La population noire brésilienne représente une partie fondamentale de ce pays
(65 millions de personnes), inférieure seulement à celle du Nigéria qui compte
100 millions d'habitants. Son importance, toutefois, ne provient pas seulement de sa taille démographique, mais surtout de son rôle historique et social dans la reproduction biologique. Elle est essentiellement sociale. Les esclaves africains
Un demi-millénaire de résistance noire
(45 %) ; elle constitue la seconde plus grosse concentration noire du monde formation de ce pays et de son peuple.
En effet, la fonction de la population noire ne se résume pas seulement à la ont constitué le premier noyau stable de travailleurs productifs du Brésil. Ils furent le premier groupe organisé de façon autonome contre le pouvoir de l'époque, allant jusqu'à lui opposer une résistance armée.
Isaae AKCELRUD
CE PHENOMENE clef ne figure pas dans de nombreux essais savants, ni dans beaucoup de ceux se réclamant du marxisme, parce que l'idéologie du mouvement noir n'avait et ne pouvait avoir aucun lien avec l'Europe cultivée. L'organisation autonome des travailleurs noirs avait une base culturelle africaine. Voilà ce qu'il nous reste à apprendre et à comprendre pour ne plus réduire l'expérience brésilienne au modèle européen préétabli.
L'étude, l'auto-analyse et l'autoconnaissance de la classe ouvrière brésilienne, l'identification de ses expériences de combat lointaines et précurseuses, l'estimation de ses plus anciennes formes de lutte et la récupération de son héritage le plus nié et réprimé, nécessitent de l'étudier avec un esprit ouvert ; il faut évaluer de façon solidaire la résistance noire qui a déjà 500 ans. C'est une démarche fascinante et, en même temps, nécessaire pour enraciner notre conscience de classe dans l'histoire et la réalité vivante de notre peuple. Elle démontre, en outre, que la lutte contre le racisme est une composante essentielle de la lutte des classes.
Le noyau africain dut payer un prix élevé pour le rôle qu'il joua dans la formation du Brésil. Tout d'abord parce que cette immigration s'est faite par la contrainte du
1492 / 1992 fer et du feu, et fut maintenue par une violence inédite ; ensuite, parce que les esclaves africains constituaient une marchandise bon marché, qu'on pouvait remplacer à peu de frais, bien en dessous du coût minimum du maintien de la vie humaine, ce qui impliquait pour eux des conditions de travail et d'existence qui réduisaient la "vie utile" à moins de dix ans. Enfin, parce que la traite étouffa les civilisations et cultures des pays africains, privées de leurs éléments les plus jeunes et aptes au travail, et repoussant les autres dans des régions plus isolées et difficiles d'accès, dans une ultime tentative de défense contre l'agression du capitalisme colonialiste.
Il s'agissait, en fait, d'une destruction simultanée sur plusieurs continents, d'un attentat contre l'existence même de la race noire sur toute la surface de la planète — il n'y a pas de statistiques précises sur ce génocide, mais des estimations plus ou moins réalistes.
Le cas de Rui Barbosa est significatif ; cet intellectuel typique des plantations, connu pour avoir produit beaucoup de paroles et peu d'idées, ordonna la destruction de tous les documents douaniers sur l'importation d'esclaves, alors qu'il était ministre des Finances. Il voulait cacher la honte qui accablait le Brésil, disent certains ; il voulait détruire les documents qui justifieraient des demandes d'indemnisation aux esclavagistes après l'abolition, argumentent d'autres, plus pragmatiques.
Quels que soient les chiffres, le procédé a été barbare. La réduction en esclavage de peuples africains tout entiers fait partie de l'accumulation capitaliste initiale, c'est sa base même. Il est naïf de penser que le capitalisme est synonyme d'adhésion exclusive et totale au travail salarié "libre". En vérité, le capital ne pouvait prospérer sans esclaves, comme disait Marx. Tandis qu'elle instituait l'esclavage des enfants en Angleterre, l'industrie cotonnière servait à convertir l'économie esclavagiste plus ou moins patriarcale des Etats-Unis en un système commercial d'exploitation. En général, l'esclavage déguisé des travailleurs salariés d'Europe, exigeait comme fondement l'esclavage sans fioritures dans le Nouveau Monde.
