Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

RUSSIE

« Les syndicats sont mon dernier espoir »

· Inprecor n° 364, 4 décembre 1992 · p. 12-16 · 4 960 mots

Syndicalisme URSS et Russie

mon dernier espoir » l'époque par le Parti communiste, l'actuel président russe, Boris Eltsine, avait nouvelles expériences d'autogestion ; depuis, ils ont pour la plupart déchanté.

première année de pouvoir d'Eltsine (voir Inprecor n° 357 du 17 juillet 1992).

INPRECOR : Quand nous nous sommes rencontrés, à l'automne

1992, tu travaillais comme ingénieur dans un institut de production scientifique qui appartenait à l'usine électronique Krassnaïa Zarya. Tu étais à la tête du collectif de travailleurs et tu militais au sein de l'Union des collectifs de Saint-Petersbourg. Maintenant, je te retrouve à la direction du syndicat de l'usine Pargoloo [cette entreprise produit des mécanismes hydrauliques pour machines agricoles, ndlr]. Comment en es-tu arrivée là ?

Natalya KUZENTAL: Pendant l'été 1991, à l'usine Pargolov, un conflit a éclaté sur les salaires. Les travailleurs du principal atelier de production voulaient se mettre en grève, mais, selon la loi sur les conflits du travail, ils étaient obligés de passer série par toute une d'étapes préliminaires.

Atteignant l'étape dite de conciliation, ils ont fait appel à l'Union des collectifs de Saint-Petersbourg, et j'ai été déléguée pour représenter les travailleurs dans la commission de conciliation.

L'usine Pargolov a

Sté louée par l'Etat au collectif de travailleurs, il y a deux ans. Le juriste qui préside la commission avait décidé que la grève était illégale, car

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« Les syndicats sont

Durant sa bataille pour le pouvoir contre le régime soviétique dirigé à été contraint d'exprimer un soutien verbal à toutes les aspirations démocratiques et nationales. Nombreux étaient alors les travailleurs qui croyaient que la fin du contrôle centralisé sur les entreprises conduirait à de

Natalya Vladimirovna Kuzental avait aussi ces espoirs ; David Mandel l'a interviewée durant l'été pour comprendre comment elle a évolué durant la les revendications des travailleurs avaient été adressées au directeur au lieu de l'être au conseil des locataires du bail, qui prend les décisions en matière de salaires, ce qui était une erreur. J'ai refusé alors de signer et j'ai donné mon avis personnel, qui, bien sûr, a été ignoré.

vailleurs préparaient de nouveau la grève et ont de nouveau fait appel à moi. Ils ont mis leur grève en exécution et ont licencié le directeur, accusé de diverses affaires occultes et de vol.

c'est le collectif des travailleurs qui emploie le directeur - dans ce cas, c'était le second en deux ans. Mais il y a une loi qui stipule qu'une personne élue qui perd son emploi par décision du collectif peut avoir recours à certaines lois - on doit lui proposer une série de postes vacants dans l'entreprise.

travailleurs.

gré.

A l'approche de l'automne, les tracat ?

Dans une entreprise sous régime de bail,

LA PRIVATISATION

COMMENCE!

A

Selon la loi, on doit aussi donner cinq mois de salaire de compensation à un directeur général. Le directeur a donc fait un procès au collectif, où j'ai témoigné en faveur des

Mais quel travail proposer à un directeur licencié pour vol et malversation de fonds ? Personne ne lui ferait confiance pour un travail de direction et lui n'accepterait sans doute pas un poste de portier. Le verdict a finalement été rendu en sa faveur. A la fin, nous l'avons persuadé de partir de son plein

Pendant ce temps, les travailleurs ont décidé de se débarrasser du président de leur comité syndical. Quand le directeur a fait appel au tribunal pour déclarer la grève illégale, le président du syndicat a témoigné en faveur du directeur. Alors, les ouvriers, cherchant un nouveau président, m'ont demandé de me présenter. J'ai été élue, le 17 décembre 1991, parmi quatre candidats par une assemblée du collectif des travailleurs.

