Boipatong avaient été malencontreusement effacées! C'est toujours l'apartheid qui, le 7 septembre, permit à l'armée du Ciskei de massacrer plusieurs dizaines
Secousses et manœuvres
L'apartheid n'est pas mort. C'est ce qui explique l'affrontement de
Boipatong, le 17 juin 1992, qui fit 42 morts et la répression par les forces de l'ordre, trois jours plus tard, qui fit trois victimes (1). C'est encore l'apartheid qui permit à la police d'annoncer sans vergogne à la commission d'enquête Goldstone, que les bandes magnétiques des liaisons de police à de manifestants à Bisho.
Peter BLUMER
NOMBREUX sont ceux qui, à l'étranger comme en
Afrique du Sud, ont pu se satisfaire des réformes institutionnelles en cours et des pourparlers constitutionnels. Mais, pour des millions de Noirs, l'apartheid, lui, est toujours là dans l'oppression quotidienne et la misère. Le président De
Klerk, le réformateur, est entièrement responsable de ces meurtres et de cette répression. C'est bien son régime qui continue à donner vie à des gouvernements aussi grotesques que celui du Ciskei, censés représenter l'indépendance "nationale" de populations d'ethnie Xhosa. C'est la police qui a continué, depuis deux ans, son travail de complicité meurtrière avec le parti zoulou
Inkhata. C'est l'Etat sud-africain, dont il est le chef, qui se montre incapable de la moindre amélioration sociale dans les townships noirs.
Le processus de négociations, tel qu'il s'est engagé — notamment, dans la Conférence pour une Afrique du sud démocratique
(CODESA), qui, depuis fin 1991, rassemble des partis politiques ou "raciaux" — ne pouvait s'émanciper du vieux système. Le pouvoir s'y est entouré de tous les héritiers du
"développement séparé", régimes des Bantoustans et partis ethniques. L'auto-réforme a ses limites...
En Afrique du Sud, l'escalade de la violence et la surenchère ethnique menée par le parti Inkhata de Buthelezi ne sont rien d'autre qu'un élément du rapport de forces dans les négociations. Ce ne sont pas de simples débordements anachroniques. Cela fait partie des moyens utilisés par le pouvoir pour tracer une limite à la réforme. Il faut, en effet, que le suffrage universel et la disparition formelle des discriminations n'aillent pas jusqu'à compromettre le noyau dur du système, celui des rapport sociaux d'exploitation.
Pour maintenir certains "avantages acquis" de l'apartheid, le régime De Klerk a donc progressivement poussé les négociations vers un projet fédéraliste (blueprint). Les découpages régionaux ainsi envisagés permettraient, selon les calculs du pouvoir, de maintenir ou de renforcer la fragmentation ethnique des Noirs et de favoriser des pratiques de coalition et de collaboration
Afin d'imposer cette perspective, le régime doit rendre indélébile la marque du passé, celle des Bantoustans, des frontières intérieures et des préjugés ethniques. La violence entretenue par Buthelezi ou le massacre de Bisho serviront cette politique s'ils réussissent à faire accepter au Congrès national africain (ANC) un compromis fédéraliste qui affaiblirait durablement le projet d'une société non raciale et unitaire qui s'était finalement imposé ces dernières années dans l'esprit de ses directions.
La taille du pays, le poids d'histoires régionales spécifiques, sociales et économiques, semblent plaider pour un certain niveau de fédéralisme. Le régime sait parfaitement utiliser cet argument de "bon sens". N'a-t-on pas évoqué successivement les exemples suisse, nigérian ou... yougoslave ? Mais c'est oublier que, dans le cas sud-africain, il y a toujours une oppression raciale exercée par une minorité blanche. Un fédéralisme renforcé ne règlera donc rien au problème démocratique ; il aura, au contraire,
ÇA SUFFiT,
ET Si
JE NE POUSSE J'ENLEVAiS
PLUS! LE FREiN À MAiN? PANCHO tendance à fractionner et donc à affaiblir, les potentialités collectives des masses noires. Ce ne serait pas une décentralisation du pouvoir dans la perspective d'un meilleur contrôle social des populations noires mais, au contraire, un moyen de reproduire sous une nouvelle forme le poids politique des élites blanches et des secteurs patronaux. Les raisons d'une "brouille*
La décision de l'ANC, le 21 juin 1992, d'interrompre les négociations de la CODESA a été la marque d'un profond dépit après que sa direction a constaté que l'avancée des discussions à coup de compromis ne réduisait en rien la violence dont étaient victimes ses militants et ses partisans. Elle découvrait aussi peu à peu que les apparents reculs du pouvoir sur certains points des négociations avaient été, à chaque fois, anticipés par la préparation d'une nouvelle offensive sur un tout autre terrain des pourparlers. C'est ainsi que le gouvernement avait pu avancer ses propositions de mise sur pied d'une seconde chambre et de fédéralisme alors que l'ANC polarisait toute son énergie sur la question du gouvernement intérimaire d'unité nationale"
Le mouvement de Nelson Mandela se retrouvait ainsi systématiquement à la remorque des initiatives de De Klerk : c'était celui-ci qui déterminait le cadre des négociations en révélant pièce par pièce un projet constitutionnel cohérent.