Le capitalisme esclavagiste
L'esclavage moderne, c'est-à-dire au service du capital, n'a pas commencé en Amérique, mais en Europe, dans les fabriques anglaises de tissus. Les premiers esclaves ne furent pas les Noirs déportés aux Amériques mais des enfants anglais, des orphelins, des fils de pauvres ou des enfants de la rue. Ensuite, ce furent des adultes blancs — prisonniers et détenus pour divers motifs, poursuivis sous un prétexte quelconque, y compris des paysans dépouillés de leurs terres. Mais ils étaient trop peu pour les "besoins" du capitalisme.
Sur tout le continent américain, le travail esclave des Indiens fut expérimenté (voir l'article d'E. Galeano en p. 16). Des tribus entières furent rapidement décimées. Ces communautés n'avaient ni la résistance physique, ni l'aptitude au travail continu, nécessaires dans les cultures d'exportation et dans les mines. Ils mouraient comme des mouches d'une simple grippe. Pour se donner une idée de la différence en matière de capacité de travail entre un Noir et un Indien, il suffit de signaler qu'un esclave indien, au Brésil, avait seulement 20 % de la valeur d'un Noir. Même dans ces conditions, l'esclavage des indigènes dura
• Isaac Akcelrud a milité au Parti communiste brésilien (PCB) avec lequel il a rompu comme d'autres militants, en 1956, après le rapport Krouchtchev et devant le refus de la direction du PCB d'en débattre.
En 1982, il a adhéré au Parti des travailleurs (PT), où il collabore au journal de la tendance Démocratie socialiste, Em tempo.
Sur l'histoire de l'esclavage voir aussi Inprecor n° 353 du 22 mai 1992.
200 ans, de 1534 à 1755, année de son interdiction.
On peut déceler à l'époque les premiers indices d'un soutien réciproque entre Noirs et Indiens. C'est un sujet de recherche qui en est à ses timides débuts : peu de gens savent aujourd'hui que 200 Indiens ont été exécutés pour avoir refusé de combattre contre le quilombo (1) de Palmares, le principal foyer de résistance noire dans le Brésil de l'époque. On sait aussi aujourd'hui que l'abolition de l'esclavage indien fut une décision de marketing de la "triple alliance" — l'Etat, le Vatican et les négriers — pour obtenir le monopole sur le marché des esclaves africain. La Couronne portugaise percevait 10 % de commission, le Saint-Siège 5 % et les négriers gardaient le reste de ces profits juteux.
Mesurés en mètres
Get en tonneaux
Les Africains vaincus opposaient une résistance désespérée, mais ils ne possédaient pas la base matérielle minimale pour une émancipation réelle. L'abolition de l'esclavage devait modifier mais pas abolir le pouvoir des classes dominantes. Les esclaves révoltés ne possédaient ni les moyens ni les perspectives leur permettant d'envisager une quelconque modification des structures de la société. Néanmoins, ils se battirent avec un courage et une abnégation exemplaires, avec habileté et en prenant des initiatives admirables.
Dans toute l'Amérique on a rencontré de rares mais significatifs cas de "marrons", ces Noirs qui réussirent à fuir au moment du débarquement, à tromper ou vaincre la surveillance, triomphant ainsi de la faim et de la fatigue d'une traversée infernale, réalisée à bord des pestilentiels bateaux négriers. Ils s'enfuyaient, malades, alors que le bateau accostait, avec une audace surprenante. Ils avançaient en territoire totalement inconnu, dans l'hostilité absolue. Complètement nus, sans connaître un seul mot de la langue du lieu, sans aucune notion du terrain, sans savoir ce qui les attendait devant. Ils avan= çaient résolument, avec un courage sans limites.
Le plus étonnant est que certains survécurent ; mais, dans la plupart des cas, cette fuite vers la liberté était un saut dans la mort. Ces défections étaient prévues dans les calculs commerciaux des négriers dès le début du voyage. Les esclaves étaient considérés comme une marchandise périssable, comme des troupeaux attrapés en Afrique, sujets à une perte prévue de 20 %, et même plus. Pendant le trajet, l'eau et la nourriture immonde étaient rationnées pour réduire le chargement et dégager de l'espace pour enterrer vifs plus de Noirs dans ces mausolées flottants.