Pargolov est une petite usine par rapport aux critères soviétiques, avec 1 200 employés ; ses bâtiments sont en bon état et l'équipement est assez moderne — des gens seraient même intéressés par son rachat.

• Pourquoi as-tu décidé d'abandonner ton travail dans le mouvement des collectifs du travail, dont l'objectif principal est l'autogestion et la propriété des travailleurs, pour te consacrer à la direction d'un syndi-

A vrai dire, lorsque le porte-parole du conseil des travailleurs locataires de Pargolov m'a demandé de me présenter, je lui ai répondu : « Pourquoi a-t-on besoin d'un syndicat dans une entreprise sous bail ? » Mais lui et d'autres ont insisté. J'ai alors commencé à étudier la législation soviétique et j'ai découvert qu'elle prône la nécessité du syndicat sous toutes les formes de propriété. J'ai été motivée par mon intérêt pour l'autogestion et la propriété collective. Comment fonctionne cet arrangement de bail ? Le collectif fait des démarches auprès des autorités compétentes — autrefois le ministère -pour leur demander de lui louer l'entreprise. Mais, en général, il s'agit d'une fiction, car les directeurs intelligents, par divers subter-

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fuges, finissent par payer quelques kopecks de loyer. C'est le cas à Pargolov. Le collectif avait eu l'usine pour pratiquement rien. L'infrastructure appartient toujours formellement à l'Etat, mais les profits, le matériel et toute la production sont la propriété des travailleurs.

• Le statut de propriété d"Etat" ne semble pas clair.

Tout à fait. Mais le gouvernement prétend rétablir l'ordre aujourd'hui dans tout cela. Il fait pression pour que nous ouvrions des sociétés par actions. J'ai lu le nouveau décret paru sur ce sujet qui m'a révoltée. Il constitue globalement tout le contraire de ce pour quoi nous nous sommes battus jusque là. Je ne vais pas vous ennuyer avec les détails, mais toutes les entreprises d'Etat, d'ici début 1993, doivent devenir des sociétés par actions. D'après la charte de la compagnie modèle, le directeur général est au sommet de l'organigramme — le pouvoir de l'administration est ainsi multiplié par dix, voire par cent.

Le collectif des travailleurs n'a alors qu'un seul droit : celui de choisir l'une des trois méthodes de privatisation de son entreprise. La première attribue au collectif un certain pourcentage d'actions, mais qui ne donnent pas le droit de vote aux travailleurs. Selon une autre procédure de privatisation, les salariés peuvent acheter la majorité des actions, mais il y a peu de chances pour qu'ils puissent le faire, en particulier du fait de l'absence de réglementation en matière de processus d'évaluation. Enfin, selon une troisième méthode, l'administration dirige l'usine pendant un an et, en cas de succès, reçoit 20 % des actions.

A ce jour, les résolutions du Soviet suprême sur la privatisation et sur les changements de la loi, de même que le programme de privatisation en tant que tel, n'ont été publiés nulle part.

• Pourquoi pensez-vous que le mouvement des collectifs de travailleurs a échoué sur son objectif fondamental qui visait à obtenir le droit des salariés à diriger collectivement leurs usines et à décider de la question de leur propriété?

J'ai quitté l'Union des collectifs de Saint-Petersbourg parce que j'ai senti que Sergueï Andreïev, son dirigeant, disait une chose, tandis que l'Union avait une tout autre activité, notamment faire de la propagande pour la constitution de sociétés par actions. Mes conceptions étaient différentes : j'étais pour des entreprises à bail et collectivisées. Après tout, nous sommes le peuple des soviets, nous prétérons la pro-

1990 priété sociale et populaire. Bien entendu, nous n'avons jamais été réellement propriétaires, mais maintenant le gouvernement veut codifier cette question dans la Constitution. Celle-ci proclamait avant que la propriété était "étatique" et qu'elle appartenait dans sa totalité "au peuple tout entier" Aujourd'hui, l'expression au peuple tout entier" a disparu de la Constitution et personne ne se demande ce qu'elle est devenue. On nous dit maintenant qu'on peut acheter la propriété d'Etat.