C'est notamment ce qui se passa avec le référendum du 17 mars 1992 auquel étaient conviés les seuls Blancs. Après que 69 % d'entre eux ont répondu oui aux propositions de De Klerk, Nelson Mandela déclara : « Nous espérons que les dirigeants du Parti national [NP, au pouvoir, ndlr] cesseront de se considérer comme les dirigeants d'un groupe ethnique, pour se considérer désormais comme une partie de la direction de
1) Cet affrontement fut sans doute orchestré par des militants du parti zoulou inkhata Inprecor n° 359 du 25 septembre au 8 octobre 1992
l'ensemble de la population » (2). De Klerk avait certes expliqué deux jours avant qu'il se considérait comme « lié » par le « mandat » ainsi obtenu (3). Mais, le mandat en question était clairement établi par une bonne douzaine de « principes limites » qui, ensemble, constituent une série de garde-fous pour préserver le pouvoir de blocage de la minorité blanche. Le référendum avait sans doute une portée contradictoire sur la stratégie de l'ANC mais l'ambiguïté ainsi révélée par Mandela lui-même servait déjà le coup suivant préparé par le régime.
Impatience et grève générale
Le mécontentement était grand au sein de l'ANC, parmi les cadres intermédiaires et au sein du Congrès des syndicats sud-africains (COSATU). Surtout, la base perdait patience et confiance, et, le moment venu, la direction risquait un désaveu. La trappe de CODESA se refermait peu à peu, risquant de diviser gravement le mouvement. S'il lui fallait poursuivre les négociations autant chercher à en changer les règles.
La campagne de masse décrétée par la coalition ANC-Parti communiste sud-africain (SACP)-COSATU pour, disaient-ils, en finir avec ce gouvernement et imposer une assemblée constituante, déboucha sur la grève générale des 3 et 4 août 1992. D'autres initiatives de masse furent planifiées comme la manifestation organisée, le 7 septembre, à Bisho au Ciskei et quelques autres depuis.
Mais, la perspective de l'ANC est toutefois restée celle des négociations. Il lui fallait refaire son retard, améliorer ses capacités de pression et répondre à l'exaspération de la base. Les discussions avec le pouvoir ne pouvaient alors reprendre qui si elles étaient capables de démontrer que s'ouvrait une nouvelle "étape" dans l'établissement d'une société "post-apartheid".
L'éditorialiste du South African Labour Bulletin a donné un bon résumé de ce qui pouvait se débattre alors dans les couloirs de l'ANC, du Parti communiste et du syndicat : « Tout porte à penser que l'alliance tripartite, ou au moins le COSATU et l'aile militante de l'ANC et du SACP, ont revu de fond en comble les négociations. Ils prévoient une campagne qui ait un tel impact sur le rapport de forces qu'elle entraîne un nouveau forum de négociations et un nouvel ordre du jour de celles-ci. Si cette campagne réussit, ses dirigeants exigeront probablement que le forum de négociations reflète le rôle des organisations de masse, comme le COSATU ou les mouvements civiques, dans le processus de changement politique » (4).
Il faut, en effet, souligner l'impatience des secteurs populaires radicalisés après deux années de négociations et d'attente. Alors que la télévision rendait compte, jour après jour, de l'ampleur des changements réalisés sur le papier, la vie quotidienne, elle, ne faisait qu'empirer.