Les Noirs étaient mesurés en mètres et en tonneaux, entassés tout au long d'un voyage ténébreux, ils servaient de pâture aux requins qui accompagnaient les embarcations. Voyageant les uns sur les autres, et chacun sur ses propres excréments, ils arrivaient à destination totalement désespérés. De nombreux auteurs tirent de ces faits des conclusions hâtives, démenties par la réalité, sur la démoralisation des esclaves noirs, passant sous silence les évasions, mêmes rares,
Coupe horizontale des cales d'un bateau négrier. qui avaient lieu après le débarquement. Comment s'expliquer alors l'organisation de la résistance qui suivit et la lutte continuelle qui amena certaines autorités responsables de la répression à adopter la tactique selon laquelle à défaut de calmer et de subjuguer totalement les esclaves (ce qui était impossible), il fallait au moins empêcher qu'ils ne se révoltent tous à la fois.
Il faut, bien sûr, reconnaître la formidable vitalité du Noir africain, issu d'un peuple qui vivait dans un état de pureté écologique, encore loin de la pollution et de l'empoisonnement de l'industrialisation bourgeoise. En même temps, on voit apparaître les réserves d'énergie immenses et insoupçonnées que la lutte pour la liberté révèle chez l'être humain — même quand il est soumis aux pires conditions.
Déjà au moment de la vente de cette humanité poignardée, des mesures préventives étaient prises, dictées par l'expérience des maîtres esclavagistes. On séparait les
1492 / 1992 membres d'une même famille, d'une même nation, d'une même tribu ou d'un même village, ainsi que ceux qui parlaient la même langue ou pratiquaient les mêmes rites religieux.
Religion et résistance
Les esclaves, sans défense, ne pouvaient que simuler la soumission, déguisant la résistance derrière une apparente passivité. Lentement, ils se recomposèrent et se réorganisèrent afin de rétablir la pratique de leurs traditions culturelles et religieuses sous les enseignes et étiquettes de la religion des oppresseurs.
Le candomblé semble s'identifier à l'Eglise qu'ils détestaient. Les orixas (2) incorporent Saint-Georges à leur rites, parce que le symbolisme du chevalier armé d'une lance et terrassant le dragon leur parut adéquat. L'Eglise ne tarda pas à occuper le champ de l'organisation religieuse, pour faire diversion, créant des confréries qui séparaient les nations africaines, empêchant les unions entre les Nagos et les Bantous, divisant les mulâtres, les Créoles (Noirs nés au Brésil) et les Noirs d'origine africai-
Les confréries, vues aujourd'hui avec du recul, obéissaient à un double objectif des maîtres. D'abord, elles recherchaient la ségrégation des Noirs dans des Eglises spéciales pour qu'ils ne rentrent pas dans celles des Blancs, ensuite, elles voulaient imposer des divisions entre les opprimés eux-mêmes, pour qu'ils ne coordonnent pas leurs luttes. C'était l'"opium du peuple". Les statuts d'une des ces confréries en interdisaient l'accès aux « juifs, mulâtres et hérétiques ».
1) Nom donné aux forteresses noires de la forêt brésilienne qui étaient des lieux de refuge, des camps retranchés et des bases arrière pour l'action anti-esclavagiste dans les plantations et les lieux de concentration des esclaves.
2) Divinités du candomblé, le culte animiste chez les Noirs brésiliens qui réunit des pratiques magiques, de sorcelleries et des éléments du rituel chrétien.
3) Nago est le nom d'une nation africaine, membre du groupe soudanais et qui habitait la région du Bénin. Le mot "bantou" désigne le groupe des nations vivant en Angola, au Congo et au Mozambique notamment. Ce furent les principales ethnies représentées parmis les Noirs déportés au Brésil.
