Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER 1492 / 1992

La fierté d'une Amérique indigène et noire

Inprecor n° 360, 9 octobre 1992 · p. 9 · 875 mots

Mexique Argentine et Chili

CINQ SIECLES de quoi ? De "découverte" ? De "rencontre" ? De fusion des deux mondes ? Sans doute un peu de tout cela ;

mais, surtout, 1992 signifie 500 ans de conquête, d'oppression, de génocide ; une conquête qui s'est poursuivie dans l'histoire, et menée aujourd'hui par les héritiers des intérêts des conquistadores de 1492.

Pour célébrer cet événement, les gouvernants des empires et des métropoles modernes se sont parés d'habits moins sauvages que ceux de leurs ancêtres du XVe siècle. Felipe Gonzalez, le roi Juan

Carlos, mais aussi Salinas de Gortari, Carlos Andrès Pérez, Aylwin, ouvrent les cérémonies en amis, sans évoquer le souvenir des bains de sang qui marquèrent la naissance des rapports entre les deux mondes, ni les politiques d'oppression qui les ont préparés et les préservent toujours.

Mais, la réalité les trahit, les découvre et les démasque.

En 1492, et au cours des décennies suivantes, Colomb, Cortés,

Pizarro, Cabral et leurs successeurs s'approprièrent, sous couvert du droit divin, tout ce qu'ils trouvèrent sur le sol américain, au prix des vies indigènes et noires.

Cinq siècles après, quelle est la différence entre la conduite des hidalgos espagnols, qui occupèrent le continent américain, et celle de Bush envahissant Panama, ou bombardant l'Irak avec Mitterrand et Thatcher ?

Quelle est la différence essentielle entre les mécanismes du transfert des richesses américaines réalisés par les métropoles impériales au XVIe, XVIle et XVIlle siècle, et ceux qui, à travers la dette extérieure, sont utilisés aujour-

Qu'est-ce qui distingue la vision colonialiste des Rois catholiques et celle de l'impérialisme nord-américain qui lance son Initiative pour les

Amériques (1)?

On rappelle souvent que Cuba a été le dernier territoire américain à conquérir son indépendance vis-à-vis de l'impérialisme espagnol, en

1898. Mais, quand fêtera-t-on l'indépendance de tous les territoires encore "français" d'outre-

Et quelle est la différence entre les conquistadores du XVe siècle et les gouvernants latino- américains actuels ?

Au Mexique, à l'heure du "miracle saliniste", les peuples nahuas, habitants millénaires de la Cuenca du rio Balsas, au Sud du pays, voient leurs anciens centres de cérémonies, leurs champs, leurs cimetières et leurs barraques menacés de disparition sous l'eau des chantiers de la compagnie hydro-électrique de San Juan Tetelcingo. Leurs frères tarahumaras survivent en faisant la "manche" dans les villes du Nord. Leurs frères lacandons résistent à l'extinction dans les forêts du Sud-Est du Mexique.

L'option la plus claire de "progrès" pour les indigènes mexicains est d'émigrer dans les villes ou aux Etats-Unis, pour continuer à mendier le droit d'exister.

1492 / 1992 indigène et noire foule de bandits et de criminels.

1) Voir Inprecor n° 346 du 14 février 1992.

ne Amérique

Au Chili, à l'heure de la "concertation démocratique", les dirigeants des peuples mapuches vont en prison, traités comme des délinquants de droit commun. Leur délit : prétendre vivre sur les terres de leurs ancêtres ; leur péché : méconnaître le critère constitutionnel qui affirme qu'au Chili tout le monde est "chilien" ; les premières nations précolombiennes ont disparu par décret.

Au cœur même des nouveaux empires, la population noire et mulâtre vit dans des ghettos et peut voir, à n'importe quel moment, les Blancs, surtout si ce sont des policiers, la traiter comme une

Mais 500 ans n'ont pas suffi pour anéantir la fierté et la dignité des Indiens et des Noirs américains. Ceux-ci ont résisté coup après coup et ils relèvent la tête ; du Canada jusqu'à la Terre de feu, la contestation indigène et noire essaye de récupérer le terrain perdu.

En Equateur, la Confédération des nationalités indigènes organisa, en 1990, des actions importantes de protestation et de mobilisation, montrant que la résistance indigène et noire dans tout le continent est possible. Au Canada, les groupes amérindiens s'organisent dans l'Assemblée des premières nations pour revendiquer leur droit à s'autogouverner (2). Au Mexique, le Conseil des peuples nahuas organise un pôle de résistance, réfléchit aux problèmes posés par le progrès et, sans le refuser, demande le respect de la culture et des intérêts des Indiens. Au Chili, les groupements mapuches rapprochent leur expérience de lutte de celle d'autres secteurs exploités et opprimés pour la construction d'un nouveau parti, un Parti des travailleurs. Dans le cadre du Ve centenaire, et aussi au-delà, des centaines de groupes ont formé des organisations nouvelles au niveau régional, national et continental. Ce sont les Inuits, Innus, Kanlenkehakas et Cris, au Canada ; les Apaches, les Noirs et les Latinos aux Etats-unis ; les Tarahumaras, Seris, Huicholes, Nahuas, Mixtecos, Chamulas et les Lacandons au Mexique ; les Mayas au Guatemala ; les Miskitos au Nicaragua ; les Kunas au Panama ; les Arauacos et Carabes dans les tropiques ; les Quechuas au Pérou ; les Quichuras, Shuaras et Slonas en Equateur ; les Guaranis et les Chamacocos au Paraguay ; les Araucans, en Argentine. C'est une Amérique indigène et noire qui, 500 ans après que l'Europe lui a dicté la sentence de mort, résiste et se refuse à disparaître. C'est l'Amérique fière de José Marti. *

Les dessins qui illustrent ce dossier sont extraits de

Diego Rivera Ilustrador, éditions SEP, Mexico, 1986

— à l'exception de ceux de l'article en p. 10.

2) Voir Inprecor n° 352 et 356 des 8 mai et 3 juillet 1992.

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