Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NIGERIA

Sous la botte militaire

· Inprecor n° 363, 20 novembre 1992 · p. 19-21 · 2 152 mots

Afrique Syndicalisme Économie mondiale

Les véritables intentions des militaires au pouvoir au Nigéria, qui s'étaient engagés à remettre le pouvoir aux mains des civils, à la fin de l'année 1992, sont plus que douteuses. Le Financial Times rapporte, par exemple, le point de vue d'un haut dignitaire nigérian : « On prépare le terrain pour prolonger [l'actuel régime militaire du dictateur] le général Babangida » (1). En effet, on vient d'apprendre que les élections présidentielles, prévues le

5 décembre 1992, ont été repoussées à juin 1993.

Cet article, que nous a transmis un journaliste nigérian indépendant, revient sur la transition, sous haute surveillance, qui se déroule au Nigéria.

Edwin MADUNAGU

DEPUIS l'Indépendance, les différents régimes qui se sont succédé au Nigéria ont été contraints, dans leur quête d'une légitimité, de reconnaître publiquement, en arrivant au pouvoir, la situation de misère du peuple (voir l'article en p. 21). Après leur prise de fonctions, cependant, les nouveaux gouvernants oubliaient régulièrement cet aveu, au profit de la logique du développement capitaliste, pour imposer de nouveaux fardeaux aux

« pauvres Nigérians » — comme chaque nouveau régime en appelle à la population ;

cette rhétorique fut aussi de mise lors du putsch des généraux Buhari, Idiagbon et

Babangida, en 1983.

En 1983, les jeunes officiers formés sous le régime de Mohamed Obasanjo, entre

1975 et 1979, reprirent le pouvoir des mains des civils pour quatre raisons principales.

D'abord, ils voulaient arrêter la progression des forces révolutionnaires. Après les élections truquées de 1983, dans de nombreux endroits du pays, la population avait pris les armes pour contester les résultats du scrutin et certains secteurs radicaux avaient commencé à parler de la nécessité d'affronter militairement le régime de Shagari.

L'intervention de Buhari-Idiagbon voulait

"prévenir" le développement de ce phénomène.

Ensuite, les putschistes voulaient restaurer l'autorité de la bourgeoisie nigériane en tant que classe dominante. A cette fin, les militaires se devaient de châtier les politiciens bourgeois qui étaient fort discrédités et qui mettaient en danger l'ordre social à cause de leur corruption, de l'indiscipline, de leur faiblesse politique et de leur "mauvaise gestion" politique.

Les militaires cherchaient aussi à punir les radicaux et leurs alliés dans certains partis légaux qui harcelaient le Parti national du Nigéria (NPN) de Shagari essayant de le chasser du pouvoir. Voilà pourquoi le régime arrêta et emprisonna des personnalités radicales comme Haroun Adamou et Ebenezer Batope qui, avant le putsch, avaient mené des polémiques avec Buhari, qui apparaissait à l'époque comme un partisan du

Enfin, la junte militaire voulait que l'armée nigériane apparaisse comme un parti politique alternatif, capable d'instaurer et de maintenir la loi et l'ordre.

Le putsch de 1983

Pour respecter la tradition putschiste, dans un communiqué à la radio de Lagos, le 30 décembre 1983, le brigadier Sami Abacha expliquait ainsi le récent coup de force : « Vous êtes tous témoins de la situation économique difficile et grave, et de l'incertitude qu'une direction incapable et corrompue a aux conditions difficiles et intolérables sous lesquelles nous vivons. Notre économie a été désespérément mal gérée. Nous sommes devenus un pays débiteur et une nation mendiante. Il n'y a pas assez de nourriture à un

VOUS M'AViEZ BiEN DEMANDÉ DE LEUR SERRER LA CEiNTURE ?!!)

FMi

PLANTa prix accessible pour notre peuple qui en a maintenant assez des annonces continuelles d'importations de denrées alimentaires. Le service de santé est ravagé, et nos hôpitaux sont réduits à [faire] des consultations cliniques sans [prescrire] de médicaments, [sans] eau ni équipements. Notre système d'éducation est en train de se détériorer de façon alarmante. Le chômage, touchant même les diplômés, a atteint un degré inacceptable. Dans certains Etats, les travailleurs n'ont pas été payés depuis douze mois et, dans d'autres, il y a des menaces de réduction de salaire. »

Main de fer et gant de velours

Voilà le manifeste politique du régime de Buhari-Idiagbon et la liste des griefs qu'il faisait à l'ancien gouvernement. De tels reproches étaient évidemment justifiés. Mais, tout cela ne pouvait pas se régler par la simple instauration d'un régime honnête, discipliné et moral, doté de solides références économiques. Les problèmes du Nigéria ont des racines bien plus profondes ; c'est le développement orienté vers le capitalisme qui étrangle ce pays.