- 1492 / 1992 Julio José Chiavenato révèle que les bénédictins et carmélites avaient des "élevages" d'esclaves (4). Il était absolument lucratif de croiser des Blancs avec des Noires pour donner naissance à des spécimens plus "recherchés". Le croisement d'un Noir avec une Blanche était moins utile parce que l'enfant ne serait pas légalement esclave. Dans cette reproduction du bétail humain, on se préoccupait de maintenir un certain niveau de "noirceur" parce que le type clair ainsi produit pouvait devenir dangereux.
Ces esclaves n'étaient pas tous destinés à la vente. Il y avait un volant important d'esclaves de location. Les Noirs malades ou estropiés servaient de mendiants à leurs maîtres des classes moyennes.
Jusque dans les ventres des mères
Le massacre systématique des esclaves noirs atteignait même le ventre fertile des Noires les mieux portantes qui servaient de nourrices (ou "mères noires"). Les "petits" nouveaux-nés étaient sacrifiés juste après le premier cri ou même avant, dans le ventre de leur mère — par des avortements criminels — pour que les seins généreux des "mères noires" soient mis à la disposition des rejetons des classes possédantes.
Cette formidable vitalité et cette aptitude à la survie de la race noire arrachée de l'Afrique dut néanmoins subir et surmonter le test barbare des assassinats en masse de la guerre d'agression contre le Paraguay, déclenchée sous les auspices de l'impérialisme anglais.
A l'époque, rappelons-le au passage, le Paraguay était le seul pays de cette partie du monde à ne pas avoir de dette extérieure, d'emprunt "Rotschild", ni d'hypothèque nationale vis-à-vis des banquiers londoniens, ou autres. Il divergeait ainsi complètement du modèle en vigueur prescrit par l'impérialisme anglais. Pour cela, il devait être puni et ramené à la discipline du capitalisme dépendant. Un autre objectif de guerre, majeur pour les classes dominantes, dans le Brésil du bon empereur Pedro II, fut de créer les conditions d'un blanchiment foudroyant et sensible du pays. Par la marche des choses, sous la pression économique, militaire et diplomatique de l'Angleterre, en quête de marchés pour sa production industrielle, le jour amer de la fin de l'esclavage approchait. Les classes dominantes angoissaient devant un nouveau défi : près de la moitié de la population du pays était noire ou très foncée (café au lait, avec beaucoup de café et peu de lait, bien noir). C'était des Créoles qui parlaient couramment portugais, connaissant le pays et les habitudes de ses habitants et beaucoup d'entre-eux étaient même atteints par des idées libertaires. Au milieu du siècle passé, "Noir libre" rimait avec "subversion", comme aujourd'hui on nous rebat les oreilles sur le caractère subversif et aventurier de la fière revendication d'organisation indépendante des travailleurs. Il s'agissait à l'époque, en fait, de réduire la menace, et la guerre du Paraguay était une occasion en or. Les Noirs furent désignés "volontaires", proclamés héros, et poussés à accomplir maintes prouesses. Les louanges patriotiques pavèrent la route d'une boucherie à grande échelle. Dans l'ouvrage déjà cité, Chiavenato parle du « processus brutal d'aryanisation de l'Empire, réduisant les 45 % de Noirs dans la population totale (...) en 1860 à 15 % peu après la guerre. Tandis que la population blanche a augmenté 1,7 fois, la population noire a diminué de 60 % sur les 15 premières années suivant le début de la guerre (1860-75). Ce fut la première fois dans l'histoire du Brésil que le nombre de Noirs baissait non seulement proportionnellement mais aussi en chiffres absolus (...). En 1800, il y avait 1 million de Noirs dans le pays ; en 1860, 2,5 millions ; en 1872 à peine 1,5 million ».
Les premières guérillas
Dans ces conditions, le simple fait de survivre était déjà un acte de résistance héroïque. Se multiplier, augmenter ses effectifs, atteindre un plus grand pourcentage au sein d'une population hostile représentait déjà une victoire significative. La population noire était totalement orpheline sur le plan politique : elle n'avait pas d'alliés, elle était la seule force de travail significative du pays, pour elle, aucune alternative ne provenait d'où que ce soit. Pour remplacer le régime esclavagiste, elle ne possédait rien en dehors ou au-delà de la société existante : il y a eu même des affranchis, bien que peu nombreux, qui ont acheté des esclaves à leur tour. Les solutions les plus audacieuses et avancées se résumaient à deux dénouements possibles : capturer des navires et retourner clandestinement en Afrique — ce qui fut tenté à de nombreuses reprises, notamment lors des soulèvements du Reconcavo Baiano — ou établir des fortifications dans des quilombos à l'intérieur des forêts — instituant une guerre de guérilla défensive permanente, ce qui devint la solution privilégiée.
