Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

VIETNAM

Trois ans après la victoire, quelques problèmes de la révolution vietnamienne

· Inprecor n° 36, 19 octobre 1978 · p. 21-26 · 4 697 mots

Indochine Stalinisme URSS et Russie Chine

Le Parti communiste vietnamien, s'il est encore celui qui a mené la lutte révolutionnaire à la victoire, est aussi, et toujours plus, le parti-Etat

Pierre ROUSSET

Dans le premier semestre

1978, les traits contradictoires de la révolution vietnamienne se sont accentués. Une série de mesures décidées par le gouvernement, notamment contre les gros commerçants capitalistes du Sud, ont mis en lumière la poursuite de la dynamique anti-capitaliste engagée au Vietnam. Mais parallèlement, Touverture explosive des conflits khméro-vietnamien et sino-vietnamien ont renforcé la dépendance du régime à l'égard de l'URSS et le poids de ses déformations bureaucratiques. C'est de cet aspect apparemment contradictoire de la révolution vietnamienne qu'il faut partir pour ouvrir à nouveau le débat sur les enseignements politiques de ses succès et de ses échecs.

Hier, la guerre d'Indochine résumait de façon exemplaire les données de la confrontation interationale entre révolution et contre-révolution mondiales, entre luttes de libération nationale et impérialisme. La victoire emportée contre l'impérialisme américain et le régime néo-colonial au Sud-Vietnam soulignait avec éclat l'actualité de la lutte pour le socialisme dans le monde. Aujourd'hui, les progrès et les difficultés de la révolution vietnamienne éclairent à la fois la dynamique de la révolution dans les pays coloniaux et semi-coloniaux et les problèmes de la transition au socialisme.

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à l'ombre duquel la bureaucratie s'enracine; or, la bureaucratie ne se réforme pas elle-même...! LA POURSUITE D'UN LONG PROCESSUS DE REVOLUTION PERMANENTE

La violente confrontation qui a opposé, en mars 1978, le gouvernement vietnamien et la bourgeoisie compradore du Sud-Vietnam ne peut prendre sa réelle signification que si on restitue l'ensemble des mesures prises avant, au moment et au lendemain de la prise du pouvoir de 1975. Car elles ne sont que l'aboutissement provisoire d'un long processus de révolution permanente engagé dès les débuts de la lutte révolutionnaire et qui reste encore inachevé. Ce processus s'est poursuivi, non sans des hésitations, tout au long de la seconde guerre d'Indochine, souvent plus rapidement que durant la première résistance contre le colonialisme français.

La levée paysanne qui marque les débuts, d'abord spontanés, de la seconde résistance vietnamienne, commence souvent en effet pour la défense de la réforme agraire réalisée par le l'enjeu concret de nombre d'offensives et de contre-offensives militaires. La victoire venue, le pouvoir des grands propriétaires fonciers avait été détruit dans les anciennes zones libérées, où un processus coopératif s'était parallèlement engagé, et révolution vietnamienne avait été largement affaibli dans le reste des zones rurales.

La désagrégation de l'armée et de l'administration fantoches, en avril 1975, puis les mesures de dissolution prises par le nouveau pouvoir révolutionnaire a l'encontre des forces militaires, administratives et politiques fantoche sanctionnaient l'effondrement et la destruction de l'Etat bourgeois au Sud-Vietnam. La lutte anti-impérialiste s'était menée au Nord et au Sud du 17e parallèle sous une direction unique et sans partage : celle du Parti communiste vietnamien. C'était cette même direction unique qui se trouvait dorénavant à la tête de l'Etat nord-vietnamien et de la nouvelle administration au Sud constituée à partir des forces du GRP et du FNL. L'armée était elle aussi placée sous commandement unique. Un plan économique commun commençait aussitôt à être mis en chantier malgré la différence de situation qui prévalait dans les deux zones du pays. Le gouvernement prenait le contrôle du gros des anciens avoirs impérialistes du Sud-Vietnam, des plantations étrangères ainsi que de la plupart des entreprises industrielles privées vietnamiennes importantes dont les propriétaires avaient en général fui avant la débâcle finale.