Vingt mois plus tard, en août 1985, certains membres du régime organisèrent un putsch qui renversa Buhari et Idiagbon respectivement chef d'Etat et chef d'Etat major. Le général Ibrahim Babangida — qui s'affubla désormais du titre de président — remplaça Buhari, tandis qu'Ebitu Ukiwe, de la marine, et Bomkat Bali, un général de l'armée de terre, se partageaient les deux fonctions nées du poste de chef d'Etat major récemment aboli. Hormis ces changements, le noyau de la junte militaire restait intact.

La plupart des progressistes du pays traitèrent l'arrivée de Babangida avec cynisme. Certains secteurs de gauche réagirent

1) Financial Times, 16 octobre 1992.

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cependant avec plus d'enthousiasme, mobilisant le soutien populaire pour le compte du nouveau régime.

Ils avaient déjà agi ainsi, par exemple, en août 1975, lorsque Murtala Mohamed et Olesegun Obasanjo arrivèrent au pouvoir avec une rhétorique radicale. A ce moment-là, des personnages comme Ebenezer Babatope, du Parti de l'unité (interdit), embrassèrent la cause du nouveau régime. Cependant, comme après tous les putschs, la popularité de Babangida s'envola rapidement.

Babangida accusa ses prédécesseurs, avec le discours habituel - échec dans leur lutte contre le déclin économique ; usurpation de la majorité du Conseil suprême militaire et de son autorité collective ; utilisation des services de sécurité pour harceler et faire du chantage à des opposants réels ou imaginaires ; erreur dans l'appréciation de la nature fragile de la composition, de la constitution et des structures de la nation et nécessité d'"harmoniser" les rapports entre les différentes composantes nationales.

En réalité, les conditions sociales « intolérables », dénoncées en décembre 1983 par les putschistes, s'étaient encore plus aggravées en août 1985 : le chômage avait presque doublé à cause de la réduction massive des dépenses ; les droits d'inscription scolaires avaient été augmentés lorsqu'ils existaient et instaurés là où il n'y en avait pas ; les prix avaient continué de grimper et le système national de santé s'était encore plus détérioré. Des centaines de milliers d'artisans et de petits commerçants avaient été éliminés et dispersés sous prétexte d'un "plan de nettoyage" brutal appelé « guerre contre l'indiscipline ».

En octobre 1985, l'état d'urgence économique était proclamé, réduisant les salaires de 10 % à 15 %. Les travailleurs nigérians organisés dans la Confédération du travail du Nigéria (Nigeria Labour Congress - NLC) tentèrent d'organiser une grève. Mais la centrale syndicale se rétracta lorsque tous les médias du pays la prirent comme cible, l'accusant de sabotage et de subversion. La "démocratie" par décret

Le gouvernement annonça alors un "nouveau cours" et une "administration transparente". L'exécutif fut numériquement renforcé et changea de nom ; la police secrète fut purgée et réorganisée ; des centaines de détenus furent libérés ; les restrictions qui pesaient sur la presse furent allégées ; enfin, le régime promit que l'Association nationale des étudiants nigérians (NANS) serait désormais autorisée et que la question du Fonds monétaire international (FMI) ferait l'objet d'un débat public dans l'avenir.

Le 13 janvier 1986, le président Babangida mit sur pied un bureau politique de 17 membres, chargé d'élaborer un programme politique de transition vers un "nouvel ordre social démocratique". Quinze mois plus tard, ce bureau politique, où il y avait un certain nombre de gens de gauche, des dirigeants syndicaux et des universitaires libéraux présenta un rapport au gouvernement expliquant que le peuple nigérian, au cours d'un débat national d'environ neuf mois, avait opté pour le socialisme.

Le gouvernement rejeta ce rapport, prétendant qu'il ne voulait pas "imposer" une idéologie au peuple. Au même moment, il acceptait le plan d'ajustement structurel proposé par la Banque mondiale (BM) et le FMI. En juillet 1987, le gouvernement fédéral militaire, dirigé par le général Ibrahim Babangida, annonça le début de la transition vers la démocratie. Ce programme devait s'achever le 2 janvier 1993, avec l'installation d'un président dans le cadre de la Ille République du pays qui débuterait à cette date avec une nouvelle Constitution.

Entre juillet et décembre 1987, le gouvernement instaura le Directoire de la mobilisation sociale, le Comité de révision de la Constitution (CRC) et la Commission natio-

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nale électorale (NEC). En décembre 1987, des élections locales furent organisées dans tout le pays, sans la participation des partis politiques — l'interdiction des activités politiques, imposée après la prise du pouvoir par les militaires, en décembre 1983, était toujours en vigueur.

