Ce qui était prévisible est devenu désormais une réalité : l'Italie est frappée par la crise — économique, sociale et politique — la plus grave depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Livio MAITAN
LA SITUATION, qui s'était déjà détériorée en 1991, s'est considérablement aggravée, en premier lieu sur le plan politique. Après les élections du 5 avril 1992, qui ont à la fois mis en évidence l'usure extrême de la coalition gouvernementale de quatre partis - Démocratie-Chrétienne (DC), Parti socialiste italien (PSI), Parti social-démocrate italien (PSDI) et Parti libéral italien (PLI) -, une fragmentation des forces politiques, et l'absence d'une réelle alternative dans le cadre du rapport de forces existant.
Les principaux indices de ce marasme ont été l'élection du nouveau président de la République et les vicissitudes qui ont accompagné la formation du nouveau gouvernement. En effet, le démocrate-chrétien conservateur, Oscar Luigi Scalfaro, n'a été élu qu'après plusieurs scrutins. Le gouvernement présidé par Giuliano Amato, l'un des dirigeants du PSI, a finalement été accepté,
1) Voir Inprecor n° 351 du 24 avril 1992.
ITALIE faute de mieux, sous réserve de changements dans la procédure de désignation des ministres et de l'insertion de quelques "techniciens", ce qui aurait prétendument marqué une plus grande autonomie du gouvernement par rapport aux partis.
L'accélération de la crise a été aussi provoquée par l'éclatement de scandales politico-économiques et par de nouvelles actions spectaculaires du crime organisé, la mafia.
Ces scandales ont impliqué presque tous les partis ; Parti démocratique de la gauche (PDS, ancien Parti communiste italien, ndlr), mais surtout les deux principaux partis de la coalition gouvernementale, la DC et le PSI. Ils ont entaché également des entrepreneurs, des managers et des banquiers, en plus de spéculateurs et d'affairistes.
En fait, à part les cas de corruption au sens strict, les pots-de-vin sont répandus depuis longtemps. Cette politique n'était dénoncée que marginalement dans la mesure où, dans l'esprit des couches dominantes, il s'agissait d'un prix à payer pour le maintien d'un cadre politique adapté au service de leurs intérêts. Mais, dès que les marges économiques se sont rétrécies et que le régime a été atteint d'une stérilité croissante, des voix critiques ont commencé à se faire entendre, avant même les enquêtes spectaculaires de quelques juges milanais.
Le phénomène du crime organisé n'est pas nouveau non plus. Mais les actions terroristes de la mafia au cours des derniers mois ont confirmé que des régions entières échappent toujours au contrôle du pouvoir central, qu'il existe, dans ces zones une accumulation capitaliste "illégale" mais pas du tout marginale et, enfin, qu'une symbiose s'y réalise entre les organisations et les entreprises criminelles, d'une part, et les institutions "officielles" à tous les niveaux, de l'autre. Tant que le régime jouissait d'un équilibre relatif, une telle situation était tolérée, surtout dans la mesure où des partis au gouvernement, la DC et le PSI notamment, en tiraient des bénéfices électoraux. Mais, dans la crise généralisée actuelle, tout cela représente un facteur supplémentaire de conflits.
L'interminable erise
Rappelons qu'à l'origine de la crise, qui a débouché, entre autres, sur la dévaluation de la lire et sa sortie temporaire du Système monétaire européen (SME), il y a persistance de l'onde longue de stagnation. La relance conjoncturelle se fait toujours attendre et des secteurs industriels pourraient même plonger dans une véritable récession avant d'avoir connu une reprise quelconque. Par ailleurs, toute la presse internationale a attiré l'attention sur l'augmentation constante de
l'endettement du pays, qui représente 100 % de son produit national brut (PNB) et d'un déficit budgétaire qui s'élève à plus de 11% du PNB.
Face à cela, la coalition gouvernementale et les milieux les plus influents du patronat ont pris ou envisagent des mesures drastiques en matière d'impôts ; ils s'efforcent de réduire les dépenses budgétaires en remettant en question une série d'acquis sociaux — retraite, assurance maladie, etc —; ils veulent introduire une politique des revenus, basée sur un blocage des salaires, voire sur leur réduction — l'échelle mobile des salaires ne compenserait plus leur érosion due à l'inflation.