C'était un nouvel Etat ouvrier qui voyait le jour au Sud-Vietnam, ce qui, seul, permet de comprendre la réunification

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prolétarien, à la différence de pérative de « brûler l'étape de rapide du pays, sanctionnée par les élections d'avril 1976, à peine un an après la prise du pouvoir par les forces de libération. Le dernier bastion économique important tenu au Sud-Vietnam par la bourgeoisie était celui des gros commerçants compradores de Saïgon-Cholon. L'épreuve de force commençait très vite, cetbourgeoisie commerçante profitant du contrôle qu'elle gardait sur les réseaux de distribution et de commercialisation sur les trafics de denrées et sur de considérables masses monétaires, pour saboter l'équilibre économique précaire au Sud. Dès septembre 1975, le gouvernement tentait de briser son pouvoir; mais sans succès. Il aura fallu attendre pour que cet objectif soit enfin atteint, au prix d'une véritable épreuve de force.

C'est de cette rencontre entre révolution sociale et lutte de libération nationale, notait la résolution adoptée en avril 1975, peu avant la chute de Saïgon, par le Secrétariat unifié de la IVe Interationale, que provient la puissance de la révolution vietnamienne, «le processus révolutionnaire en cours (...) met en cause les bases de la domination capitaliste et néo-colonialiste au Vietnam. La vietoire militaire des forces du GRP sur les fantoches à Saigon ne garantirait certes pas en elmême la transcroissance socialiste de la révolution au Sud-Vietnam qui dépendra - pour être consolidée dans les villes -d'une série de mesures sociales, politiques et économiques. Mais le processus de révolution per-

Laura des conditions très favorables de développement, le renversement des organes de pouvoir fantoche et la dissolution des partis réactionnaires dans les villes nouvellement libérées en étant une indication». (voir Inprecor, numéro 24, ancienne série, du 1975). C'est effectivement qui s'est passé. La consolidation de l'économie de transition n'est certes pas achevée. L'industrialisation du pays reste notamment beaucoup trop faible, ainsi que la mécanisation l'agriculture au Nord, et la collectivisation au Sud heurte toujours à la résistance d'une petite paysannerie propriétaire. Le chômage au Sud est encore loin d'être résorbé, mais le cours suivi par la révoluvietnamienne nouvelle fois validé la théorie marxiste de la révolution permanente : la lutte de libération s'est constamment nourrie de la mobilisation ciale; les premières tâches socialistes ont dû commencer à être introduites avant même la prise du pouvoir; la rupture de la domination impérialiste n'a pu s'opérer sans la destruction du pouvoir de la bourgeoisie autochtone et la naissance d'un Etat ouvrier; la réalisation des tâches démocratiques bourgeoises était bien loin d'être achevée que déjà le pouvoir révolutionnaire devait faire des incursions de plus en plus grandes contre le droit capitaliste et réunifier le

A LIRE AUSSI DANS « INPRECOR»

«Les affrontements entre le

Vietnam et le Cambodge - une guerre criminelle»; déclaration du Secrétariat unifié de la IVe

Internationale (numéro 21 du

20 janvier 1978);

« Un conflit plus politique que frontalier», par Pierre Rousset;

(numéro 20 du 2 février 1978);

«Progrès de la révolution au

Sud-Vietnam », par Fred Feldmann et « L'Indochine en crise » par Pierre Rousset; (numéro 34 du 21 septembre). LE ROLE AMBIVALENT DU PARTI COMMUNISTE VIETNAMIEN

C'est probablement la lutte de libération au Vietnam qui fut, entre toutes, la plus durablement et la plus étroitement liée à un processus de révolution sociale et à l'action dirigeante d'un parti communiste. Pourtant, comme au Nord deux décennies auparavant, l'Etat ouvrier qui vit le jour au Sud affichait d'emblée de profondes déformations bureaucratiques.

combat révolutionnaire n'avait pas directement suscité l'apparition d'organes proprement soviétiques de pouvoir ce qui s'était passé en URSS et en Europe occidentale entre les deux guerres mondiales. Il est impossible de revenir ici sur les facteurs qui permettent de comprendre cette dissociation du processus révolutionnaire « classique» : conséquences de la dégénérescence bureaucratique du premier Etat ouvrier et de la stalinisation de l'IC; conditions dans lesquelles la levée anti-impérialiste d'après la Seconde Guerre mondiale a dû se mener; poids du passé pré-capitaliste, de la colonisation puis de l'emprise américaine sur la société vietnamienne, etc. Mais il importe de souligner que le Parti communiste vietnamien reflète très étroitement cette dissociation, que son orientation et le rôle politique ambivalent qu'il a joué ne peuvent s'expliquer