C'est ainsi que les salaires ont perdu du terrain par rapport à une inflation nationale avoisinant officiellement les 16 %. Les prix alimentaires pour une famille ont grimpé de 28 % - les légumes ont augmenté, par exemple, de 80 %. Dans les mines, on a recensé 3 000 licenciements par mois. Le syndicat du textile se plaint, quant à lui, d'avoir été touché par 20 000 licenciements. Dans la seule métallurgie, 35 000 postes ont été supprimés en 1991 et 13 000 durant les
Malgré les mobilisations plutôt faibles du Premier Mai 1992, il y a eu, ces derniers mois, une nette remontée des actions syndicales et des grèves. L'une des plus significatives a été, en juin et juillet, celle des employés de la santé qui toucha 59 hôpitaux dans tout le pays exigeant une hausse du salaire minimum, une augmentation générale de 15,3 % et une stabilité d'embauche pour les intérimaires.
Combativité ouvrière et compromis syndicaux
La grève d'août a permis de faire une importante démonstration : malgré l'affaiblissement des mouvements sociaux organisés, la combativité populaire reste encore très forte. La grève fut, en effet, massivement suivie et de très larges secteurs de la population noire montrèrent qu'ils étaient toujours prêts à suivre des consignes de mobilisation et d'action. Un doute demeure donc dans l'esprit des secteurs les plus combatifs : négocier, bien sûr, mais avec quelle attention portée aux luttes et aux rapports de forces sociaux?
Un épisode de la vie interne du syndicat de la métallurgie illustre ce problème. En mai, la direction du National Union of Metal Workers of South Africa (NUMSA) faisait distribuer un tract dont le titre était "Préparez la guerre" contre les licenciements et le blocage des salaires. Puis, vint le succès des 3 et 4 août. Le 8 août, la direction du syndicat se réunit et annonça aux instances subalternes une proposition de compromis avec le patronat incluant l'abandon de la demande de moratoire sur les licenciements, son remplacement par la négociation d'un chômage partiel ou simplement le paiement d'une pension de 15 semaines de formation après licenciement. On était donc passé en quelques semaines d'une "guerre" contre les licenciements à un projet d'aménagement des réformes des entreprises, et ce, malgré une grève générale massive. Le 11 août, la direction régionale de l'Est-Witswatersland répondait : « En substance, les propositions du comité exécutif national [du NUMSA] sont inacceptables. Nos adhérents on demandé avec insistance (...) une protection sérieuse contre les menaces quotidiennes de réduction des effectifs. Voilà pourquoi nous, en tant que syndicat, nous demandons un moratoire. (...)
» Notre grève est censée effrayer les patrons. Il semble qu' à cet égard nous avons plus peur de notre grève qu'eux (...). Ce sont nos adhérents qui sont gazés par la police, menacés et même assassinés par Inkhata, ils risquent leur place et même leurs vies. Plus de 20 000 personnes sont en grève dans cette seule région. Nous sommes donc profondément convaincus que c'est à ces militants là de prendre la décision de passer ou non un compromis. » L'affaire est significative car elle met en jeu des forces importantes : d'une part, le NUMSA, qui est l'un des principaux syndicats du COSATU, et dont la direction a un poids évident au sein du Parti communiste ; d'autre part, la région Est du Witswaterland n'est pas une branche marginale dans le NUMSA.
De manière générale, on a assisté, ces derniers mois, à une stratégie syndicale très centrée sur la recherche de compromis avec le patronat et sur l'élaboration de plans de réorganisation de certaines branches industrielles. Cette stratégie se veut sans doute en harmonie avec les négociations de la CODESA, mais elle correspond surtout à l'idée que se font ces directions syndicales des moyens à adopter pour sortir de la crise, pour relancer la production et construire une société "post-apartheid". Leur conception est fondamentalement néokeynésienne, fondée sur la négociation d'une nouvelle distribution des revenus et la recherche de nouveaux facteurs de compétitivité sur le marché mondial.
C'est ainsi que le syndicat des mines a pu élaborer un programme de mesures pour résoudre la crise de ce secteur. Il l'a présenté comme un projet de "codétermination" au Mining Summit ; organisé avec la Chambre patronale (5). Mais, dans la période actuelle, en Afrique du Sud, les patrons ne retiennent de ces plans que ce qui les intéresse en matière d'intégration politique des syndicats. Ils ne font, par contre, guère de concessions sur les revendications sociales et poursuivent à leur manière la restructuration de leurs entreprises.
