Les efforts diplomatiques pour mettre fin à la crise dans l'ancienne
Yougoslavie reposent essentiellement sur Milan Panic et Dobrica Cosic, respectivement Premier ministre et président de la "nouvelle" Fédération yougoslave, en vue d'un possible remplacement du dietateur serbe, Slobodan
Milosevic ("Slobo") (voir Inprecor n° 358 et 361 des 11 septembre et 23 octobre 1992).
En Serbie même, Milosevic redouble d'efforts pour défendre sa position face aux contestataires ; le 20 octobre 1992, la police serbe, forte de 48 000 effectifs et loyale à Milosevic, a pris le contrôle du siège de la police "fédérale"
(1 000 hommes). Selon le Parti démocrate, oppositionnel, les autorités serbes s'apprêteraient à prendre le contrôle de plusieurs autres institutions fedérales.
L'envoyé spécial d'Inprecor, Christian Pomitzer, s'est rendu en Serbie.
Christian POMITZER
A QUELQUES centaines de kilomètres de la capitale serbe, Belgrade, la guerre fait des milliers de victimes. Et pourtant, lorsque l'on descend le Kalemegdan, un chemin de la vieille forteresse qui surplombe le Nord de Belgrade, entourée d'eau sur trois côtés, l'atmosphère est si tranquille qu'on entend même les rumeurs du centre-ville. La guerre semble s'être cachée au loin.
Mais la guerre a aussi frappé en Serbie ;
il y a un an, l'approvisionnement en eau de
Belgrade avait été menacé par le pétrole d'une raffinerie croate détruite par l'armée
Les eaux du fleuve Save naissent en
Slovénie et en Croatie.
Au Nord, dans les grandes plaines de la
Voïvodine, se trouve le terrain d'aviation militaire de Batjnica d'où partent les avions qui vont aider ce qu'on appelle les "républiques serbes de Bosnie-Herzégovine". Un kilomètre plus loin, vers l'Est, le Save rejoint le Danube, où on voit des cargos qui parviennent à passer outre l'embargo des
Nations-Unies. L'impression de normalité qu'on respire ici est étonnante.
Les habitants de Belgrade n'ont pas eu de vacances cette année. Le littoral est maintenant majoritairement croate, et les bateaux
— Inprecor n° 362 du 6 an 19 novembre 1992
SERBIE de guerre américains patrouillent au large des plages de ce qui reste de la Yougoslavie.
Ici le mythe de la "Yougoslavie" est encore bien vivace.
Contrairement à la Croatie, où le drapeau frappé de l'étoile a été partout remplacé par le drapeau croate, en Serbie, on ne voit aucun signe de différence entre l'ancien" et le "nouveau" régime. Slobodan Milosevic et ses amis n'ont pas eu besoin de cela. Seul le bleu des uniformes de la police réveille le souvenir de la Yougoslavie de Tito.
Les "week-ends tehetniks"
Dans les zones piétonnières de Belgrade, à la sortie d'un parc, une jeune femme vend des journaux d'opposition. Elle reconnaît mon dialecte croate ; elle vient elle-même de Croatie, c'est une Serbe de Krajina. Elle a fui avec son enfant vers Belgrade et s'est débrouillée comme elle a pu.
Le centre de la ville est calme. Mais il y a peu de clients dans les magasins. Cela rappelle Bagdad à la veille de l'entrée en vigueur de l'embargo et avant les opérations
On ne voit plus de Tchetniks avec des grenades à la taille - ils ont été bannis des rues depuis plusieurs mois. La "nouvelle Yougoslavie" [la Serbie et le Monténégro, ndlr] n'a officiellement "plus rien à voir" avec la guerre qui se déroule chez ses voisins, en Bosnie et en Croatie.
Au milieu de Terazijé, la principale rue commerçante, il y a un magasin qui vend des gadgets nationalistes. On peut y acheter des casquettes frappées de l'emblème nationaliste que portent les participants aux "week-ends tchetniks" qui vont faire la guerre pendant deux jours en Bosnie. Sur la table, il y a des photos du roi en exil, et de Draza Mihajlovic, le chef des Tchetniks durant la Seconde Guerre mondiale, tué par Tito en 1947, et des cassettes avec les discours du leader de l'opposition nationaliste,
« Nous sommes dans l'opposition. Nous avons participé aux manifestations étudiantes de juin », et, après un moment d'hésitation : « Nous sommes avec le Moudémocratique des Serbes
DEPOS est une association d'opposition qui a boycotté les prétendues élections fédérales au Parlement pour la nouvelle Yougoslavie, en mai 1992. Ces gens sont très méfiants. Ils se demandent où j'ai appris leur langue. Avant, il y avait une seule langue officielle, le serbo-croate, avec deux variantes - serbe et croate. Maintenant, le nouveau régime de Croatie a décrété ce qui était croate et ce qui ne l'était pas.
