Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NICARAGUA

Le sandinisme à la dérive

· Inprecor n° 362, 6 novembre 1992 · p. 16-21 · 5 202 mots

Nicaragua

jusqu'à quel point les acquis de la révolution seront-ils capables de résister ; et,

Le sandinisme à la dérive

Depuis la défaite électorale du Front sandiniste de libération nationale

(FSLN), en février 1990 (1), deux questions majeures se posent : d'une part, de l'autre, assistera-t-on à un rapide processus de restauration contrerévolutionnaire. Malgré la défaite politique, le changement intervenu dans le rapport de forces n'a pas entraîné l'écrasement définitif des forces sociales et du parti qui avait été le pivot de la révolution sandiniste, le FSLN.

Nous reproduisons cet article avec l'autorisation de son auteur ; il a été aussi envoyé à la revue nicaraguayenne Envio.

Vieter PRISMA

NOTRE propos n'est pas de déterminer s'il y a continuité du processus révolutionnaire ou non - la réponse serait d'ailleurs négative. Aujourd'hui, il faut plutôt analyser l'évolution de l'espace conquis par les forces sociales qui avaient animé la révolution — ce qui détermine si la crise et la stagnation qu'elles subissent actuellement cesseront ou si, au contraire, elles s'installeront, ouvrant la voie à la restauration et à la consolidation hégémonique de la bourgeoisie. C'est ce qui se joue sous le gouvernement de Violeta Chamorro et qui conditionne l'orientation des différentes alternatives politiques et économiques.

Les prises de positions politiques et les intérêts matériels peuvent contribuer à fermer ou non ces espaces et à signer l'arrêt de mort des mouvements sociaux. C'est ce qu'il faut élucider dans l'évolution récente du FSLN

La thèse centrale que nous soutenons est que le FSLN souffre d'un processus de désorientation politique, qui a débuté avant la défaite électorale et s'est aggravé depuis.

Les tensions s'accroissent, produites par les chocs d'intérêts sociaux contradictoires qui ne parviennent pas à s'articuler dans une stratégie favorisant la recomposition politique d'un projet populaire et du FSLN lui- même. Cela contribue à neutraliser les propositions issues des mouvements sociaux et à refermer des espaces conquis par la révolution politique, tout en permettant la restauration hégémonique de la bourgeoisie.

Durant les dix années de sandinisme, le Nicaragua est passé d'une authentique révolution à un processus de logique nationale et étatique, par-dessus les intérêts populaires qui, durant les premières années, encouragèrent la dynamique révolutionnaire. Cette logique a imprégné la conduite de la guerre, la conservation du pouvoir, les orientations en matière économique et, plus particulièrement, les rapprochements avec la bourgeoisie visant à consolider un axe de développement socio-économique de modernisation. La défense de quels aequis ?

L'érosion de la base sociale du processus révolutionnaire, provoquée par la guerre et la crise économique, favorisa un changement du rapport de forces dont la traduction fut la défaite électorale du FSLN, en 1990. Une coalition de droite [l'Union nationale d'opposition - UNO —, ndlr] assuma alors la direction du pays avec un programme de restructuration en profondeur de la société nicaraguayenne qu'on peut qualifier sans ambiguité de contre-révolutionnaire — tant pour ses valeurs que pour ses intérêts.

La direction sandiniste, sous le choc de la défaite, lança alors un appel à défendre les acquis de la révolution avec l'espoir de préserver son œuvre.

Mais, de quels acquis s'agissait-il ? Cela concernait essentiellement l'ordre politique

1) Voir Inprecor n° 304, 329, 337 et 357 des 9 mars 1990, 26 avril et 27 septembre 1991 et 17

Inprecor n° 362 du 6 an 19 novembre 1992

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institutionnel. Le Front prétendait préserver les droits politiques conquis et les espaces de pouvoir institutionnel, dans l'ordre suivant : la Constitution et les institutions ; l'armée et la propriété distribuée sous le gouvernement sandiniste - dont la réforme agraire et les biens acquis par le FSLN.

Aucune mention n'était faite du modèle économique ni des changements institutionnels qui en découlaient, ni des politiques sociales ou de régulation — encore moins de l'influence ou de la participation des secteurs populaires à la gestion économique.

