Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER AFRIQUE DU SUD

« Tout est possible »

· Inprecor n° 359, 25 septembre 1992 · p. 11-12 · 1 469 mots

Afrique australe

Nous reproduisons les principaux extraits de l'interview de Nelson Mandela au journal sud-africain The Argus. DOCUMENT

JE PENSE que même si nous avons frôlé la catastrophe (après le massacre de Bisho) (voir l'article en p. 8), ce que nous avons fait ensemble - moi-même et M. De Klerk — a sauvé le pays du désastre. Nous saluons l'attitude de M. De Klerk (...) [qui] vise de toute manière à sortir de l'impasse.

Nous nous efforçons d'instaurer la démocratie dans le pays, et, pour cela, des compromis sont devenus absolument nécessaires.

J'ai d'abord hésité [sur la proposition de reprendre les négociations, ndlr], car l'invitation de M. De Klerk avait des aspects publicitaires, mais des gens sont morts. La grande question est comment éviter une répétition de Bisho. Evidemment, il y a certaines conditions préalables, et j'espère qu'elles vous sembleront raisonnables. Le gouvernement a décidé d'agir sur la question des foyers (1), des prisonniers politiques et des armes dangereuses. Il n'a pas besoin de nous rencontrer pour le faire. De notre côté, nous allons coopérer, et j'espère que M. De Klerk fera de même. Mon message au gouvernement est le suivant : tenez les promesses que vous nous avez faites à nous et à

Ce sont nos plus profondes préoccupations que nous mettons en avant.

Ce qui s'est passé c'est que le processus de négociations a perdu tout crédibilité, il est discrédité. Il y a eu un débat enflammé au sein du Congrès national africain (ANC) lorsque nous avons décidé d'arrêter la lutte armée et de négocier. Mais nous avons convaincu les gens, les uns après les autres. Mais, maintenant, mon peuple commence à me demander : quel en était le prix ? Quittons les négociations, elles ne nous conduiront jamais jusqu'à notre but.

Je veux dire par là qu'il est urgent que le gouvernement fasse des gestes concrets et clairs pour redonner leur crédibilité aux négociations. Une fois que le gouvernement aura fait cela, en agissant ne fût-ce que sur ces trois points, nous sommes prêts à reconsidérer notre retrait des négociations. Si M. De Klerk me dit : « Vous avez exposé vos trois préoccupations. Je m'engage à les transmettre. » Je lui dit que nous avions recensé 120 prisonniers politiques. Ajoutezen 80, libérez-les et engagez-vous à relâcher les autres dans les deux mois qui viennent. Donnez-moi une date à laquelle les foyers seront protégés et garantissez leur sécurité.

Engagez-vous à ce que, dans un mois ou deux, nous puissions interdire les armes dangereuses. Alors, je pourrai aller voir mon peuple et lui dire : regardez, il a répondu à nos demandes. Répondons aux siennes. Nous pourrons alors voir si, dans un tel climat, il faut poursuivre les actions de masse.

Tout est possible. Même la suspension des actions de masse. Lorsque l'on négocie, il faut être prêt à faire des compromis. Mais ces compromis ne doivent pas affaiblir notre position. Ils doivent apparaître comme un effort pour faire avancer les choses, pour sortir l'Afrique du Sud du bourbier.

La carte du mouvement de masse

Par conséquent, si le gouvernement fait un signe clair montrant qu'il est prêt à négocier sincèrement, les actions de masse ne seront plus nécessaires.

Si, en mai [1992], lors de la Conférence pour une Afrique du Sud démocratique II (CODESA II), [le gouvernement] avait accepté qu'un gouvernement intérimaire d'unité nationale soit instauré, dans un délai de, par exemple, six ou douze mois, s'il avait seulement accepté cet accord, on n'aurait pas eu besoin d'actions de masse.

Un gouvernement intérimaire nous représenterait nous tous, et l'ANC ne lancerait pas d'actions de masse contre lui-même. Nous serions au gouvernement, l'ANC serait réellement représenté comme tous les autres partis politiques. Il ne serait pas question d'actions de masse. Il ne serait pas question de sanctions. Il ne serait pas question d'isoler l'Afrique du Sud. L'Afrique du Sud reviendrait aux Nations-Unies — c'est ce que nous demanderions.

Il ne resterait que l'embargo sur les armes et le pétrole, qui devra être levé dès qu'une constitution démocratique sera votée. Mais même sur ce terrain, on peut trouver un compromis. Si un gouvernement intérimaire était mis sur pied les conflits cesseraient. (...)