La révolution vietnamienne a dû faire face à deux adversaires redoutables qui n'ont pas hésité à engager des forces considérables pour l'abattre : les impérialismes francais et américain. L'escalade militaire qui a marqué la seconde guerre d'Indochine reste à ce jour sans équivalent dans l'histoire des guerres et des révolutions. Le poids du conflit sino-soviétique a pesé dès les tout débuts de la seconde résistance. On comprendrait mal comment la victoire aurait été possible si le PCV n'avait su jouer un rôle actif dans le combat anti-impérialiste, alors qu'il dirigeait la lutte de libération sans concurrence sérieuse sur le terrain, si le PCV n'avait eu conscience du conflit de classe inéductible qui sous-tendait la levée nationale de la population laborieuse.

A plusieurs reprises, le Parti communiste vietnamien dut prendre des décisions cruciales à l'encontre des pressions conjointes qu'exerçaient les directions soviétique et chinoise, comme en 1959-1960, quand il décida, bien tardivement, de relancer la lutte armée au Sud-Vietnam. Très vite d'ailleurs, en même temps que l'objectif constamment réaffirmé de la réunification, la nécessité im-

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développement capitaliste» était souligné dans les textes programmatiques du parti (mais non dans ceux du front). C'était par exemple le cas d'écrits majeurs de Le Duan en 1963 et 1970, de Truong Chinh en 1968, de Giap en 1973. Ce dernier donnait d'ailleurs en 1974 pour « objectif politique», pour «tâche fondamentale et immédiate» de la «révolution vietnamienne» (dans son ensemble) et des « insurrections et guerres nationales», non seulement l'indépendance et la « démocratie populaire» mais aussi le socialisme. Ecrit après la signature des Accords de Paris de 1973 mais avant l'offensive finale de 1975, ce texte valait de toute évidence pour les luttes alors engagées au Sud-Vietnam. Surtout, dans la pratique, le PCV refusait de donner à une quelconque force bourgeoise une parcelle de pouvoir dans la direction de la lutte de libération, les prétendus partis bourgeois du «Front de la patrie» du FNL étant contrôlés étroitement par les cadres du

C'est ce qui permettait au Comité exécutif international de la IVe Internationale réuni en décembre 1972, d'affirmer que, malgré les discours du PCV sur la « concorde nationale » et sa «formation politique stalinienne», « le bilan des quinze dernières années indique clairement l'orientation tenace de ce parti vers le renversement du pouvoir d'Etat bourgeois au Sud-Vietnam», ce dont il fallait tenir compte pour comprendre comment s'exercerait la pression des masses révolutionnaires sur un parti « dont l'orientation pratique est en rupture avec la ligne menchévique classique des staliniens dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, et indépendante des bureaucraties de Moscou et de Pékin» (voir la revue Quatrième Internationale de mars-avril 1973).

Avec la direction cubaine, la direction vietnamienne a affirmé des qualités bien supérieures à celles des autres directions, nationalistes ou staliniennes, des mouvements de libération des années cinquante et soixante. Pourtant, les conceptions du PCV concernant les rapports entre le parti, l'Etat et les beaucoup plus proches de celles professées par le stalinisme que par les marxistes-révolutionnaires : régime du parti unique, interdiction du droit de tendance et de fraction en son sein, prépondérance institutionalisée du parti sur les organes de l'Etat, absen» ce théorisée de formes soviétipouvoir... Défendant et mettant en pratique ces conceptions, le PCV n'a pas seuaccepté comme naturelles ces déformations bureaucratiques originelles de l'Etat ouvrier vietnamien - qui étaient largement le produit de facteurs objectifs -, il les a aussi politiquement avalisées, donc aggra-

C'est en cela que réside le ambivalent que le PCV a joué dans le développement de la révolution vietnamienne. Il a su la conduire à une vicpourtant fort difficile, mais il a simultanément institutionalisé des rapports autoritaires, paternalistes et substitutistes (plus, encore aujourd'hui, que répressifs) avec les masses sous sa direction, prolongeant d'ailleurs les rapports noués avant la lutte de libération. L'ABSENCE DE SOVIETS

Le rôle du Parti communiste vietnamien n'est évidemment pas seul en cause dans l'émergence d'un Etat ouvrier bureaucratiquement déformé dès sa naissance. Les racines des processus de bureaucratisation - institutionnels profonds et multiples; ils tiennent notamment à un ensemble historiques nationaux et internationaux sur lequel il est impossible de revenir ici. Et la révolution vietnamienne se heurte actuellement à bien d'autres difficultés que la seule absence de structures de séquences du sous-développement, les terribles ravages de la guerre, de l'isolement, du conflit sino-soviétique et de la dépendance croissante à l'égard de l'URSS... Nous ne saurions l'oublier. Pourtant, ce n'est pas une démarche «idéaliste» ou «normative» que de faire du régime politique qui prévaut au Vietnam et du programme du PCV en la matière l'un des problèmes centraux, l'une des questions les plus cruciales, posés depuis la victoire.