Pourquoi ? Parce que le modèle s'était épuisé et qu'il avait été remplacé, dès 1988, par un programme d'ajustement fortement marqué par le monétarisme. Les politiques sociales avaient été réduites et le rôle régulateur de l'Etat était en recul. Quant à la participation populaire au niveau des prises de décision, elle avait été structurellement très marginale — Daniel Ortega reconnut même, dans une interview publiée en 1991 (2), que, si le FSLN avait remporté les élections, sa politique n'aurait pas été très différente de celle du gouvernement actuel, sauf « du fait de sa sensibilité sociale ».

L'héritage révolutionnaire ne fut dès lors présenté que sous ses aspects institutionnels, assimilés aux acquis de la révolution qu'il fallait préserver.

Cette conception était ainsi explicitée : « Nous avons obtenu un Etat national, une Constitution, un cadre politique démocratique parlementaire et une armée. » Tout cela n'existait certes pas auparavant. Voilà pourquoi la préservation de ces éléments fut assimilée à la continuité de la révolution.

Le gouvernement, malgré quelques hésitations, du fait des pressions extérieures et intérieures, finit par respecter le cadre institutionnel revendiqué par le FSLN. D'abord, pour des raisons de "gouvernabilité" — il fallait pacifier le pays — mais aussi pour des raisons tactiques — le gouvernement porta tous ses efforts sur les réformes économiques.

Le calendrier politique échelonna les réformes, tout en laissant de côté les transformations politiques les plus conflictuelles — réforme de la Constitution, de l'armée, de la police — pour une deuxième phase. Les protestations sociales de 1990 et 1991, et la situation ingouvernable qui s'en suivit, firent comprendre au gouvernement et à l'administration des Etats-Unis le véritable rapport de forces inteme.

Grâce à ce calendrier, le profil contrerévolutionnaire du gouvernement s'estompa rapidement aux yeux de la direction sandiniste.

L'acceptation des institutions et l'ajournement des changements donnèrent lieu à un = Inprecor n° 362 du 6 au 19 novembre 1992

Non... Non...

... Pitié !

Pitié ! accord, favorisé, en outre, par l'existence de points de vue similaires sur les questions économiques — c'est, en tout cas, l'image qui fut donnée aux secteurs populaires pour justifier l'acceptation des réformes économiques par le FSLN. L'appellation de "contre-révolutionnaire" fut désormais réservée aux somozistes et à l'extrême droite. Le gouvernement fut décrit comme étant au "centre" et le FSLN entra dans la politique de négociation. Plus de onze réunions ont eu lieu entre le gouvernement et le FSLN depuis 1990 — au moins huit rencontres ont porté sur les conflits sociaux ; deux ont traité de l'aide extérieure, et une de la concertation - sans compter les séances d'élaboration du protocole de transition [de passation de pouvoir, ndlr].

L'accord conclu entre le gouvernement et le FSLN sur les institutions, l'armée et la politique économique instaura une base d'entente objective autour du triangle exécutif / armée / direction du FSLN au nom de la stabilisation. Sans cela, pensait-on, les réformes économiques seraient conflictuelles et très peu viables. Le Nicaragua ne parviendrait pas à sortir de la spirale de la crise et le FSLN ne tirerait aucun bénéfice de l'instabilité — s'il revenait au gouvernement, il trouverait une situation de troubles et de crise.

L'obsession de la stabilité

C'est sur cette base qu'un dénommé "groupe du centre" se constitua au sein du FSLN (3). En 1990 et 1991, cette tendance se développa ; dans une certaine mesure, elle marquait la continuité des positions assumées en 1988 — optique économique orthodoxe ; intérêts d'Etat primant sur les protagonistes sociaux ; recherche d'un axe de stabilisation et de développement avec certains secteurs de la bourgeoisie.