En mars 1988, une Assemblée constituante, dont les membres avaient été, en partie, élus par les conseils locaux de gouvernement et, en partie, désignés par le gouvernement central, fut mise sur pied pour débattre du projet de Constitution préparé par le Comité de révision de la Constitution.

En mai 1989, l'Assemblée constituante proposa une Constitution au gouvernement ainsi que la levée finale de l'interdiction qui frappait les activités politiques. Les Nigérians furent appelés à former des partis, et mis en garde pour qu'ils n'y intègrent pas d'anciens hommes politiques ou des fonctionnaires mis à l'index. Ceux que le gouvernement qualifiait d'extrémistes" en étaient aussi exclus.

Le 7 octobre 1989, le gouvernement militaire qui, à travers la Commission nationale électorale avait examiné les demandes d'enregistrement des partis politiques, décida de les rejeter toutes.

En même temps, il annonça la constitution de deux formations politiques issues de son sérail - le Parti social-démocrate (PSD), orienté un "petit peu à gauche", et la Convention nationale républicaine (CNR), un "petit peu à droite". Les statuts de ces partis, leurs programmes et leurs manifestes furent rédigés par les services officiels et amendés puis approuvés par le gouvernement. On demanda aux Nigérians de rejoindre l'un ou l'autre de ces partis.

En janvier 1990, le gouvernement organisa une purge des forces armées et, en avril 1990, il y eut une tentative de putsch sanglant qui échoua — 71 officiers furent alors arrêtés.

En juillet 1990, le PSD et le CNR organisèrent leur congrès constitutif à la capitale fédérale, Abuja. Depuis, ces partis conformément à leur origine, fonctionnent comme de simples agences du gouvernement. En décembre 1990, des élections aux gouvernements locaux furent organisées avec un seul parti en lice (le PSD / CNR) et un mode de scrutin "ouvert", et non secret.

En octobre 1991, le PSD et la CNR organisèrent des primaires pour nommer leurs candidats aux législatives et au poste de gouverneur dans les 30 Etats — le pays étant ainsi redivisé depuis août 1991. Le gouvernement intervint dans plusieurs cas, en annulant plusieurs résultats et en interdisant certains candidats. Les élections générales eurent lieu deux mois plus tard ; ces deux scrutins avaient été massivement truqués.

Les nouvelles instances de gouvernement ont été inaugurées en janvier 1992 et la mise à l'index d'anciens politiciens et fonctionnaires a été levée. Immédiatement après, ces "anciens" politiciens sont entrées dans la course présidentielle.

En juillet 1992, des élections législatives ont eu lieu ; encore une fois la fraude a été massive. Durant cette transition, le pays a cependant assisté aux émeutes, aux grèves et aux protestations de masse les plus importantes de l'histoire du Nigéria.

Le "ras le bol" éclate

En mai et juin 1986, les employés et les étudiants universitaires avaient organisé des manifestations, violemment réprimées par les forces de l'ordre. Quatre étudiants de l'université Ahmadou Bello furent tués. Le gouvernement riposta en interdisant l'Association nationale des étudiants universitaires et en désaffiliant le Syndicat des enseignants des universités de la Confédération nationale du travail. Au même moment, on apprit que le pays avait été secrètement admis au sein de l'Organisation de la Conférence islamique.

En mars 1987, il y eut des affrontements sanglants entre chrétiens et musulmans à Kafanchan, dans le Sud de l'Etat de Kadana, qui firent de nombreux morts.

Des mosquées, des églises, des logements et des véhicules furent détruits.

En février 1988, après une crise interne de la Confédération nationale du travail, le gouvernement mit sa direction sous tutelle jusqu'en décembre 1988. En mai et juin 1988, on assista à des protestations d'étudiants et de travailleurs contre la hausse du du carburant et ses effets sur les prix des autres produits. En juillet, le Syndicat des enseignants des universités fut interdit pour fait de grève.

En juin 1989, d'importantes manifestations se déroulèrent dans les principales villes du pays contre la dégradation de la situation économique ; elles furent brutalement réprimées et de nombreuses personnes furent abattues.

En 1991, il y eut des émeutes religieuses sanglantes dans les Etats de Bauchi et Kano, provoquant aussi des morts et des dégâts matériels importants.

En mai 1992, il y eut des protestations de masse dans plusieurs centres urbains et dans la plupart des universités du pays contre la crise économique et le caractère antidémocratique de la transition en cours. Elles furent suivies par des émeutes ethniques et religieuses meurtrières dans le Kaduna du Sud. *

Lagos, septembre 1992

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