La gravité du «danger bureaucratique » n'est, en effet, pas à démontrer : il est, à leur manière, reconnu par les dirigeants du PCV eux-mêmes. Ils se sont engagés dans des camcontre le «bureaucratisme» qui frappent parfois très haut. Les généraux des minorités tay et nung qui ont été démis de leurs postes au CC du PCV (mais non de tous leurs postes dans l'appareil d'Etat) ont été accusés de s'être fait construire des villas privées. Dans le seul Cinquième district de Ho-Chi Minh-Ville, l'ancienne Saïgon, environ deux cents cadres auraient été arrêtés, incapables de justifier l'origine de la fortune qu'ils avaient accumulée depuis avril 1975. On admet même de plus en plus ouvertement, dans les rangs du PCV, qu'un problème institutionnel se pose et qu'il faut rediscuter de la façon dont le peuple peut être effectivement mené à jouer le rôle de « maître collectif» qui lui est officiellement dévolu.

C'est reconnaître très exactement l'importance d'un problème crucial à nos yeux : la relation existant entre la nature du régime politique qui prévaut au sein d'un Etat ouvrier et le cadre institutionnel dans lequel la bureaucratie, comme couche sociale, peut se développer et exprimer ses intérêts propres. Mais le PCV n'en maintient pas moins le dogme du parti unique, régi par le centralisme bureaucratique, et une conception non soviétique de l'Etat. Pour la direction vietnamienne, la lutte contre le « bureaucratisme» est toujours censée se mener avant tout au sein même du parti au pouvoir. Or ce parti, s'il est encore celui qui a mené la lutte révolutionnaire à la victoire est aussi, et toujours plus, le

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parti-Etat à lombre duquel la bureaucratie s'enracine; et la bureaucratie ne saurait se réformer elle-même : la clé de la lutte anti-bureaucratique ne peut être située dans la «moralisation » intérieure d'un parti dominant, unique, mais dans le bouleversement des relations entre les masses et l'appareil d'Etat dans son entier, c'est-àdire dans un changement de régime et la naissance de conseils ouvriers et paysans.

Les conditions d'un tel changement de régime ne dépendent pas seulement de la volonté de la direction du « parti d'avant-garde » et elles ne sont pas nécessairement réunies aujourd'hui. Certes, l'histoire de la révolution russe des années vingt est là pour nous le rappeler. Mais, plus on insiste sur les nombreux obstacles objectifs rendant difla réalisation d'un véritable régime de démocratie socialiste, et plus on doit reconl'importance du facteur subjectif, l'action consciente du parti pour les combattre.

Il n'y a en effet pas de « société de transition » qui puisse esquiver durablement cette question. L'échec du maoïsme, et de sa tentative de trouver une «voie» originale au socialisme, nous en a fourni une confirmation par la négative. Et la parution sous forme de Dazibao, en Chine, de textes étonnament avancés en ce qui concerne les conceptions de la démocratie socialiste, comme celui signé par Li Yizhe (1), confirment positivement l'actualité du programme marxiste-révolutionnaire en la matière. UN PROBLEME POLITIQUE D'ENSEMBLE

Le monopole de décision dont bénéficie le parti - ou plus précisément sa direction - interdit évidemment à la population d'exercer ce que le PCV appelle son « droit d'être maître collectif» : comment le pourrait-elle alors qu'il ne lui est demandé que de discuter d'une ligne déjà établie; alors que des données essentielles de la situation ne lui sont pas communiquées ou ne le sont qu'au compte-goutte, grâce au monopole exercé sur l'information par les dirigeants du pays? Le fonctionnement général de la société de transition est influencé par cette situation. Comment élaborer un plan de développement économique qui tienne effectivement compte du facteur politique si la population n'a aucun moyen de connaître les diverses options en cause et donc de faire savoir directement ce qu'elle en pense? Et comment éviter que les tensions croissantes aux frontières ne favorisent la montée des idéologies nationalistes au Vietnam même, si le réel enjeu et les réelles raisons de ces conflits grandissants ne sont pas expliqués publiquement et politiquement?