D'autres facteurs post-électoraux contribuèrent à favoriser le développement de ces positions au sein du FSLN. D'abord, le fait que ce parti ne soit pas parvenu à élaborer une stratégie de recomposition d'un projet populaire à partir de l'opposition, dans le cadre de la lutte politique démocratique. Il y

Alors ? Ils lui ont demandé de faire son autocritique. a deux raisons à cela. La première est structurelle : le projet révolutionnaire était déjà en crise en termes de viabilité économique et sociale ; son image s'était complètement troublée après l'adoption des mesures monétaristes — les ressorts de la mobilisation s'étaient rompus. Ce n'est que grâce à la fermeté et au centralisme dans la direction de l'Etat et dans la conduite de la guerre que le projet semblait encore garder une projection stratégique.

La deuxième raison de cette absence de stratégie est politique. Le FSLN n'avait pas assez de réserves politiques et théoriques pour pouvoir s'adapter rapidement à la nouvelle situation - défaite, passage à l'opposition et recherche d'une redéfinition. La défaite a rendu son image floue et aggravé son manque de définition.

Le grand désarroi

La période de février à octobre 1990 fut particulièrement chaotique. Même si la direction du FSLN ne semblait pas directement remise en question, ses leaders apparaissaient comme diminués par l'ampleur de la défaite et l'absence de prévision politique. On vit aussi apparaître un sentiment de méfiance parmi les militants, avec une perte d'autorité et de crédibilité d'une direction, autrefois considérée comme infaillible. Le parti s'emplit alors de rumeurs aux effets d'avalanche, révélant le malaise qui couvait, contenu jusqu'alors par la discipline militante. Il fallut attendre le 17 juin 1990 [la réunion d'évaluation des cadres du FSLN, à El Crucero, qui réalisa un bilan critique, ndlr] pour que cette dynamique, qui tendait vers une grave crise politique, cessât.

Malgré le document dit d'El Crucero, le problème de la recomposition politique du FSLN ne semblait pas trouver d'issue claire. La liste des déclarations contradictoires faites par différents dirigeants du FSLN illustre bien ce processus — il suffit de citer les débats sur l'impérialisme, les rapports avec le gouvernement et l'attitude face au plan économique.

2) Envio, octobre 1991, Managua.

3) Voir Inprecor n° 326 et 328 des 15 mars et 12 avril 1991.

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L'illusion que tentait de cacher cette réalité — le FSLN était politiquement orphelin — est particulièrement tragique. Le

Front, attaché à une conception fétichiste du pouvoir, négocia sa place dans les appareils institutionnels sans faire d'analyse profonde des dynamiques socio-politiques en cours. Il croyait ainsi avoir fait l'essentiel.

Le FSLN subordonna les forces sociales qui le soutenaient à un schéma de stabilisation politique du pays selon une lecture institutionnelle de la continuité de la révolution, mettant de coté le facteur essentiel : la pression sociale des secteurs d'un programme qui remplirait les espaces ouverts par et en économie, pour que les institutions ne régressent pas. Ainsi, le FSLN se retrouva politiquement désarmé et chaque fois plus dépendant, d'abord, d'une stabilisation politique conservatrice et ensuite, pour la préserver de la politique néolibérale du gouvernement.

L'inertie du FSLN face au programme d'ajustement prouve cette attitude, tout comme son soutien aux privatisations plaça les organisations sociales et les syndicats dans l'obligation de négocier sur la défensive et sa désorientation face à la restructuration de l'Etat et à la dérégulation de l'économie.

Cela accrut les difficultés politiques dans l'élaboration d'une stratégie politique. La direction pensait pouvoir manœuvrer depuis les hauteurs, tout en contenant le processus de restauration capitaliste. Le mot d'ordre « Gouverner d'en bas » ne fut qu'une douce compensation pour les bases révoltées par la défaite après tant de sacrifices.

Rien n'a empêché la restructuration rapide du pays, en favorisant la recomposition du pouvoir de la droite et des secteurs les plus puissants du patronat — qui s'est faite non seulement à partir des institutions héritées, mais aussi en les dénaturant.

