witwatersrand en Afrique du Sud (GLOW), sbiennes eid dans laquelle il y a plus de gays que de lesbiennes. C'est une organisation non raciale et, contrairement à d'autres organisations homosexuelles, nous encourageons nos membres à faire partie des mouvements politiques.
Notre organisation existe dans la région du Witwatersrand, notamment à Johannesburg, Soweto et quatre townships le long du
Rand. Nous avons des contacts avec d'autres groupes de gays et de lesbiennes dans le
Transvaal.
Au Cap, il y a deux groupes ; l'un est tourné vers l'action militante, et l'autre plutôt vers des tâches sociales. Il y a aussi un groupe non-mixte de lesbiennes à Durban. Ensemble, nous travaillons sur des campagnes communes, mais, à cause des distances qui séparent ces villes, il est difficile de coordonner l'activité.
Nous sommes partie prenante des comités de quartier, en tant que résidents et nous y côtoyons les organisations politiques.
• Quelles sont les conceptions dominantes sur la sexualité des gays et lesbiennes en Afrique du Sud ?
Le système d'apartheid est marqué par un très fort esprit calviniste. Les gays sont criminalisés — la sodomie est illégale, et l'âge du consentement qui est de 16 ans pour les hétérosexuels, est de 18 pour les gays et de 19 ans pour les lesbiennes.
Il y a, dans la société sud-africaine, un fort courant fondamentaliste chrétien très actif, y compris parmi la population noire. Ces groupes affirment qu'il n'y a pas d'homosexualité dans la culture noire, que c'est un produit de la décadence occidentale
et, bien sûr, que c'est anormal et démoniaque.
• Qu'en est-il du mouvement antiapartheid?
Travailler ouvertement à l'intérieur des organisations politiques anti-apartheid comme gay ou lesbienne s'est avéré extrêmement difficile. Un des rares succès que nous ayons rencontré a été le travail dans certaines branches du Congrès national africain (ANC), qui n'a été possible que grâce à un investissement de longue haleine dans les luttes à la base de l'ancien Front démocratique uni [UDF — l'organisation anti-apartheid légale avant la levée de l'interdiction de l'ANC et des autres organisations, ndir].
On a peu de soutien de la part des organisations de gauche et d'extrême gauche, qui évitent le sujet. Le Congrès panafricain (PAC), l'Organisation du peuple d'Azanie (AZAPO) et des sections de l'ANC ont inscrit les droits des homosexuels dans leur programme, tout en expliquant que cela ne pouvait pas être traité maintenant, mais seulement après la révolution.
Aucune organisation ne nous a apporté de soutien véritable. La charte de l'ANC contient une clause contre les discriminations sur la base de l'orientation sexuelle, mais elle fait partie d'un chapitre "attrape-tout".
Les membres de la GLOW ont travaillé dans différentes organisations tels le PAC et l'Organisation des travailleurs pour une action socialiste (WOSA), en essayant de mettre la libération des gays et lesbiennes à l'ordre du jour. Même dans le cas de WOSA, cela n'a pas été facile. La culture y est très machiste et des révolutionnaires peuvent être sincères tout en restant sexistes et très homophobes. Le PAC est, par exemple, complètement machiste, et ce de façon ouverte. La WOSA, quant à elle, a soutenu nos manifestations et campagnes, mais nous ne trouvons pas cela suffisant ; nous voulons un soutien permanent.
• Et les syndicats?
Nous avons des liens très étroits avec le syndicat des employées de maison. Nous nous sommes adressés au Congrès des syndicats sud-africains (COSATU) où la question des droits des gays et lesbiennes va être discutée. Nous nous battons aussi pour que cela figure dans son programme dans la rubrique sur les conditions de travail.
• Peux-tu nous parler de vos campagnes?
Au procès de Winnie Mandela, la défense a essayé de tirer un trait d'égalité entre homosexualité et crimes sexuels. Ses supporters, à l'extérieur, portaient des pancartes disant « Il n'y a pas d'homosexualité noire ». Nous avons écrit une lettre ouverte à l'ANC et à d'autres organisations, mettant l'accent sur la contradiction entre une telle affirmation et le programme de l'ANC concernant l'orientation sexuelle.