En Serbie, les gens sont moins accrochés à la question de la langue. Ici on n'a pas fondé de nouvel Etat et la "tradition you-
Best encore forte. La conversation prend fin : « Tu verras que nous, les Serbes, nous ne sommes pas ce que tu crois. Nous sommes pour la démocratie. Dis cela à ton ministre des Affaires étrangères. »
Le vieux Vladeta Jankovic, 51 ans, un membre du Parti démocrate de Serbie (PD), ne donne pas l'impression d'être nationaliste. Professeur de littérature comparé, il est aussi le porte-parole de DEPOS. « Ils nous ont proposé [de participer] à une table ronde, mais c'était une farce. » Selon lui, si l'opposition n'a pas la possibilité d'accéder aux médias et si les listes électorales pour le nouveau scrutin sont closes dès novembre, celles-ci seront antidémocratiques.
Les mêmes revendications ont été faites par l'opposition en Croatie — où cependant, toutes les composantes ont pris part au scrutin (1).
DEPOS soutient Milan Panic, le chef de la "République fédérale de Yougoslavie" Mais, en tant que groupe extraparlementaire, il n'a pas beaucoup de poids.
Jankovic représente la partie de DEPOS tournée vers l'Occident ; la force dure de DEPOS repose sur le Mouvement du renouveau serbe de Vuk Draskovic. Jankovic est un politicien bourgeois qui veut introduire une économie de marché, aussi vite que possible — il est également partisan de la paix en Croatie et en Bosnie. D'ailleurs, l'utilisation du terme de "bourgeois" pose la ques-
1) Voir Inprecor n° 358 du 11 septembre 1992.
SERBIE tion de la base sociale — en Serbie, comme dans les Etats de l'ancienne Yougoslavie, ou ailleurs en Europe de l'Est, la classe capitaliste n'existe pour l'instant qu'à l'état embryonnaire.
En attendant, la scène politique est toujours dominée par l'ancienne nomenklatura qui, comme dans le cas de la Serbie et du Monténégro, a conservé le label "socialiste" — ce n'est pas le cas en Croatie. Les anciennes traditions apparaissent aussi dans les méthodes utilisées.
Des allées du pouvoir à celles de l'opposition
Une partie de la nomenklatura est passée à l'opposition. Il y a deux mois, une fraction du Parti socialiste de Serbie (PSS) au pouvoir formait le Parti social-démocrate de Serbie (PDS). Momcilo Trajkovic, qui soutenait autrefois Milosevic et gouvernait le Kosovo avec une main de fer, en fait partie. Les sociaux-démocrates avaient proposé au président "yougoslave" Dobrica Cosic et au Premier ministre, Milan Panic, des places sur leurs listes pour les prochaines élections. Le Parti démocratique (PD), composé d'intellectuels, aimerait également avoir le
Ces deux hommes, alors qu'ils étaient présentés comme des jokers à la table de négociations internationales sur l'avenir de la Yougoslavie, se sont brouillés avec Milosevic. Panic a reconnu la co-responsabilité de la Serbie dans la guerre devant les caméras de télévision, mais n'a pu empêcher l'expulsion de l'ancienne Yougoslavie des Nations-Unies. En outre, il est parvenu à obtenir le limogeage de certains personnages haut-placés dans l'appareil d'Etat, dont le chef de la police secrète.
Cosic s'est aussi brouillé avec Milosevic, dont il était autrefois le guide idéologique dans les affaires nationalistes, parce qu'il a expressément soutenu Panic. Au Parlement, Panic a aussi appuyé le Parti des sociaux-démocrates au pouvoir au Monténégro. L'élite du Monténégro, qui a suivi Milosevic pendant des années, cherche maintenant à se libérer de son emprise et veut prendre ses distances en cas d'escalade militaire.
Panic, qui dirigeait une firme pharmaceutique aux Etats-Unis, est le seul véritable capitaliste en lice. Il joue un double rôle. Comme Premier ministre, il est le chef formel de l'exécutif, mais, dans le même temps, il a une image d'oppositionnel. Dans les sondages de popularité, il arrive loin devant Milosevic.