Tous les rôles sociaux ont changé ; une dose croissante de conservatisme et de cooptation personnelle a été introduite dans l'armée, la police, les fonctionnaires nante qui utilise même la cooptation politique, voire économique de certains secteurs du FSLN. - qui tous subissent la pression de pratiques sociales hostiles. Ces pressions conduisent les différents groupes d'intérêts économiques et politiques nicaraguayens à se repositionner. A côté des processus de restructuration économique, il y a aussi des de l'Etat et aussi le FSLN lui-même, ainsi que ses organisations proches. Un éditorialiste de Barricada a affirmé crûment : « Il y a des dirigeants qui pensent que, dans cette nouvelle étape, il faut changer le capital moral du FSLN contre la valeur de l'argent

L'Etat prend l'eau

Nous assistons aujourd'hui, grâce aux transformations en cours, à un processus de recomposition d'un système de domination d'exclusion et d'une nouvelle classe demi-

Face à cette offensive, il n'existe pas d'institutions ni de partis imperméables — intérêts matériels conduisant à des changements de position politiques. Il est aussi normal qu'au niveau du gouvernement un réseau enchevêtré d'intérêts économiques et sociaux soit en train de se retisser, nourri par la reconstitution des groupes économiques, des latifundia, et par la réapparition du marché financier dans un processus de dérégulation de l'économie. La pression sociale de ces intérêts ira désormais croissant, tout comme leurs exigences en termes de représentation politique. Il sera de plus en plus difficile, dans le cadre du système politique, de prendre position face à ces intérêts tout en revendiquant le drapeau des revendications populaires.

Les fonctions de régulation que | Etat issu de la révolution devait accomplir, pour s'assurer un certain équilibre de classe - le FSLN l'avait ainsi prévu pour préserver ses acquis —, prenant l'eau de toutes parts.

Les affaires, la préservation de certaines places dans le système politique, la cooptation de fonctionnaires, le développement du marché et la libéralisation de l'économie réduisent petit à petit les prétentions progressistes et de régulation de l'Etat. Le marché libre a besoin de l'instauration de l'ordre et du maintien de la hiérarchie sociale que ces tendances sont en train de créer.

Nes tiraillements des FSLN

Inévitablement, on avance dans le sens de la recomposition de la bourgeoisie, car le processus en cours laisse de côté tous ceux qui, dans la stabilisation, sont au pied de la pyramide. Pour l'avenir, on promet d'intégrer ces gens-là ; cela pourra peut-être se faire, mais, dans tous les cas, une telle intégration aura lieu dans le cadre d'une hiérarchie sociale où leur subordination aura été préalablement rétablie.

Le FSLN est confronté à plusieurs niveaux aux processus en cours. Une partie du

Front est liée à l'appareil d'Etat par le biais des forces armées, l'autre au système politique à travers du groupe parlementaire sandiniste. Ces deux parties subissent la pression des nécessités de la stabilisation politique qui vise à

4) Barricada, 24 mars 1992

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restaurer le marché. Inévitablement, cela provoque une tendance à évacuer, voire à neutraliser, les pressions qui pourraient surgir d'autres intérêts sociaux et ébranler la stabilisation.

Par ailleurs, le FSLN a aussi ses propres intérêts économiques, voire ses entreprises, qui évidemment ont besoin de réussir sur le marché pour se maintenir et se développer, ce qui exerce des pressions en son sein pour un "bon" fonctionnement du marché — ces intérêts économiques se trouvent dans les secteurs les plus dynamiques de l'actuelle structure économique (commerce, import-export).

Les organisations sociales proches du FSLN — Union nationale des agriculteurs et éleveurs (UNAG), Centrale sandiniste des travailleurs (CST) et Association des travailleurs de la campagne (ATC) - ont, elles, d'autres d'intérêts contradictoires qu'il n'a pas toujours été facile de concilier avec ceux du premier groupe.

D'une part, ces organisations se doivent d'exprimer les revendications de leurs affiliés, victimes des mesures du gouvernement et entrent en conflit avec les intérêts de stabilisation du Front. De l'autre, ceux des sandinistes qui avaient reçu des parts de propriété grâce aux privatisations ou qui étaient déjà propriétaires doivent survivre sur le marché, et ont donc besoin de certaines mesures et de ressources. Ils revendiquent et exercent des pressions, mais ils négocient aussi en fonction de leurs propres intérêts corporatistes, en passant des alliances ponctuelles avec le gouvernement ou avec d'autres organisations sociales. Cela introduit des facteurs d'instabilité dans la base sociale du FSLN, qui se retrouve, à son tour, tiraillée.