On retrouve cette politique syndicale à la veille de la grève d'août, quand le COSATU signe avec le syndicat patronal SACCOLA un projet de Charte (6). Les deux parties annoncent qu'elles vont « organiser » et
2) Saturday Star, 21 mars 1992.
3) The Citizen, 19 mars 1992.
4) South African Labour Bulletin (SALB) juillet 1992
5) Dot Keet "Negociation and actions towards the general strike*, SALB, juillet 1992.
6) SALB volume 16, n°7, septembre 1992.
L'Inkhata, la police sud-aficaine et le président De Klerk : complicité dans la tuerie de Boipatong. «appeler » ensemble tous les Sud-Africains à faire du 3 août « une journée pour la paix, la démocratie et la restructuration économique ; (...) SACCOLA et le COSATU essaye d'organiser des assemblées dans les centres les plus importants d'Afrique du Sud, avec les Eglises (...). [Ils] lancent un appel aux employeurs et aux patrons, et à tous les Sud-Africains, pour qu'ils fassent de même (...). Pour y parvenir, les parties établiront un comité qui gèrera les ressources, qui planifiera la logistique et les communications, sur les lieux de travail.»
Le projet du COSATU était alors de mettre les patrons au défi de fermer leurs entreprises les 3 et 4 août. Cela aurait évidemment transformé la grève générale en jours de congés payés. Très pudiquement, le South African Labour Bulletin, qui publia cette Charte, expliquait : « Le projet d'accord a finalement capoté dans la mesure où SACCOLA a été incapable d' y apporter le soutien de ses organisations d'hommes d'affaires. »
La spécificité de la "direction" du syndicat patronal a évidemment ici de l'importance. Le document dans son ensemble est un plaidoyer en faveur d'un règlement négocié de la crise sociale et de l'instauration d'une démocratie parlementaire traditionnelle. C'est une déclaration de politique générale qui est aux antipodes des pratiques patronales habituelles, notamment en matière d'emploi, de formation et de redistribution des revenus.
Mais, un paragraphe particulier illustre la stratégie syndicale actuelle. Les deux parties proposent « une approche ouverte et inclusive tant au niveau national qu'industriel, de la restructuration économique et de la recherche d'un accord de stratégie économique qui déboucherait sur des niveaux substantiels de croissance et de développement. Dans ce but, [il faut] tenter d'éviter des restructurations économiques unilatérales et chercher le consensus entre le gouvernement, le monde du travail et des affaires ». Une telle déclaration de la part de la direction du COSATU, hormis son caractère chimérique, est en totale contradiction avec des appels à la guerre contre les patrons comme ceux lancés par le NUMSA en mai. Ce sont pourtant les mêmes directions qui en assument la pérennité. Or, la grève d'août se plaçait dans un contexte économique qui rendait d'emblée caduque toute la philosophie de la charte SACCOLACOSATU. Il faut, en effet, rappeler que le pari du gouvernement, en ouvrant des négociations, était de favoriser un retour massif des investissements étrangers. Sur la base de la "confiance" retrouvée, il espérait aussi que de nombreuses aides financières viendraient de l'étranger pour développer divers projets sociaux dans les townships, et calmer ainsi l'attente des populations. Mais, tout cela est resté pour le moment très modeste Pire encore, le pays s'est enfoncé à nouveau dans la récession, aggravée par la sécheresse qui sévit dans certaines régions rurales.
Le nombre des faillites a progressé de 37,7 % durant le premier semestre 1992. Un rapport de la Banque centrale, en date du 26 août 1992, expliquait que le pays allait peutêtre connaître la plus longue récession depuis 1908.
Récession et cogestion
L'évolution du produit intérieur brut (PIB) serait négative pour la troisième année consécutive (7). Comment attirer les capitaux étrangers quand les entreprises sud-africaines elles-mêmes ne croient pas à l'investissement ? Le 13 août — deux jours après l'annonce par le groupe diamantaire De Beers que ses résultats sur les six premiers mois de l'année avaient baissé de 26 % - la Bourse de Johannesburg a plongé de 101 points (8) !
Certaines institutions bancaires ont, d'autre part, demandé la négociation d'un plan d'ajustement structurel avec le Fonds monétaire international (FMI). Les voilà donc dans le cercle vicieux : il leur faut sortir de cette crise pour avoir les moyens de financer les réformes socio-économiques et la relance du marché intérieur mais, paradoxalement, le traitement de choc envisagé ne pourra qu'aggraver la situation des populations les plus déshéritées.