Au congrès des collectifs de travailleurs où tu étais présent, nous avons décidé qu'avant toute privatisation, l'entreprise devait être placée sous la direction économique exclusive du collectif. Mais, sur ce sujet, avant, nous ne connaissions rien. Nous commençons seulement à comprendre ce que veulent dire des termes comme "propriété" ou "direction économique exclusive", et quelle est la différence entre les deux. Ceux qui sont au pouvoir peuvent facilement se jouer de nous sur ce type de questions.

Quoi qu'il en soit, je me bats pour que les usines soient données en bail pendant que l'Union des collectifs de travailleurs soutient la formation de sociétés par actions. J'ai envie de dire à ces derniers : « Ne savez-vous pas que les actions signifient le capital et que le capital aboutit toujours aux mains des mêmes personnes ? » Nous devons analyser d'autres modèles, comme celui des coopératives de Mondragon, dans l'Etat espagnol, où les travailleurs eux-mêmes dirigent les affaires dans le sens de leurs propres intérêts. Le mouvement chez nous n'a-t-il pas commencé avec l'idée d'autogestion ? Comment l'autogestion serait-elle possible dans une entreprise dont les actions peuvent être achetées et vendues

Des intellectuels qui étaient favorables au loyer des entreprises se basent aujourd'hui sur l'expérience Yougoslave pour montrer que de telles idées ne peuvent pas marcher. Mais, en Yougoslavie, il n'y a

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7992, jamais eu d'usines vraiment autogérées — il n'y a pas eu d'autogestion, ni de démocratie. A la télévision, on nous répète constamment que les sociétés par actions sont meilleures parce qu'elle attirent les investissements. Mais nous devons faire notre propre chemin. J'ai lu tout ce que j'ai pu trouver sur les expériences d'entreprises collectives dans le monde, et je pense que ce type d'organisation nous est plus proche que n'importe

J'ai compris que dans l'Union des collectifs de Saint-Petersbourg, personne n'était intéressé par le bail ou la propriété collective des entreprises, j'ai donc démissionné en signe de protestation. De plus, il me semblait que l'entourage d'Andreïev construisait une espèce de "centre d'affaires".

Pour former des hommes

Non, pour faire des opérations commerciales. Et les membres de la direction de l'Union démarchaient dans les entreprises afin de recueillir de l'argent pour le centre d'affaires. Pas un kopeck n'est allé à l'Union en tant que telle. Lors des élections pour un nouveau conseil de l'Union, Andreïev s'en est particulièrement pris à moi et a demandé aux militants de ne pas m'élire, de façon à ce qu'il n'y ait plus

J'ai donc démissionné ; je ne peux pas militer dans une organisation qui ne tolère pas les oppositions et qui refuse de faire un réel travail dans les entreprises.

Andreïev a, dans les faits, formé un parti. Dans les nouveaux statuts de l'Union, il y a une clause sur l'appartenance individuelle et il se prépare à de nouvelles élections. Andreïev veut créer une école avec des entrepreneurs, afin de former les futurs représentants du parti : les patrons financeraient et Andreïev sélectionnerait et formerait les candidats appropriés.

Andreïev était un personnage insigni-

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= RUSSIE fiant qui voulait faire une carrière publique ; il s'est accroché au mouvement des collectifs. Il est devenu président du conseil des collectifs de Saint-Petersbourg, bien que ne représentant aucune structure de base. Avant, il était directeur d'un institut privé de Saint-Petersbourg et il a mené une telle bataille que son poste de président de l'Union est rémunéré. Sa carrière a démarré et il ne reste rien du vrai mouvement.

• Cela signifie qu'il n'y a plus d'organisation se battant pour l'autogestion et la propriété collective à

Saint-Petersbourg?