Les laissés-pour-compte du nouvel ordre

En dehors de ces trois grands groupes d'intérêts, il y a la grande masse des marginalisés, des chômeurs, des gens qui ont été licenciés, le secteur informel, les ouvriers et les paysans qui n'ont pas la possibilité de survivre dans le cadre du marché, non seulement faute d'opportunités, mais aussi parce que la politique économique dominante les écrase et ne leur laisse aucune alternative. C'est ce secteur majoritaire qui a aussi protesté, s'est révolté et qui a négocié à plusieurs reprises, mais n'a obtenu que des aides ponctuelles qui s'épuiseront vite.

Ces différents intérêts ne pèsent pas tous de la même façon. Grâce à leur situation dans la pyramide du pouvoir, les deux premiers groupes sont les plus forts — armée, groupe parlementaire, mais aussi appareil du parti.

Le troisième et quatrième groupes sont - Inprecor n° 362 du 6 au 19 novembre 1992 ceux qui pèsent le moins sur la situation. Même s'ils sont majoritaires, ils sont subordonnés aux premiers, dans le cadre d'une politique de stabilisation, de marché et de recomposition de la bourgeoisie en tant que telle.

Dans le Front, on trouve non seulement ces différents secteurs, mais aussi leurs contradictions ; tout cela use ce parti. Les équilibrismes de la direction n'ont pas pu concilier les différentes positions — d'ailleurs, la direction même est, de ce fait, divisée et quelquefois paralysée.

L'absence d'une stratégie claire et d'un programme global place la direction dans une attitude empirique à court terme ; elle fait des calculs politiques pour la survie des groupes dominants du Front tout en se battant pour préserver ses rapports avec le gouvernement. Le FSLN a, en plus, besoin de récupérer le mécontentement populaire pour ne pas perdre sa base sociale. Tout cela explique les valses hésitations à droite et à gauche de ses dirigeants.

La pression des mouvements sociaux

Le FSLN est fortement tiraillé entre son projet de pacte d'unité nationale pour le développement du pays, sous hégémonie des entrepreneurs, avec ses conséquences en termes d'exclusion, et un projet de développement populaire, participatif et qui limiterait l'hégémonie des patrons, tout en laissant une place centrale aux secteurs majoritaires du pays, pour ne pas leur fermer toute perspective.

Voilà la source des contradictions qui existent entre les différents groupes d'intérêts qui composent le FSLN. Mais la désorientation politique du Front a empêché de les canaliser, au profit d'un repositionnement de fait très ambigu - qui, même s'il est dirigé par les groupes dominants dans le FSLN, a suscité des résistances — et qui favorise la régression politique du pays.

Le dynamisme dont ont fait preuve, à tel ou tel moment, les mouvements sociaux, a empêché que le repositionnement du Front ne se cristallise définitivement - même si la mobilisation n'est pas l'axe d'une recomposition politique stratégique du FSLN, et qu'elle n'est pas parvenue à stopper l'empirisme ambiant.

Mais, l'énergie sociale déployée par les mouvements sociaux n'est pas inépuisable ; le FSLN est aussi limité par le temps pour retrouver une place et œuvrer à ce que la crise et la stagnation actuelles de la révolution se soldent en faveur des secteurs popu-

Ni le congrès du FSLN, ni les réunions de l'assemblée sandiniste [l'équivalent d'un comité central, ndlr] n'ont été capables de résoudre ces contradictions et ces ambiguïtés, qui ne pourront être réglées que par les mouvements sociaux, par leurs pratiques et leurs prises de position.

Durant les trois années de gouvernement de la droite, il y a eu de forts mouvements de protestation contre les plans de stabilisation économique et les tentatives de restructuration rapide. La concertation a été lancée ; le mouvement syndical a gagné une autonomie importante. Les contradictions d'intérêts sont apparues clairement, tout comme la conception légaliste de l'héritage de la révolution, les attitudes stabilisatrices et le fétichisme de la conservation du pouvoir. L'énorme déploiement d'énergie de la base du FSLN n'a pas été utilisé pour refonder un projet et l'appuyer sur des pratiques sociales qui commençaient à exprimer la nécessité d'un modèle participatif visant à contenir la restructuration néolibérale sous contrôle absolu du patronat.