Ceci devrait suffire pour ne pas chercher à canaliser la combativité ouvrière vers des politiques de cogestion. La tempête qui frappe l'économie du pays ne permet aucun projet social-démocrate ou keynésien, et la pratique majoritaire au sein du patronat restera celle que nous connaissons aujourd hui. Il ne peut y avoir d'autre issue dans une économie de marché déterminée par le profit et les besoins de l'accumulation privée. Mais, pour comprendre la ligne des directions syndicales il faut rappeler que l'on est passé, en deux ans, d'une perspective socialiste à celle du socialisme de marché, puis à l'économie mixte puis à la croissance par la coresponsabilté. Il s'agit d'une évolution idéologique très rapide qui s'explique sans doute par la dégradation des rapports de forces et par la situation mondiale. Encore faut-il lier ces deux paramètres au développement consécutif d'une bureaucratie syndicale et politique.
L'ANC dans la tourmente
La direction de l'ANC garde toujours assez de prestige pour engager de grandes démonstrations de force, tout en en rabaissant l'objectif à très peu de choses. L'interview de Nelson Mandela dont nous publions des extraits (voir p. 11) montre le déséquilibre qui existe pour l'ANC entre l'ampleur des mobilisations et leur traduction politique.
Mais, il y avait un contenu contradictoire aux actions de masse de ces derniers mois. Les dirigeants de l'ANC ont fait un certain nombre de calculs tactiques sans déroger à leur objectif principal — le gouvernement intérimaire de coalition. Toutefois, la secousse sociale, que cette tactique suscite, constitue un facteur indépendant des manœuvres politiques. Il faut en comprendre la portée au-delà des objectifs supposés ou affichés de la direction de l'ANC. Elle exprime un rapport spécifique des masses au processus de négociations. Il serait donc vain de dénoncer abstraitement ces pourparlers alors que des millions de gens en attendent visiblement, pour le moment, une solution à leur misère.
La politique la plus adéquate serait, par contre, de se saisir cette réalité et de formuler dans les mouvements sociaux des revendications qui aident à radicaliser ces mobilisations.
La violence et la décomposition sociale dans certains townships sont, bien sûr, des problèmes cruciaux. Personne ne pourrait considérer que le mouvement est encore à l'offensive et qu'il est candidat au pouvoir. Mais rien n'indique, non plus, que nous soyons dans une situation telle qu'il faille
7) Soit - 0,5 % en 1990 et 1991, et peut-être - 2% ou - 2,5 % pour 1992.
8) Le titre De Beers a chuté, amputant de 740 millions de dollars la capitalisation boursière du groupe. Il s'agirait de la deuxième baisse de dividendes de De Beers dans toute l'histoire de la société.
rabaisser jour après jour les prétentions et les revendications.
Le problème qui est ainsi posé dans les rangs même de l'ANC ou du COSATU est celui de l'enjeu réel des négociations. Comment s'expliquer, en effet, qu'un succès incontestable dans la relance des mobilisations aboutisse en quelques jours à un recul des revendications face au pouvoir ? Après la publication de l'interview de Nelson Mandela, l'une des premières réactions significatives est venue de la direction régionale du COSATU au Cap. Son secrétaire, Jonathan Arendse, explique notamment : « Nous savons que les gens veulent agir (...). Cependant, quoique (Nelson Mandela] ait dit ne modifie en rien ce que nous avons planifié pour le 12 octobre [date à laquelle une séance spéciale du Parlement doit commencer, ndlr]. Nous aurons une journée d'action et nous n'avons pas l'intention de changer nos plans » (9). La même déclaration proteste, par ailleurs, contre la décision de l'ANC d'annuler la marche prévue dans le bantoustan Bophutatswana. Elle appelle à une journée de deuil pour les 24 morts de Bisho.
Le patronat local qui avait été sollicité pour qu'il ferme les entreprises à cette occasion a répondu en annonçant « une attitude de sympathie », mais « pas de travail, pas de paye ».
Le processus de négociations va donc reprendre dans un cadre nouveau. Mais la nouveauté ne surgit pas là où certains protagonistes l'attendaient. Le pouvoir voit sa position relativement affaiblie par la crise économique, alors que l'ANC devra, de son côté, affronter d'importantes remises en question dans ses rangs et au-delà. *
17 septembre 1992
9) Argus, 17 septembre 1992.