Y en a-t-il jamais eu ? Dans mon entreprise, je dirigeais le conseil du collectif des travailleurs ; dans notre charte était inscrite la phrase suivante : « L'intégralité de la gestion économique est transférée au collectif » Mais, à quoi ça sert si le collectif ne sait pas ce que signifie « l'intégralité de la gestion économique » (1) et si le conseil est aux mains de l'administration ? Même à Pargolov, dans une entreprise en bail, la direction est parvenue à inféoder le conseil des salariés locataires et à assigner des coefficients salariaux et des primes.

• As-tu quitté ton travail à Krassnaïa

Zarya pour travailler au syndicat de

Pargolor?

J'ai pris six mois de congé sans solde. Heureusement je n'ai pas démissionné, parce qu'avec le nouveau décret, ils vont essayer de pousser à la formation d'une société par actions. Je suis toujours membre du conseil du collectif des travailleurs de mon ancienne usine, même si cela fait longtemps qu'il ne fonctionne plus et que la direction fait ce qu'elle veut. Toutefois, je reste en contact avec eux car il doit y avoir de nouvelles élections au conseil ainsi qu'au poste de directeur d'usine.

Le conseil de Krassnaïa Zarya s'est écroulé tout aussi stupidement que l'ancienne Union soviétique : tout le monde était contre tout le monde. Cela a permis à la direction d'obtenir tout ce dont elle avait besoin. A ce jour, la propriété de l'usine n'a toujours pas été divisée et l'entreprise existe encore comme une entité. On peut obtenir un local, des parts, n'importe quoi, mais on ne peut pas faire fonctionner l'entreprise ; il n'y a pas de consignes. La majorité des licenciements de la ville se sont produits dans cette usine.

Mais la présidente du comité syndical de mon institut est très correcte. C'est sans doute son exemple qui m'a décidé à faire ce que je fais en ce moment. Auparavant, je ne m'étais jamais préoccupée des syndicats, je pensais qu'ils ne pouvaient pas fonctionner dans ce pays. Le comité central du Parti communiste, le conseil des ministres et le conseil des syndicats de l'Union signaient des résolutions ensemble. Alors que pouvaient faire d'autre les syndicats ? Ils finançaient les congés de maladie et administraient la sécurité sociale.

Je suis venue au syndicalisme avec une réelle connaissance des lois concernant les collectifs de travailleurs, des choses dont les militants syndicaux traditionnels ne se souciaient guère. Dès le début, j'ai épluché consciencieusement tous les documents du syndicat et le Code du travail, et j'ai pu organiser l'action syndicale d'une façon complètement nouvelle.

J'ai commencé à travailler en décembre 1991. Aux environs de janvier 1992, on a élu un nouveau directeur. Maintenant, les camarades de l'usine disent que la troisième révolution approche car c'est la troisième fois qu'ils remplacent le directeur — certains secteurs du collectif pensent déjà que celui-ci ne fait pas l'affaire.

• Comment avait-il été choisi ?

En fait, il avait déjà été directeur de l'usine et il en avait été licencié grâce aussi au Parti communiste. Sans doute cela l'a-t-il rendu plus sympathique aux yeux des travailleurs. Il est devenu une espèce d'entrepreneur privé dans le domaine de la culture. Les travailleurs ont essayé de trouver une organisation disposant d'une banque de données sur les directeurs qui étaient candidats et sur les autres spécialistes, mais à l'époque, cela n'existait pas encore.

Le directeur a donc été embauché par le conseil des locataires qui est élu par le collectif des travailleurs. Mais il est toujours impossible de savoir quel est le programme de ce gestionnaire, ou sur quelles bases le conseil a décidé de l'embaucher. Il est vrai que l'atelier qu'il dirigeait auparavant était bénéficiaire, et qu'il a prouvé qu'avec le million de roubles qu'on lui avait fourni, il pouvait en tirer 10 millions.

Mais, une fois en place, il a immédiatement commencé à donner des ordres —, par exemple, l'usine a dû fonctionner le samedi. D'après la loi, une telle décision requiert l'accord du syndicat. Je suis donc allée lui demander si l'usine était ouverte le samedi, il m'a répondu que non, et quand je suis venue travailler le lundi, j'ai appris que l'atelier principal avait fonctionné le samedi. Non seulement il n'avait pas obtenu l'accord du comité syndical mais, en plus, il m'avait menti.