La concertation s'est réduite à la négociation des conflits, ce qui a imposé une dynamique d'atomisation des mouvements sociaux, tout en renforçant les positions négociatrices, mais pas la coordination de positions et d'intérêts des secteurs populaires. Ce processus a été suivi par une évolution politique similaire à cause des rencontres FSLN-gouvernement.

En 1991, la bataille pour la propriété a mobilisé de nouveau les secteurs populaires organisés. La participation des travailleurs aux privatisations, après les luttes de 1990, a concentré tous les efforts, laissant de côté les conséquences de la politique économique qui, en fait, allaient à l'encontre de la survie des propriétés distribuées.

La poudrière

Les attaques des plans d'ajustement ont souligné la nécessité de prendre position face à la politique du gouvernement, mais les groupes d'intérêts au sein du FSLN ont aussi commencé à prendre plus d'importance. Le "groupe du centre" a voulu se présenter comme le pivot de la rénovation du FSLN, alors que des symptômes d'usure apparaissaient dans les mouvements sociaux et que la structure organisationnelle du parti semblait particulièrement affaiblie - plus de la moitié des instances de Managua ne se réunissaient plus et n'avaient pratiquement plus d'activité.

Pour la première fois, la subordination de facto de la base populaire subit une tentative de cooptation au profit de la stratégie politique en gestation et des intérêts définis autour du pacte national pour le développement

La réaction de la base populaire et, en partie, de la direction qui avait compris les risques de division, neutralisa les tentatives

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Ah... demain j'ai une assemblée de ma section du FSLN ! du centre et renforça le discours radical capable de récupérer le mécontentement de la base populaire pendant les six premiers mois de 1992.

A la fin 1991 et début 1992, le programme d'ajustement et de réformes du gouvernement dévoila ces tendances de fond et le fait que des groupes socio-économiques s'organisaient. La nécessité d'une prise de position face à cela apparut clairement, davantage à cause de la désorientation du FSLN et d'une pression sociale diffuse que du fait d'un groupe quelconque.

La fin de la trêve sociale

L'usure des mouvements urbains de 1990-1991 provoqua des mouvements importants à la campagne. La situation catastrophique de la paysannerie et les difficultés d'insertion sociale et économique des contras et des soldats licenciés de l'Armée populaire sandiniste (EPS) créèrent une situation explosive. De nombreux groupes reprirent les armes, soutenus par des paysans qui espéraient arracher des bénéfices derrière les revendications des plus radicaux. Des occupations de terres, de villes et de routes prouvèrent que la politique du gouvernement pouvait engendrer une situation de plus en plus ingouvernable à cause de la marginalisation qu'elle entraînait.

Alors que l'Etat et le système politique, dont l'exécutif. perdaient toute capacité politique et institutionnelle de maîtriser la situation, des signaux évidents d'ingouvernabilité apparurent.

Les secteurs populaires et les organisations se sont sentis désarmés face aux mesures économiques et aux changements en cours. Pendant le premier semestre 1992, des mouvements de protestation se développèrent dans plusieurs secteurs. La trêve

Et... je n'ai pas encore préparé mon autocritique ! concédée par les syndicats, après la deuxième concertation d'août 1991, avait instauré une paix relative en ville, mais, dans les campagnes, la poudrière menaçait toujours d'exploser.

Les syndicats, dans le Front national des travailleurs (FNT) [regroupant les organisations sociales et populaires proches du FSLN, ndlr] déclarèrent que la trêve ne pouvait plus durer. La lutte reprit en défense des propriétés des travailleurs et de leurs conditions de vie, les paysans entrèrent dans la bataille en demandant des crédits, des garanties sur la terre et l'accès à des parties d'entreprises nationales en voie de privatisation.

Tout cela produisit des convergences spontanées entre recompas [anciens démobilisés de l'EPS qui avaient repris les armes, ndlr], recontras [anciens contras qui avaient aussi repris les armes, ndir] et des paysans victimes des mêmes problèmes.