Pour déboucher sur une autre voie, il fallait s'organiser, se rassembler à partir des formes les plus simples d'union et de convergence, sans négliger les structures les plus primitives. Tout ceci, les Noirs l'ont fait avec une imagination et une richesse admirables de modèles différenciés et créatifs, dans et hors les quartier d'esclaves, sur les lieux de travail, dans les plantations, sur les terrains de candomblé, conspirant, inventant tout un langage codé de sons et de battements de tambour dont les échos survivent dans les batucadas (musiques de percussions) actuelles. Les Noirs musulmans, connus au Brésil sous le nom de Malais, ont humilié avec cette supériorité beaucoup de Blancs analphabètes. A partir de là, une direction s'est dégagée, y compris pour la lutte armée. La rébellion des Malais, en 1835, dans l'Etat de Bahia, a largement maintenu l'offensive et a été à deux doigts de la victoire militaire. Une partie substantielle du plan de libération conçu consistait en la capture de navires dans le port et la fuite en Afrique. L'audace des chefs rebelles noirs les portait, dans la recherche de la liberté, jusqu'à s'improviser capitaines au
Jusqu'à récemment, la pratique des religions noires était soumise, au Brésil, à une répression policière féroce, malgré la liberté de culte reconnue dans la Constitution. Avec le poids énorme de la population noire — en moyenne presque la moitié et largement majoritaire en plusieurs endroits — la première place en terme de nombre d'adeptes dans de vastes régions, y compris avant le catholicisme, revient nettement au candomblé. La répression, dans une large mesure,
4) Julio José Chiavenato, O negro em Brasil, Ed. Brasiliense.
servait les intérêts des cultes blancs rivaux. Mais elle était due principalement au rôle de paravent politique rempli initialement par le candomblé, comme bannière commune et lieu de rassemblement de la résistance noire. Ce n'était pas la première fois qu'une religion connaissait son heure de gloire en fonctionnant comme façade légale d'un parti politique clandestin.
Avec ce même fil-à-plomb de l'organisation clandestine, sous le déguisement religieux des attributs chrétiens ("Saint-Georges terrassant le démon" insufflait la confiance et alimentait l'espoir d'un dénouement heureux dans un combat inégal), les Noirs mirent en place tout un système éducatif pour la préservation de leur identité culturelle. Le succès de cette entreprise ne pouvait être que différencié. Toutefois, les masses musulmanes alphabétisées, parvinrent à constituer, en leur sein, un gouvernement secret qui disposait d'un contrôle absolu sur elles. Ce que les Blancs ignorants et superficiels jugeaient simplement folklorique — la représentation des rois et souverains entrant dans les villages qui pouvait ressembler à une pure comédie — constituait en fait le langage d'un pouvoir royal.
L'avancée la plus spectaculaire fut pourtant atteinte, dans certains cas, à l'occasion de contacts réguliers qui permettaient l'acheminement des consignes directes de dirigeants africains, ce qui élargit l'horizon politique et pesa certainement sur le perfectionnement et l'accélération de certaines formes de lutte. Cet aspect du mouvement contient une dimension internationaliste, un réflexe salutaire, étant donné le caractère mondial de la traite. C'est le germe d'une solidarité qui prendra une grande valeur politique lorsque le mouvement se fondra dans les luttes ouvrières, dont la tendance normale est nécessairement internationaliste.
Les voies multiples de la lutte
Les diverses formes d'organisation et d'entraide, avec les assemblées générales et les collectes sous couvert de réunions religieuses, danses sacrées, associations diverses, écoles de samba, etc. ; ont évolué jusqu'à fonctionner comme des sociétés revendicatives, caisses de crédit mutuel et collectes financières pour payer l'affranchissement des dirigeants noirs. Les Comités d'affranchissement, constituent, selon certains chercheurs, les premières caractéritiques de classe dans cette lutte, à travers l'influence déjà décelable des quelques travailleurs libres existant dans le pays.