J'ai écrit au conseil des locataires en leur disant que la direction violait le Code du travail. Le directeur m'a accusée de vouloir simplement affirmer mon pouvoir personnel. Pourtant, ce n'était pas une simple formalité, il s'agissait aussi de payer des heures supplémentaires, et, après tout, cette dépense supplémentaire se fait au dépens de ceux qui n'ont pas fait d'heures supplémentaires.

Alors le directeur m'a affirmé qu'il n'avait pas besoin de me demander la permission et qu'il lui suffisait d'obtenir celle du syndicat Indépendance. Vérification faite, ce syndicat n'a ni comité, ni présence dans l'usine. C'est après la grève de l'automne 1991, que des travailleurs avaient formé une branche de ce syndicat.

• Comment est-ce-que les travailleurs de Pargolov en sont arrivés à constituer le syndicat Indépendan-

Ils en avait entendu parler et ils avaient besoin d'aide pour leur grève. Indépendance est un syndicat très compétent pour les grèves ; en fait, il ne fait pratiquement rien d'autre. N'importe quel participant à ces grèves est considéré comme un membre du syndicat.

L'ancien directeur a donc poursuivi l'organisateur de la grève, membre d'Indépendance. Après qu'on se soit débarrassé du directeur, cette personne est devenue l'assistant du directeur de la production.

REJOINDRE

CLASSE OUVRI

EN CE MOMENT, SAI

ÇA ME SEMBLE DI

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Quoi qu'il en soit, lorsque j'ai commencé à préparer un projet de convention colleclive, j'ai inclus deux membres d' Indépendance dans le comité de préparation. Ces deux-là sont venus me voir et m'ont dit que nous « n'avions pas besoin d'une convention collective. Ce qu'il nous faut c'est des contrats individuels. »

J'ai compris que nous aurions du fil à retordre avec eux. Indépendance n'est pas un vrai syndicat ; il fait peu de cas des revendications des travailleurs, des salaires, de licenciements ou des renvois. Par contre, lorsque le patron a besoin d'une caution syndicale pour une de ses circulaires, il va voir

Indépendance.

J'ai compris, maintenant, que nous avons autant besoin des syndicats que de l'oxygène pour respirer. L'unité renforce les syndicats. Bien sûr, il peut y avoir différents syndicats, mais ils devraient tous mettre en avant des revendications concrètes similaires : contre le chômage, pour les augmentations des salaires, etc. Les entreprises individuelles ou les groupes de travailleurs ne peuvent pas agir seuls. Même s'ils obtiennent des augmentations, qu'adviendra-t-il des autres ? C'est pourtant ce qui est en train de se produire — les travailleurs des transports publics, les mineurs, les enseignants, les travailleurs de la santé, se battent les uns après les autres et de façon séparée.

Enfin, maintenant des

ERE?

articles affirmant que les syndicats sont inutiles, que nous ne faisons pas le tra-

1S PISTON, vail pour lequel on est élus, commencent à fleurir dans la presse.

FFICILE)

Dans le passé, les syndicats étaient obligés de distribuer des biens de consommation, rares parmi leurs affiliés. Ils recevaient trois voitures pour des milliers de travailleurs. Mais, moi, j'ai fermement déclaré qu'à l'usine, nous ne distriburions rien. Nos préoccupations en tant que syndicat concernent les salaires, l'emploi, les conventions collectives et les licenciements. Nous ne distribuerons rien parce que c'est une source de conflits et de division entre les travailleurs. De plus, il n'y a aujourd'hui plus rien à distribuer et, à l'avenir, tout sera vendu sur le marché est plus facile pour moi parce que je n'ai pas un passé de syndicaliste. Je ne sais pas où en sont les anciens syndicalistes, mais je veux dire dans les médias — j'ai des relations avec une petite radio — que les syndiqués ne doivent pas quitter leurs syndicats. Ils doivent organiser de nouvelles élections des comités syndicaux, car tout dépend des gens qui s'y trouvent. Il y a des lois, une fédération syndicale possédant de bon économistes et des avocats — tout cela rend l'action syndicale possible —, mais le travail fondamental a lieu dans les usines.