Les pressions pour la neutralisation de ce mouvement social furent énormes ; la direction du FSLN mit tout son poids dans la balance pour porter le conflit sur la table des négociations ; le gouvernement coopta, signa des accords ; l'armée exerça une pression sélective pour encercler le mouvement et empêcher son expansion. Celui-ci en ressortit divisé, isolé et neutralisé par des concessions mineures.

La réaction face aux mesures d'ajustement et au nouveau modèle économique qu'exprimait ce mouvement fut ainsi écrasée. Les énergies qui s'y concentrèrent furent atomisées ; elles ne permirent pas de formuler de nouvelles alternatives aux propositions d'accord faites par le gouvernement au FSLN, conscient que ses marges de manœuvres étaient limitées.

Le 14 mars 1992, le gouvernement eut un entretien avec la direction du FSLN, en présence du général Humberto Ortega. La proposition du gouvernement dévoila la complète subordination de sa politique à la stabilité, les tentatives d'attirer des investissements privés nationaux ou étrangers et le mirage du développement du pays — on espérait tout cela à court terme. Mais ces projets passaient par la poursuite du plan d'ajustement et de transformation du pays au bénéfice des secteurs les plus internationalisés de la bourgeoisie qui prônent un modèle de développement inégalitaire et subordonné

Le FSLN se retrouva le dos au mur. S'opposer à cet accord sans déstabiliser le gouvernement impliquait au moins d'avoir une alternative économique capable de rétablir la gouvernabilité politique, même si des conflits partiels continuaient. Accepter l'accord revenait à jouer les pompiers pour le compte de l'UNO et canaliser les revendications vers les marges de manœuvre étroites laissées par le gouvernement — c'est-à-dire distribuer les fonds de compensation sociale planifiés, sans discuter de l'attribution de ressources plus lourdes qui pénalisent la majorité de la population.

Après quatre ans de plans d'ajustement - deux ans sous les sandinistes et deux ans sous l'UNO —, presque 70 % des Nicaraguayens se trouvent dans une situation de

Recherche accord désespérement

Dans ce contexte difficile, le FSLN réunit les 28 et 29 mars l'assemblée sandiniste pour décider de la conduite à adopter. La discussion porta sur la proposition faite par le gouvernement et l'entrée du FSLN dans l'Internationale socialiste (IS). Le document présenté par la direction concernant les problèmes économiques prônait un accord avec le gouvernement basé sur une politique d'urgence nationale pour arrêter la crise.

Ce texte laissait dans l'ombre les implications qu'aurait eu un tel accord pour la population. Par ailleurs, il n'analysait la politique appliquée que du point de vue de son "coût social", sans aucune réflexion sur les transformations qu'elle entraînerait ni sur ses conséquences sociales. Débordant de "raison d'Etat", ce document plaçait les intérêts nationaux au dessus du devenir des acteurs sociaux ; la politique du gouvernement semblait se dissoudre dans une neutralité apparente, tout comme le soutien apporté par le FSLN à celle-ci.

L'assemblée sandiniste rejeta ce document, jugé trop mou. La majorité se prononça sur la nécessité d'avoir une politique différente de celle du gouvernement pour ensuite aller discuter avec celui-ci. Le prin-

Inprecor n° 362 du 6 au 19 novembre 1992

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cipe du "co-gouvernement" fut écarté et on décida de mettre sur pied un groupe de travail qui élaborerait une réponse économique du FSLN. Une minorité proposa le "co-gouvernement" et un autre secteur, aussi minoritaire, se prononça pour une politique d'opposition ouverte.

La résolution majoritaire était prévisible et laissait entrevoir un repositionnement du FSLN, étant donné le changement d'état d'esprit de la base et des secteurs sociaux sandinistes durant les derniers mois. L'éloignement de Daniel Ortega des modérés du parti, pour récupérer le mécontentement de la base, constitua un symptôme évident de l'importance du malaise. Mais, si on la regarde de plus près, cette avancée était minime. En effet, une résolution de l'assemblée sandiniste, sur mandat du congrès du FSLN de 1991, indiquait que ce parti se situait dans l'opposition au gouvernement et se chargeait de la constitution d'une commission pour élaborer une politique économique alternative. Presque un an après, on approuvait la même chose.

