Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETAT ESPAGNOL

Les balles du racisme

· Inprecor n° 364, 4 décembre 1992 · p. 7 · 884 mots

État espagnol Femmes

espagnol — comme l'expliquait Maria Gomez, représentante d'une organisation vendent leurs animaux domestiques et payent une fortune pour se rendre dans

Les balles du racisme

Lucrecia Perez avait 33 ans ; elle était dominicaine. Elle avait quitté son pays il y a un mois et trois jours, laissant sa fille et son mari, pour venir travailler comme employée de maison dans les quartiers riches de Madrid. Elle symbolise les immigrés dominicains dans l'Etat de République Dominicaine, ceux-ci font des hypothèques sur leur maison, l'Etat espagnol. Une balle raciste a étouffé les rêves de Lucrecia qui voulait travailler pour gagner de l'argent, faire des économies et rentrer dans son pays.

Carmen BRIZ

LA DISCOTHEQUE abandonnée Four Roses, située dans le quartier madrilène d'Aravaca — où habite la vieille droite aristocratique — sert de refuge à une trentaine de Dominicains, hommes et femmes, sans domicile.

Le vendredi 13 novembre 1992, vers

9 heures du soir, quatre individus sont entrés dans la chambre où se trouvaient Lucrecia et trois autres Dominicains, dans le Four

Roses, et ont tiré à bout portant. Porfirio

Elias a été touché à la jambe ; Lucrecia est morte de ses blessures peu de temps après.

Les munitions utilisées dans cet attentat proviennent de l'usine Santa Barbara, la même qui approvisionne les forces de sécurité et l'armée espagnole — ceux qui ont ouvert le feu sur les immigrés dominicains, par ailleurs, se sont placés en position de tir réglementaire en dégainant.

Forte de 15 000 personnes, la colonie dominicaine est l'une des plus importantes de l'Etat espagnol. Sur dix immigrés dominicains, huit sont des femmes et travaillent comme employées domestiques. La majorité des immigrées employées comme domestiques à Madrid sont originaires des Philipines, du Maroc (1) ou du Portugal (2).

Les Dominicaines qui émigrent dans l'Etat espagnol présentent une série de caractéristiques : elles ont entre 25 et 45 ans ; la plupart sont mariées, divorcées ou séparées ; elles ont presque toutes des enfants — entre trois et six — ; elles viennent du Sud de la République Dominicaine, notamment de la région de Barahona, comme Lucrecia. Les Dominicaines venues des zones rurales sont celles qui tiennent le plus à leur droit à se réunir dans le quartier d'Aravaca et participent très activement aux associations d'immigrés. En fin de compte, les femmes qui ont des qualifications professionnelles ont plus de problèmes pour s'intégrer dans l'Etat espagnol ; celles qui, dans leur pays, étaient au foyer et qui travaillent comme employées de maison, même si elles se battent peu pour leurs revendications, ont conquis de nouveaux espaces sociaux grâce à l'immigration (3).

La haine de la "mère patrie"

Aravaca est une zone résidentielle où se retrouvent en fin de parcours beaucoup des Dominicaines qui atterrissent à Madrid. Elles y travaillent et elles y vivent ; elles se réunissent avec d'autres Dominicains, les jeudis après-midi et les dimanches : « Il y a quelque chose que les Dominicaines qui travaillent comme employées domestiques ont dû faire : construire de solides réseaux de soutien et de communication. Et ce malgré les limites de temps imposées par le régime du travail domestique » (3).

L'Association des femmes dominicaines en Espagne (AMDE), le Volontariat des mères dominicaines, l'Association des professionnels dominicains en Espagne font porter la responsabilité de l'attentat d'Aravaca aux autorités municipales et au ministère de l'Intérieur. L'association Iguales en derecho (Egaux en droit) a condamné, dans un communiqué de presse, l'assassinat brutal de Lucrecia Perez, ainsi que le harcèlement et le contrôle indiscriminé exercés par la police municipale à Aravaca, et ailleurs dans Madrid, contre les immigrés ; elle a aussi dénoncé les discours haineux que publie régulièrement le journal d'extrême droite ABC.

Le harcèlement permanent de la police municipale que subit la colonie dominicaine ; les dénonciations faites par certains voisins d'Aravaca selon lesquels les immigrés « font beaucoup de bruit » ; les affiches des Juntas Españolas fascistes, avec le mot d'ordre : « Stop à l'immigration. Les Espagnols d'abord ! », ont constitué autant de détonateurs de l'attentat d'Aravaca.

L'attitude des habitants de ce quartier résidentiel est dénoncée par le communiqué de la Délégation diocésaine des immigrés, qui affirme : « Nous les exploitons [les immigrés], ils ne sont bons qu'à nettoyer nos foyers, à travailler dans nos entreprises, dans nos campagnes et nos jardins, à construire des maisons pour nous, même s'ils n'ont pas un toit pour vivre dignement avec leur famille. Mais nous n'en voulons pas dans nos quartiers, dans nos rues, dans nos places, dans nos écoles ou nos maisons de la culture — quelque fois nous n'en voulons même pas dans nos paroisses. »

Le racisme à visage découvert va jusqu'à pousser certains des habitants de ces quartiers riches, qui ne veulent pas que leurs domestiques fréquentent les mêmes lieux qu'eux, à dire que celles qui se promènent dans le parc, enlaidissent le paysage. *

Pagina Abierta, Madrid, 24 novembre 1992

1) Voir Inprecorn° 363 du 20 novembre 1992.

2) Chiffres tirés de l'enquête réalisée par le Collectif loe, Travailleuses étrangères du service domestique de Madrid.

3) "Entre la réalité et la rêve : le cas de l'immigration des femmes dominicaines en Espagne", article de Myra Rivas Nina, psychologue de Puerto Rico, publié dans Cuadernos Africa, America Latina, revue de SODEPAZ n° 9, juin-septembre 1992.

4) Ibidem.

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