Actuellement, trois groupes d'opposition existent en Serbie. Près des sociaux-démocrates, qui se limitent à critiquer Milosevic, il y a le Parti démocrate (PD), un groupe d'intellectuels nationalistes qui ont soutenu la guerre de Milosevic contre la Croatie et la Bosnie alors même que les tenants de la ligne dure, comme Vuk Draskovic, en sont venus à prôner la paix. Perdant dramatiquement de leur influence, ils n'ont pas rejoint la coalition de DEPOS.
Les secteurs intellectuels du PD sont représentés par le professeur de philosophie et ancien élève de Jürgen Habernas, Zoran Djindjic.
Tout en sachant ce qu'est DEPOS (ou le leader nationaliste Vuc Draskovic, qui veut un retour de la monarchie), il est certain que ce mouvement jouera un rôle central dans toute nouvelle constellation politique.
Mais Milosevic conserve une forte emprise sur la télévision et dispose d'un réservoir de votes dans le Sud de la Serbie. Dans cette région, les gens sont trop pauvres pour pouvoir acheter les journaux d'opposition. Le bastion du DEPOS se trouve essentiellement à Belgrade et dans ses environs. DEPOS a aussi le soutien de l'opposition de gauche libérale.
Et à gauche ?
Il faut cependant souligner l'existence de petits groupes non nationalistes (très légèrement) "orientés à gauche" qui ont formé ensemble l'Alliance des citoyens contre la guerre. Au premier rang, on trouve le Parti réformiste (PR), libéral de gauche, - un successeur de l'ancien courant communiste réformé autour d'Ante Markovic, le dernier président de l'ancienne Yougoslavie. Le président du PR, Vesna Pesic, est aussi un des membres fondateurs du Centre pour une action contre la guerre de Belgrade.
Près du Parti national paysan, on trouve le Parti réformiste de Voïvodine. Un de ses membres, Tibor Varadi, est ministre de la Justice de Panic — il a d'ailleurs proposé une amnistie pour les déserteurs, qui a peu de chances d'ête votée au Parlement fédéral, dominé par les supporters de Milosevic et par le Parti radical serbe du leader tchetnikVojislav Seselj.
Enfin, il y a l'Association social-démo crate serbe, un tout petit groupe à l'extrême gauche de l'échiquier politique serbe. Son président, Milan Nikolie, fut l'un des leaders étudiants des années 60, Il a purgé une longue peine de prison pour ses activités dans l'aile gauche du mouvement dissident démocratique. Mais l'Alliance des citoyens n'a pas de grandes perspectives pour les
DEPOS n'avance pas de revendications concernant les Serbes vivant à l'extérieur de la Serbie — « Si on veut sauver les Serbes, il faut d'abord sauver la Serbie elle-même. » Selon DEPOS, une intervention militaire extérieure, rassemblerait les Serbes autour de Milosevic. DEPOS n'est pas très clair par rapport aux sanctions, qui ne se feront sérieusement ressentir qu'en novembre.
Quelle que soit la direction politique que prendra la Serbie, on peut s'attendre à un automne chaud. Le Kosovo entre dans une période de tensions intenses — et aucun groupe politique serbe ne soutient la revendication d'indépendance pour le Kosovo. Il est difficile de prévoir combien de temps encore le leader des Albanais du Kosovo, Ibrahimi Rugova, pourra retenir son peuple de riposter par la violence. Les conflits ethniques à Sanjak, où s'affrontent les Musulmans, d'un côté, et les Serbes et les Monténégrins, de l'autre, peuvent éclater. La "purification ethnique" en Voïvodine, principalement dirigée contre les Croates et les Hongrois, peut conduire à des affrontements
En Serbie même, le chômage et la pauvreté provoqués par l'embargo, l'inflation et l'isolement peuvent pousser les syndicats à reprendre la lutte (2). Le mouvement étu-
Toutefois, la chute ou la démission de Milosevic risquent de conduire les paramilitaires de Seselj à utiliser la terreur armée, alors que l'"armée yougoslave" pourrait quitter ses casernes pour aller défendre la "sécurité intérieure". Il est vraisemblable que Milosevic repousse les élections ou les manipule selon ses intérêts. Si Panic tombait, l'éloignement du Monténégro vis-à-vis de Belgrade se renforcerait, tout en favorisant une intervention extérieure.
L'équilibre instable qui règne en Serbie peut voler en éclats à tout moment. *
Belgrade, septembre 1992 2) Voir Inprecor n° 356 du 3 juillet 1992.
Inprecor a° 362 du 6 au 19 novembre 1992