Nous n'avons pas beaucoup de temps. Les prochaines élections auront lieu en

*Les intertitres sont de la rédaction

1) Des travailleurs noirs, considérés comme migrants, venus des différents bantoustans, vivent dans ces foyers. Il deviennent souvent la base d'Inkhata qui les utiliserait pour intimider la population des townships des alentours

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1994. L'économie se délabre, et nous ne pouvons pas tenir dans une telle situation. J'en ai parlé aux hommes d'affaires. Nous devons trouver des stratégies pour que le pays et les investisseurs comprennent que nous travaillons tous ensemble pour que notre économie ne soit pas détruite.

« Leur ennemi, e'est nous »

J'y suis particulièrement sensible. Sur les 7 millions de chômeurs, l'écrasante majorité est composée de Noirs. Nous vivons sur une bombe à retardement.

Dans les townships, les jeunes ont eu, pendant des décennies, un ennemi visible, le gouvernement. Maintenant, cet ennemi n'est plus si clair, à cause de la transformation qui est en train de s'opérer. Leur ennemi, désormais, c'est vous et moi, les gens qui conduisent une voiture et qui ont une maison. C'est l'ordre, tout ce qui se rapporte à l'ordre, et c'est une situation très grave.

Je suis contre une restructuration de la CODESA. Si nous faisons cela, nous perdrons une nouvelle année en discutant de sa

Il y a beaucoup d'organisations, autres que les partis politiques, qui ont demandé à être représentées à CODESA — les Eglises, par exemple. Nous avons refusé. Si nous acceptons votre participation, celle du Congrès des syndicats sud-africains (COSATU), des Eglises et d'autres organisations, cela ne marchera pas.

Nous devons revenir à CODESA telle qu'elle est au niveau de la structure, avec davantage de partis politiques qui le rejoignent avec une démarche positive. Les partis politiques qui s'intègreront dans ce processus seront les bienvenus — ça, ce n'est pas

Nous voulons sortir de l'impasse, sinon, je crains que l'économie ne soit détruite au point que lorsqu'un gouvernement démocratique arrivera au pouvoir il ne pourra rien résoudre. Plus la démocratie tardera à être instaurée, et plus il sera difficile de remettre l'économie sur pied. (...)

Je pense que le monde des affaires a généralement répondu de façon très responsable lors des actions de masse. Je l'en ai remercié, et j'ai fait part de cet avis à mes

J'ai dit que nous avions coopéré, et donc que nous devons éviter toute attitude d'hostilité ou toute action qui pourrait faire encore plus de tort à l'économie - le monde des affaires doit comprendre que, s'il n'y a pas de progrès dans les négociations, les actions de masse seront la seule alternative qui nous

J'espère que nous serons capables de résoudre ces problèmes. (...)

Les dirigeants régionaux [de l'ANC] doivent connaître les effets qu'ont leurs actions sur le pays tout entier. Notre image a été assez entachée par ce qui s'est passé à Bisho. Même certains de nos amis, ici et à l'étranger, ont des réserves sur ce que nous avons fait lors de cette manifestation.

Vous devez comprendre que ce qui s'est passé à Bisho n'est pas un exemple pour les actions de masse. Le 5 août, j'ai conduit la manifestation de Pretoria. Elle était disciplinée et la police a dit que la foule s'est très bien comportée. C'était l'avis général dans le pays, à part certains endroits où il y avait eu des intimidations et des pillages. Lorsque je l'ai appris, j'ai été, en effet, à ces endroits, voir les hommes d'affaires pour m'en excuser. Mais, en général, nous sommes capables de contrôler nos gens.

Si nous ne pouvons pas garantir la liberté d'activité politique, je devrai affronter une situation dans laquelle il me sera de plus en plus difficile de résister aux demandes de mon propre peuple de s'armer et se défendre lui-même. Les débats sur la lutte armée

Lorsque je me suis rendu à Boipatong, j'ai vu des pancartes : « Mandela, donne-nous des armes ». Cela ne venait pas de la jeunesse, mais de gens plus âgés, des militants. (...) Les gens chantaient : « Mandela, tu es doux comme un agneau, alors qu'on nous tue. » J'ai dû faire un discours pour dire que j'avais bien enregistré ces propos.

Si nous ne faisons pas des signes clairs pour montrer que nous nous battons contre l'oppression, ceux qui réclament le retour de la lutte armée vont l'emporter.

L'action de masse est en fait une façon pacifique de canaliser la colère des gens — qui nous permet de dire que nous n'avons pas besoin de la lutte armée, que nous pouvons faire des progrès grâce aux actions de masse. * Propos recueillis par l'équipe politique de

The Argus, 15 septembre 1992

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