Sur le terrain politique, les milieux gouvernementaux et les patrons prônent des réformes institutionnelles et des changements dans les lois électorales, pour supprimer le mode de scrutin à la proportionnelle et permettre à des coalitions disposant d'une majorité relative d'obtenir une confortable majorité absolue. Le but de toutes ces opérations est d'accroître le rôle du pouvoir exécutif au niveau aussi bien du gouvernement que des administrations locales. Une commission pour une révision constitutionnelle, composée de membres de deux chambres, a déjà été mise sur pied.
Le projet de tenir de nouvelles élections dès que les changements souhaités auront été introduits est dans l'air, dans l'espoir d'établir de nouveaux équilibres permettant de former un gouvernement stable à moyen, sinon à long terme.
En attendant, la coalition a de plus en plus tendance à gouverner par décrets et par délégation de pouvoir ce qui, sans exproprier complètement le Parlement, en réduit sensiblement le pouvoir de décision. Le Premier ministre, Amato, est allé jusqu'à annoncer, le 9 septembre 1992, qu'il exigera du Parlement l'octroi de pouvoirs exceptionnels en matière économique, pendant trois ans.
Evidemment, de tels projets ne peuvent avancer, et leurs auteurs ne peuvent com• Inprecor n° 359 du 25 septembre au 8 octobre 1992
mencer à les réaliser, que grâce à l'attitude de la majorité des organisations politiques et syndicales de gauche.
On connaît l'attitude du PSI, qui soutient le gouvernement présidé par l'un de ses membres et qui est partagée, pour l'essentiel, par des socialistes qui sont en train de se regrouper pour contester — c'est la première fois depuis une quinzaine d'années — l'hégémonie autocratique du secrétaire et ancien Premier ministre Craxi.
Le PDS lui-même pave le chemin de ceux qui œuvrent à l'instauration d'un régime réactionnaire. Ce parti accepte, dans une large mesure, les projets de réforme institutionnelle et électorale en ce qui concerne, par exemple, l'élection directe du maire — qui échapperait ainsi au contrôle du conseil municipal — et l'abandon du scrutin proportionnel actuel. Il rencontre en cela le démocrate-chrétien dissident Mario Segni, qui prône l'introduction du scrutin uninominal et ne cache pas ses idées conservatrices. En matière économique, le PDS critique certaines décisions et propositions du gouvernement, mais il se garde bien de se battre pour le renverser — son aile droite se prononce même pour un soutien ouvert à Amato, dans la perspective d'une participation à court terme au gouvernement. L'échelle mobile des salaires
Le 31 juillet — au moment où la plupart des entreprises étaient fermées ou allaient fermer pour les vacances —, les trois centrales syndicales signaient une déclaration commune avec le gouvernement. Ce texte constituait un blanc-seing à une série de choix du gouvernement et impliquait, notamment, la suppression définitive de l'échelle mobile, l'acceptation d'une politique des revenus basée sur un blocage des salaires et le renoncement à la pratique traditionnelle de négociations salariales au niveau des entreprises (en plus de celles menées à l'échelle nationale pour les conventions collectives).
La première réaction d'Occhetto (le secrétaire général du PDS, ndlr) a été de critiquer l'attitude des dirigeants syndicaux. Mais, assez rapidement, le PDS mettait ses critiques en sourdine, il condamnait l'attitude de l'opposition syndicale — qui, elle, exigeait l'annulation de l'accord, une consultation des travailleurs — et appuyait sans réserves le secrétaire général de la Confédération générale italienne du travail (CGIL), Bruno Trentin, qui expliquait qu'il avait signé surtout pour éviter une crise gouvernementale!
Cette affaire est importante du point de vue de l'évolution du mouvement syndical. Trentin avait signé après que la direction de son syndicat se soit prononcée contre l'accord, violant ainsi les principes élémentaires de fonctionnement démocratique. D'où la réaction virulente de la tendance minoritaire Essere sindicato (Etre un syndicat) (2) qui réclamait une consultation des travailleurs, avec pouvoir de décision, et l'annulation de la signature. Cette prise de position était partagée par de nombreuses instances locales et différentes branches et, plus tard, à la rentrée des vacances, par des assemblées de travailleurs dans de nombreuses entreprises. La majorité de la direction de la CGIL elle-même était divisée.