La réunion d'El Crucero, de mars 1992, servit au moins à dévoiler certaines choses. Les inerties provoquées par une politique ambiguë et sans boussole, ont favorisé les tendances favorables au "co-gouvernement", en acceptant la politique économique appliquée. Cela renforça le poids du groupe parlementaire, de l'armée et des "centristes". Les contradictions avec les secteurs populaires apparurent au grand jour et finirent par montrer à quel point le FSLN était désarmé face à la crise.

Mais, l'ambiguité persiste quant au repositionnement politique possible du FSLN. Tout semble indiquer qu'il ne s'agira pas d'une remise en cause en profondeur.

Le problème central réside dans le fait que les mouvements sociaux de 1990 et 1992 ont constitué des tentatives pour modifier les positions politiques du FSLN ; celles-ci sont toutes restées lettre morte. Voilà une des raisons qui expliquent que le FSLN n'ait pas de position collective sur des questions fondamentales, laissant à de petits groupes bien placés dans la pyramide du pouvoir le soin de prendre les décisions. Voilà pourquoi le "centrisme" est dominant dans la politique du FSLN, à cause d'un manque de définition stratégique.

En outre, il ne peut pas y avoir d'élaboration d'alternative si l'absence de définition se maintient entre les différents groupes qui coexistent dans le FSLN. L'élaboration d'une alternative économique et nécessairement politique suppose la résolution des contradictions internes — voilà pourquoi la commission économique du FSLN, qui devait remettre son bilan en juillet 1992, a été convoquée deux fois sans trop de résultats, et a presque cessé de fonctionner. — Inprecor n° 362 du 6 an 19 novembre 1992

Autant de facteurs qui condamnent le FSLN à une pratique politique dans laquelle la dynamique centrale consiste à jouer les intermédiaires entre ses différents groupes d'intérêt, pour les insérer dans un cadre de restauration capitaliste.

En l'absence d'une stratégie de fond. l'organisation tend à évoluer vers une féodalisation de groupes d'intérêts avec une dynamique essentiellement corporatiste. Le rôle fédérateur de la direction se limite à la négociation des équilibres internes dans l'appareil, en fonction de l'activisme de ses membres et pas par la représentation d'une politique unifiant des critères autour d'un consensus collectif.

Au milieu du gué

La résolution de ces contradictions internes est, et restera, difficile, en partie à cause de l'âpreté des contradictions, mais surtout parce qu'il s'agit de la transition vers un nouveau type de parti. Les décisions collectives et démocratiques peuvent tendre vers la construction d'un nouveau programme, d'une nouvelle cohérence, vers un renouvellement des équipes de direction qui prépare d'un point de vue politique et théorique le FSLN pour une nouvelle phase historique qui est en déjà en marche. Mais, le FSLN pourrait aussi être paralysé à cause des équilibres internes, et évoluer vers un parti de type travailliste.

Le processus de restructuration avance ; en 1993, les réformes économiques seront finies et le gouvernement sera en condition d'aborder les réformes politiques. La désorientation du FSLN, son absence de programme et la neutralisation successive des mouvements sociaux sur lesquels aurait pu s'appuyer une reprise politique auront définitivement déblayé la voie de la restauration des vieux groupes dominants — les obstacles sur ce chemin sont, en effet, en train

La révolution sandiniste pourrait s'être parfaitement limitée au processus de refondation de l'Etat national et du système politique, tout en restaurant la vieille société de classe à l'ombre de cela.

Le FSLN peut devenir un parti ankylosé, bureaucratisé et dans lequel les intérêts corporatistes prédominent.

Mais le FSLN pourra être aussi un parti renouvelé qui apporte l'indispensable complément d'égalité sociale et de participation au système politique qu'il créa pour continuer à le développer. C'est la pratique qui tranchera. *

Managua, juillet 1992 Les bandes dessinées qui illustrent cet article sont du dessinateur nicaraguayen Roger:

elles sont tirées de Barricada.

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