Nous n'avons pas eu de réponse de l'ANC, mais certaines de ses branches à travers le pays nous ont envoyé des messages de soutien. C'était au moins une victoire sur le plan de la propagande et de l'éducation.
Nous avons aussi mené des campagnes en défense de personnes qui ont été licenciées parce qu'elles étaient séropositives. Ce travail en est encore au stade expérimental.
La première session de la Conférence pour une Afrique du Sud démocratique (CODESA) (voir l'article en p. 8) a lancé un appel aux contributions ; nous en avons donc écrit une sur les droits des gays et des lesbiennes.
Par la suite, il y a eu une campagne destinée à tracer les grandes lignes de ces droits, afin de fournir aux gens des points de repère ; comme beaucoup de Sud-Africains, nous sommes très prudents vis-à-vis des tribunaux. La justice de ce pays a tendance à se référer à la jurisprudence américaine — et les tribunaux des Etats-Unis sont souvent très conservateurs.
Durant cette campagne, nous avons fait le tour des bars et autres lieux de rencontre, nous avons obtenu beaucoup de suggestions, surtout de la part de la communauté noire. Dans l'ensemble, les Blancs conservateurs — et ceux qui ont de l'argent, même s'ils sont homosexuels — ne se sentent pas opprimés et ne veulent pas se mobiliser.
• Quelle est la situation à propos du
SIDA et du virus d'immuno-déficience acquise (HIV)?
Le SIDA est une maladie qui touche surtout les Noirs hétérosexuels et le gouvernement ne se sent pas vraiment concerné.
En 1989, des tests ont été effectués sur des femmes enceintes dans un grand hôpital ; une femme sur dix s'est avérée être séropositive. La campagne du gouvernement était très moraliste : « Ne faites pas l'amour, dites non », et en faveur de la monogamie, des relations sexuelles dans le mariage seulement.
Il y a alors eu distribution gratuite de préservatifs dans les cliniques du planning familial, mais sans aucune information.
Les femmes sont placées dans un rôle si soumis qu'elles n'ont pas le temps de négocier l'utilisation du préservatif. Il y a beaucoup de femmes des campagnes qui viennent dans les villes. De leurs explications, il ressort que la femme dort à même le sol, pendant que l'homme dort dans un lit. Lorsque ce dernier veut avoir des rapports, il le lui signale par un coup de pied et, quand c'est fini, elle retourne par terre. Les femmes disent « Quand, au milieu de tout cela, pourrais-je parler du préservatif? ».
La tradition selon laquelle une femme doit prouver qu'elle est fertile avant de trouver un mari est encore tenace. Beaucoup de jeunes filles subissent des pressions pour les pousser à avoir des relations sexuelles et être enceintes. Si elles peuvent avoir un enfant — en particulier un garçon — leur avenir est garanti.
La plupart des travailleuses domestiques doivent porter des gants et doivent subir des tests forcés à cause des craintes sur le SIDA Dans un refuge, une femme est venue expliquer sa situation : « Je travaille pour cette famille depuis 30 ans et lorsqu'ils ont appris que j'était séropositive, il m'ont renvoyée.» Ces femmes n'ont aucune protection sociale et ne savent probablement rien faire d'autre. Elles n'ont pas de recours légal. Voici une des questions sur lesquelles nous avons travaillé avec les employées de maisons.
• Dans quel état se trouve le mouvement des femmes en Afrique du Sud ?
Le mouvement des femmes en Afrique du Sud n'en est qu'à ses débuts. La Coalition nationale des femmes a récemment été formée, dont nous espérons qu'elle rassemblera tout le monde, des lesbiennes aux travailleuses domestiques. Les femmes de l'ANC sont les plus nombreuses — elles sont bien organisées et font beaucoup de bruit. Nous avons constitué un comité de lesbiennes et nous nous battons pour sa reconnaissance.
Dans les faits, le rôle de la plupart des femmes sud-africaines se limite à ceux de mère et de femme. Elles ne se voient pas à des postes de responsabilité politique.
Mais la Coalition semble rassembler des femmes à la base qui ont atteint les limites du travail personnel et qui, heureusement, ne cherchent pas seulement à construire une organisation qui se contente de voter des résolutions mais qui les mette aussi en pratique.
Juillet 1992 Propos recueillis par Colin Meade