La lutte armée a été une constante dans la résistance noire à l'esclavage. Les Noirs ont recouvert le pays de quilombos, certains ayant une vie très courte, mais tous constitués par des Noirs fuyant la captivité avec l'aide d'autres Noirs et qui mettaient à profit leur liberté pour s'armer et se battre. Des sociétés secrètes de Noirs fugitifs organisaient la terreur contre les propriétaires d'esclaves - ils attaquaient les plantations, libéraient les esclaves, confisquaient les armes, tuaient les planteurs esclavagistes. Le "quilombo" de
Palmares
Ils pénétraient dans la forêt tropicale, organisaient de nouveaux quilombos qui reproduiraient la structure des communautés primitives africaines dont ils étaient originaires ou descendants.
Le plus important, qui est resté comme un symbole dans l'histoire révolutionnaire du pays a été celui de Palmares. Il a résisté pendant 67 ans et a rassemblé jusqu'à 20 000 habitants, réunissant des esclaves en fuite, des personnes libres, des déserteurs des guerres coloniales contre les Hollandais dans le Nordeste brésilien. Palmares a survécu grâce à une guerre de guérilla et de mouvements contre les colonisateurs européens, portugais et hollandais.
Les membres des quilombos qui était faits prisonniers se conduisaient comme des agitateurs politiques de premier ordre : ils soulevaient les esclaves des plantations, recrutaient pour les quilombos et organisaient la fuite en direction de Palmares. Il a fallu employer jusqu'à l'artillerie pour subjuguer la forteresse noire. La légende dit que le Zumbi (titre du commandant de Palmares) s'est jeté dans le vide du haut d'un rocher, préférant la mort à l'esclavage.
Le quilombo a résisté à plus d'un demi-siècle d'attaques parce qu'il disposait d'une certaine marge d'autonomie technologique — il connaissait déjà un début de métallurgie de fer — et surtout parce qu'il avait organisé le soutien dans les plantations et à l'extérieur. Les quilombos ont été condamnés à rester sur la défensive et à la défaite parce qu'il n'existait pas de force politique capable d'unifier toutes les forces insurgées, celles des Noirs et les rébellions populaires contre la domination coloniale de l'ennemi commun (5). En fait, les Blancs, même révoltés, restaient sujets aux préjugés esclavagistes. Dès 1812, on vit apparaître les premiers traîtres de la résistance noire, sous la bannière de la Compagnie des Noirs du Pernambouc. On manque d'informations fiables sur des entités similaires en d'autres parties
1492 / 1992 du pays. A l'opposé, déjà en 1870, avant l'abolition et la République, on assiste à la création de la première Ligue ouvrière, créée par des Noirs libres.
Moins de 20 ans après, la farce de l'abolition transformait les masses noires d'esclaves dans les plantations de café et de canne en autant de travailleurs agricoles sans terre, aggravant encore plus les déséquilibres imposés par la domination impérialiste. La transformation des Anglais — de gros entrepreneurs et bailleurs de fonds de la traite en police des mers empêchant le commerce des esclaves — a été la cause du déplacement de la main-d'œuvre esclave du Nordeste vers le centre-sud, déclenchant l'appauvrissement relatif du Nordeste.
L'abolition de l'esclavage sans réforme agraire et l'importation massive de travailleurs européens blancs constituaient une nouvelle condamnation pour les Noirs. Mais la nouvelle classe ouvrière qui commençait à se former avait également apporté un bagage idéologique. Elle a créé des syndicats et des partis politiques. L'héroïque résistance noire allait, enfin, trouver un appui solide et vigoureux et une perspective socialiste. *
Sao Paulo, 21 septembre 1992
5) A partir de la fin du XVIlle siècle, éclatèrent des révoltes contre la domination autoritaire de la Couronne portugaise, les intérêts de cette dernière devenant incompatibles avec ceux des riches colons brésiliens, mais surtout des couches populaires de la colonie. Celle qui, pour la première fois, ne représentait que les intérêts de ces dernières eut lieu en 1798 à Salvador (Etat de Bahia).