• A quelle fédération syndicale fais- tu référence?

A la fédération régionale de Saint-Petersbourg. Je n'ai pas besoin de ma branche syndicale, mais la fédération de Saint-Petersbourg peut m'être utile. Elle possède des structures qu'on ne peut trouver nulle part ailleurs et qui peuvent aider les unions de travailleurs. J'ai été membre de Club perestroïka, du Front populaire, de Russie démocratique — aucune de ces organisations, du moins à Saint-Petersbourg, ne défend les intérêts des travailleurs (2). Les syndicats sont mon dernier espoir.

• Qu'en est-il de ton comité de branche?

J'ai eu seulement deux visites du comité central de branche de Moscou. Il ne s'agit pas forcément de militants âgés, mais leur façon de faire et de penser fait très "vieille école". Ma plus grande préoccupation a été la question de la propriété, mais eux ne savent même pas comment aborder le sujet. Lorsque je leur ai dit que le directeur de mon usine violait l'article 85 du Code du travail en faisant fonctionner l'usine le samedi sans l'accord du syndicat, ils ont dit : « Vladimirovna, tu ne peux pas tout faire. La loi prévoit seulement une amende de dix roubles. » Ils m'ont dit cela alors que les prix avaient été libérés et les salaires augmentés seulement de dix roubles ! Dix roubles c'est pratiquement rien, mais ils ne s'étaient même pas préoccupés de se battre pour modifier le Code du travail. A titre d'exemple, la loi sur les conventions collectives a été adoptée le 12 mars 1992 mais elle n'a été publiée qu'en mai suivant. Et il en est de même pour toutes les lois de base.

• Et qu'attendaient les autorités de cela ?

Il faudrait le demander au gouvernement. Apparemment, il ne voulait pas de cette loi. Il faut se souvenir de l'époque où la loi sur les syndicats a été adoptée par le Soviet suprême de l'ancienne URSS. Il y a eu une bataille terrible, et la loi n'a été adop-

RUSSIE tée que par l'intervention de Gorbatchev. Cela a permis aux syndicats de continuer d'exister. Et, aujourd'hui, des articles sont publiés sur le caractère nuisible des syndicats. En mai 1992, Russie démocratique a organisé un forum avec Eltsine. Quelqu'un s'est adressé à lui en disant : « Boris Nikolaïevitch, tu as dissout le Parti [communiste, ndlr]. Maintenant, il est temps de dissoudre les syndicats. Tu dois adopter un décret pour obliger les syndicats à prouver les effectifs qu'ils revendiquent. »

• Le conseil des locataires désigne et licencie le directeur. Ce même conseil est élu par le collectif des travailleurs, de même que le comité syndical dont tu es membre. Comment le directeur, qui est un employé du collectif des travailleurs, peut-il donc t'en écarter?

Lorsque j'ai commencé à travailler pour le syndicat, au début de l'année 1992, le conseil des locataires mettait en place un nouveau système de salaires, décidant, non seulement d'augmenter les salaires, étant donné que les prix avaient été libérés, mais en introduisant aussi un nouveau système de coefficients. Les travailleurs sont divisés en catégories de "compétence" et on affecte un coefficient à chaque catégorie, — de la femme de ménage à la base, au directeur de l'usine au sommet. Le coefficient va de un à quatre et demi.

Ce nouveau système est devenu la source de pratiques totalement illégales de la part du nouveau directeur, qui prend toutes les décisions avec la direction et ne laisse au collectif le temps de décider de rien. Par exemple, il a décidé du montant de l'indice et de quand il fallait remonter le coefficient

Le comité syndical s'est opposé à ce système depuis le début. Mais nous avons été contraints de l'approuver pour un délai de trois mois, pour des raisons techniques — faute de quoi les travailleurs n'auraient pas été payés en janvier. Au fur et à mesure que les semaines passaient, nous nous sommes rendus compte de l'arbitraire total de la direction et avons tiré la sonnette d'alarme. Nous réclamions des critères transparents pour la hausse ou la baisse de la classification des travailleurs, nous voulions que les coefficients initiaux soient établis par une commission où seraient représentés le syndicat et le conseil des locataires.