Sur ce dernier point notamment, les conceptions affichées par la direction du PCV lui interdisent explicitement de dire «toute la vérité» à la population vietnamienne, comme d'ailleurs aux militants étran-

ANH CHỊ EM THƯƠNG

9118 BINH, BENH BINH QUYET

TRỌN ĐOI LA NGƯOI CON TRUNG HIEU CỦA ĐANG CUA NHAN DAN gers, en ce qui concerne la situation du mouvement communiste et ouvrier mondial. Nguyen Kac Vien, écrivain et porte-parole officieux du régime, notait par exemple dans un interview accordé au Journal of Contemporary Asia (du 2e semestre 1977) que, dans les cas où des désaccords se font jour avec un autre Etat ou un autre parti « frère », «notre attitude de principe est de faire connaître dans des réunions entre nos deux partis ou nos deux Etats notre position, mais de ne pas dicuter publiquement de ces questions (...) afin de favoriser l'établissement de relations de solidarité entre les différents partis communistes du monde».

C'est au nom de ce principe que les divergences politiques croissantes qui opposaient les partis vietnamien, khmère et chinois ont été cachées jusqu'à l'éclatement sanglant des conflits sur le terrain. C'est toujours au nom de ce principe que la direction vietnamienne se tait

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sur les responsabilités, pourtant historiques et fort lourdes, de la direction soviétique, alors qu'el le a entamé un procès public du maoïsme et que, pour elle, la Chine n'est plus un Etat socialiste.

De façon plus générale, les conceptions programmatiques de la direction du PCV lui interdisent toute critique d'ensemble, radicale et proprement internationaliste du stalinisme. Et ce d'autant plus que la défense des «intérêts propres» (et immédiats) de «sa» révolution continue de primer sur tout le reste alors que la situation de révolution vietnamienne dans l'arène internationale changé après la victoire: le point de vue privilégié à travers lequel la situation du mouvement ouvrier mondial est jugé reste le point de vue national. C'est ce qui lui permet aujourd'hui de dire que la direction soviétique n'a commis que des «erreurs» (opportunistes et chauvines) alors que la direction chinoise, elle, exprimer très ment l'évolution actuelle des rapports entre le PCV, le PCC et le PCUS, mais c'est aussi faire peu de cas de l'histoire du mouvement ouvrier mondial et des nombreuses révolutions sacrifiées par Staline et ses successeurs sur l'autel de la « construction du socialisme dans un seul pays».

Ces conceptions, enfin, ne sont étrangères ni aux justifications qui peuvent être données quant à l'évolution de la diplomatie vietnamienne, ni à l'usage qui était fait hier de l'idéologie de «concorde nationale » dans le programme du FNL et du GRP. Dans ces deux cas, les «nécessités » tactiques l'emportent sur le rôle d'éducation qui incomberait à une direction dont l'objectif serait de favoriser l'émergence d'organes prolétariens de pouvoir de type soviétique et qui pour tâche de faire revivre un internationalisme C'était précisément la raison pour laquelle la résolution adoptée en décembre 1972 par le CEI de la Quatrième Internationale dénonçait les références faites par la direction du PCV à l'idéologie de « concorde nationale », sans pour autant remettre en cause sa volonté et sa capacité de mettre à bas la domination impérialiste et bourgeoise dans son pays. Il était en effet du devoir des marxistes-révolutionnaires «d'expliquer clairement qu'il n'y a pas de "concorde nationale' possible au Vietnam ou ailleurs, entre les classes exploiteuses et les classes exploitees», car, « meme lorsque les ministres bourgeois

(éventuel de coalition) sont les otages d'un pouvoir d'Etat de fait déla proletarien, leur presense 6e

DES INONDATIONS CATASTROPHIQUES

Pour la troisième année consécutive, le Vietnam est frappé par de graves calamités naturelles. Cet auelles atteignent les dimen sions d'un véritable désastre national. 300000 hectares de terres ont été noyées par des typhons au Nord du pays tandis que dans le delta du