Après la signature, Trentin a démissionné, mais, il s'agissait d'une manœuvre pour arracher une acceptation du fait accompli. En effet, le comité directeur de la CGIL, tout en émettant des critiques sur le texte signé, prenait, début septembre, la décision de signer, rejetait toute idée d'annulation de l'accord et demandait à Trentin de revenir sur sa démission — ce qu'il faisait, après avoir obtenu gain de cause. Les dirigeants du PDS assuraient leur soutien à Trentin et à sa majorité bureaucratique. Il est vrai que le comité directeur avait dû accepter l'idée d'une consultation de la base, mais en la vidant de tout contenu : la question de la signature de l'accord ne devait pas être à l'ordre du jour des assemblées, qui ne devaient discuter que des négociations ultérieures sur les salaires et sans aucun pouvoir
Essere sindacato rejetait les décisions du comité directeur de la CGIL, annonçait que ses représentants démissionneraient de leurs postes de direction et lançait une campagne dans les instances de base et dans les entreprises contre les mesures du gouvernement, pour l'annulation de la signature de la CGIL et pour des revendications salariales au niveau des entreprises.
Selon la tendance minoritaire, la suppression de toute démocratie interne par Trentin et ses partisans justifiait de rompre une discipline devenue purement administrative. On ne sait pas encore si des mesures disciplinaires seront prises — certains majoritaires l'ont demandé. En fait, de nombreux travailleurs, parmi les plus combatifs, ont démissionné de la CGIL, et des organisations périphériques ou d'entreprise ont décidé de ne plus payer leurs cotisations au centre confédéral. La discussion est ouverte dans les rangs d'Essere sindacato et il est possible que tout cela débouche sur une scission appuyée par des centaines de milliers
En tout cas, on peut constater, que dans le sombre panorama qu'offre à l'heure actuelle le mouvement ouvrier, Essere sindacato constitue aujourd'hui l'un des points d'appui pour organiser la résistance ouvrière et asseoir les bases d'une contre-offensive.
L'autre point d'appui est représenté par
ITALIE IL NY A PLUS QUA S'EN REMETTRE LA MADONE ! Trate 2 Le président italien, Scalfaro le Parti de la refondation communiste (PRC) (3), dont de nombreux militants participent au combat d'Essere sindacato.
Le PRC est apparu, au cours des derniers mois, comme la seule force d'opposition de gauche. Certes, au-delà de la présence active de ses militants dans Essere sindacato, dans des regroupements syndicaux indépendants et dans des comités de base, de son influence dans certaines grandes entreprises (en premier lieu, chez Alfa Romeo à Milan), le PRC n'a pas encore établi de liens sociaux étroits et stables avec les travailleurs, même pas aux endroits où il dispose d'une force électorale certaine. Il continue de payer le prix d'une absence de stratégie et d'un fonctionnement interne ne permettant pas d'utiliser toutes les énergies militantes.
Dans les batailles qui se déroulent aujourd'hui il est, cependant, apparu comme une force lutte de classe, capable aussi bien de mener une opposition parlementaire ferme au gouvernement que d'organiser, le 12 septembre, à Rome une manifestation nationale en riposte à la politique du gouvernement, contre la capitulation de la bureaucratie syndicale et pour défendre le niveau de vie, les droits démocratiques des travailleurs et pour la grève générale. Le succès de cette marche a dépassé toute attente : environ 100 000 personnes y ont participé, dans un esprit très combatif, et dont un nombre de jeunes assez important.
Le dirigeant d'Essere sindacato, Fausto Bertinotti, encore formellement membre du PDS, y a pris la parole. Une semaine avant, le PDS avait organisé une manifestation à Milan avec moins de 50 000 personnes (la fédération milanaise du PRC avait décidé d'y participer sous ses propres mots d'ordre). Tous ces faits n'indiquent pas nécessairement une évolution générale du rapport de forces, mais la démonstration est faite que le PRC a accru sa capacité de mobiliser des forces importantes sur des objectifs avancés.
17 septembre 1992
2) Voir Inprecor n° 352 du 8 mai 1992.
3) Voir Inprecor n° 344 et 351 des 7 janvier et 24 avril 1992.