775000 hectares sont ravagés par des inondations: au total, plus d'un million d'hectares de rizières ont été inondés à trois semaines de la récolte C'est au moins 12% de la produc tion de vivres qui sont ainsi dé truits; et beaucoup plus vraisemblablement, si l'on en croit les derniè res nouvelles qui nous parviennent, 20 à 25%. Il y a déjà environ deux millions de sinistrés dont les habilui aussi été très durement touché - perdant peut-être la récolte - et même le qui échappe ment à ce genre de calamité grâce à l'action régulatrice du lac Tonle Sap semble avoir été frappé cette ne peut ne pas désorienter la conscience de classe du prolétariat». Il n'y eut pas finalement de gouvernement de coalition au Vietnam. Pourtant, les mises en garde lancées par notre mouve ment en 1972 - et auparavant -n'en ont pas moins trouvé leur raison d'être dans les difficultés ultérieures de la révolution vietnamienne. Lors d'un séminaire universitaire Nguyen Kac Vien reconnaissait en effet que si la bourgeoisie n'avait pas été immédiatement neutralisée, en avril 1975, alors qu'elle n'avait pas eu le temps de se préparer à résister aux medu gouvernement révolutionnaire, cela n'était pas dû seulement à des difficultés objectives (comme l'absence d'un réseau de distribution étatique de rechange), mais aussi à une erreur politique qualifiée «d'erreur de droite» et commise, justement, au nom de l'idéologie de concorde nationale. Le prix de cette erreur semble avoir été très lourd, puisqu'il aura fallu presque trois années de heurts successifs pour briser la résistance de cette grande bourgeoisie commerçante du Sud-Vietnam. LES TACHES ANTI-BUREAUCRATIQUES

Il ne s'agit évidemment pas de nier le droit à une direction révolutionnaire de passer des compromis, tant sur le plan intérieur que sur le plan interational. Il est possible qu'il fallait tenter, au lendemain de la victoire, de développer une sorte de NEP (2) vietnamienne en s'attachant les services des industriels privés restés dans le pays et en cherchant à attirer les capitaux étrangers. Mais alors, il ne fallait pas pour autant laisser entendre, sans y croire d'ailleurs, que la «concorde » pouvait régner entre classes exploiteuse et exploitée. Il est probable qu'aujourd'hui, après l'échec de cette politique de NEP et la rupture avec la Chine, il soit nécessaire de s'appuyer plus sur le bloc soviétique et qu'il faille chercher à signer des accords diplomatiques et commerciaux avec les pays de la région. Mais on n'a pas le droit pour autant de laisser entendre que l'ASEAN peut cesser d'être la très réactionnaire et pro-impérialiste Association des Nations du Sud-Est asiatique et que les gouvernements thailandais, philippin et indonésien ont peut-être bien quelques vertus progressistes parce qu'Hanoï a besoin d'eux. Car alors, les compromis peut-être indispensables à la révolution vietnamienne, se paient un prix trop lourd, celui du niveau de conscience des masses vietnamiennes elles-mêmes, comme celui des militants qui combattent en Asie du Sud-Est leurs régimes réactionnaires.

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Il ne s'agit pas non plus de tirer un trait d'identité facile entre Hanoi, Pékin et Moscou, sans se soucier outre mesure de ce que le PCV a su accomplir et des difficultés dans lesquelles se débat la révolution vietnamienne. Le régime vietnamien, comme d'ailleurs le régime cubain, ne jouent pas aujourd'hui le même rôle international que les régimes soviétique et chinois, de même qu'il n'entretiennent pas des rapports identiques avec leurs populations respectives. Mais il s'agit de prendre note d'un triple constat.

Avec la victoire contre l'intervention impérialiste et la réunification du pays, la révolution vietnamienne est entrée dans une étape différente qui a mis à l'ordre du jour immédiat «des problèmes nouveaux (...) aussi bien dans les domaines de la reconstruction économique que dans celui de l'organisation sociale et politique» (résolution

Secrétariat unifié d'avril 1975). Ou plutôt on retrouve au cœur des difficultés actuelles des questions analogues à celles qui avaient secoué la RDVN lors de la crise de la réforme agraire de 1956 et de la répression des «100 fleurs» vietnamiennes, questions avaient été partiellement estompées par l'engagement du Nord dans la seconde résistance. La coupure entre la population et bureaucratie profiteuse s'est brusquement manifestée, si brusquement d'ailleurs que la direction du PCV s'en est profondément inquiétée. Les calamités naturelles, puis l'ouverture de la crise indochinoise n'ont fait qu'aggraver ces tensions sociales et politiques : les contradictions essentielles auxquelles le PCV doit faire face ne sont plus les mêmes que lors des montées révolutionnaires anti-impérialistes; l'appel à l'union face aux nouvelles « menaces extérieures » et la remobilisation n'y pourront durablement rien changer.

La situation est d'autant plus difficile que le régime a à faire, au Sud, à une population dont l'adhésion politique et la confiance envers la direction historique du PCV est bien moindre que ne l'était celle de la RDVN dans les années cinquante et soixante, quand le gouvernement réussit, après de durs déboires et de sévères auto-critiques, à engager la paysannerie dans la constitution des coopératives, alors qu'il était incapable d'assurer simultanément la mécanisation de l'agriculture. Or, l'une des principales leçons des trois dernières années, c'est que si la direction du PCV manifeste une conscience aigüe de l'acuité de ces tensions sociales et politiques, elle s'est aussi avérée incapable d'opérer les réorientations programmatiques indispensables pour s'attaquer à la racine du danger bureaucratique. Parce que ces réorientations sont par trop étrangères à son histoire politique; parce qu'aussi, elle est elle-même, et au premier chef, partie prenante et tributaire de ce monde bureaucratique.

On retrouve donc au Vietnam les mêmes problèmes que ceux qui ont modelé - ou qui modèlent - l'évolution d'autres régimes issus de révolutions victorieuses, dirigés par des partis - qu'ils soient issus du Komintern stalinisé ou d'une origine différente - qui ont joué un rôle révolutionnaire indépendant en pratique de Moscou: révolutions yougoslave, chinoise, cubaine... C'est dire que les conditions qui ont permis à ces directions de jouer ce rôle indépendant n'ont pas suffi à les préparer aux tâches inhérentes aux sociétés de transition socialisme, confrontées au problème de la croissance bureaucratique. On pourrait même dire que ce qui leur a permis d'affirmer leurs choix politiques indépendants, l'enracinement dans le cadre national de leur combat anti-impérialiste, rendait plus difficile la compréhension des racines des phénomènes bureaucratiques qui ne peuvent être pleinement appréhendés qu'à la lumière de l'expérience internationale du mouvement ouvrier : il n'y a pas de solution durable sans une double perspective militante de démocratie socialiste et d'internationalisme véritable.

Le Vietnam ne pouvait probablement échapper à l'évolution en cours que grâce à une rapide poussée révolutionnaire dans le Sud-Est asiatique, qui lui aurait évité l'isolement régional, et à une montée de luttes de classes dans les centres impérialistes qui auraient suscité la renaissance exemplaire d'organes soviétiques de pouvoir prolétarien. Cela ne s'est pas produit; au contraire, le poids du conflit sino-soviétique dans la région a eu des conséquences profondément néfastes sur le cours de la révolution vietnamienne.

La lutte antibureaucratique est d'ores et déjà objectivement à l'ordre du jour de la révolution vietnamienne. Pourtant, il n'existe aucune force politique à même d'avancer aujourd'hui au Vietnam un programme de démocratie socialiste. Il serait vain d'espérer que ce proanti-bureaucratique puisse être mis demain en avant par le PCV et sa direction. Il ne peut naître que d'une nouvelle expérience des masses travailrience des contradictions de la société de transition qu'elles connaissent, aidées, espérons-le dans un avenir pas trop lointain, d'autres expériences révolutionnaires de masse, en Europe de l'Ouest ou en Chine. Les antibureaucratiques, l'instauration d'un véritable régime de démocratie socialiste, ne pourront être réalisées que par une levée en masse des travailleurs vietnamiens, levée autonome, même si elle peut recevoir le soutien de nombreux militants et cadres de l'actuel PCV. Cela prendra évidemment du temps, mais telle n'en est pas moins l'une des leçons essentielles des progrès et des échees de la révolution vietnamienne depuis la victoire de 1975. Notes 1) Li Yizhe : « Chinois, si vous saviez..», document publié par Christian Bourjois éditeur, 1976. 2) NEP : Nouvelle politique économique pratiquée par les bolcheviks de 1921 à 1924-25, assouplissant les mesures du «communisme de guerre», permettant un retour partiel du marché libre, de façon à encourager les investissements indispensables à un redémarrage minimal de l'économie.

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