• Je ne comprends pas pourquoi les travailleurs ne rappellent pas leurs

1) Cela signifie que le collectif de travailleurs dirige l'entreprise dans le cadre d'un accord de bail avec l'Etat.

2) II s'agit d'organisations qui sont apparues à différents stades de la perestroika.

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= RUSSIE représentants au conseil des locataires si ces derniers sont soumis à ce point à l'administration.

Les élections ont lieu par secteurs de 60 à 70 travailleurs, et seul un secteur peut révoquer son représentant. L'assemblée générale décide seulement du nombre total des représentants et élit le président.

Le directeur essaye de licencier des travailleurs, bien que le président du conseil des locataires et moi-même lui ayons dit que nous ne le permettrions pas. Le conseil des locataires lui-même réclame ces licenciements en argumentant que cela lui permettra d'augmenter les salaires des travailleurs qui restent.

• Je ne vois pas comment les travailleurs peuvent être licenciés s'il sont locataires, c'est-à-dire, patrons le l'entreprise.

C'est bien ce que je dis : « On peut seulement licencier un locataire pour infraction au Code du travail ». Mais nos lois sont contradictoires. Comment le gouvernement peut-il publier un décret sur les faillites qui autorise le licenciement jusqu'à 30 % du personnel, lorsque la forme de propriété change, alors qu'il n'y a même pas d'assurance chômage ni de programme de création d'emplois?

Pourtant, même nos modestes lois sont constamment violées par le directeur qui n'a même pas lu la convention collective.

Avant la perestroïka, si on avait un différent avec l'administration, on pouvait toujours aller voir le comité du Parti, et si cela l'arrangeait, on pouvait même obtenir son soutien mais, si votre activité dérangeait le comité de district du Parti, vous pouviez être mis en hôpital psychiatrique. Dans tous les cas, l'administration devait rester dans un cadre légal. Aujourd'hui, c'est l'arbitraire le plus total.

J'ai le modèle de l'arsenal juridique mis en place par le président de notre syndicat, à Krassnaïa Zarya. La direction a essayé de licencier des travailleurs pendant des mois, et n'y est pas parvenue grâce à ces règlements.

La question des licenciements est brûlante pour les comités syndicaux. Dans beaucoup d'endroits, il n'y a pas de mandats ou d'argent pour payer les salaires et les gens qui ne sont pas licenciés demandent aux syndicats de signer les mandats. Il faut leur dire que ceux qui sont licenciés n'ont pas les moyens de nourrir leur famille et qu'ils ne sont pas responsables de l'incapacité de la direction à obtenir des mandats. Il est particulièrement important de défendre les gens qui ont ouvertement protesté contre la direction. Lorsque des travailleurs licenciés d'autres usines font appel à moi, si leur syndicat a appuyé les licenciements, je leur conseille d'intenter un procès — la justice restaure pratiquement tout le monde dans son travail.

• Certains disent qu'il est impossible de réformer les anciens syndicats, même avec de nouvelles élections.

Je sais, mais je pense que tout dépend de nous. Je peux faire absolument tout ce que les nouveaux syndicats prétendent faire, mais dans le cadre des anciens syndicats d'Etat.

ce sont des insinuations

je suis toujours resté le même.

Quels autres conflits avez-vous eus avec le directeur?

Ils portaient sur les privatisations. Il y a des droits pour les entreprises louées ; si le collectif décide d'acheter l'usine alors aucun autre acheteur ne peut être envisagé. Les travailleurs ont appuyé une telle mesure et le directeur a fait un scandale. L'issue de cet affrontement reste incertaine.

• Est-ce-que les travailleurs soutiennent l'idée de propriété collective?

Oui, bien que souvent ils ne comprennent pas toutes ses implications. Après tout, nous avons vécu avec cette idée pendant 70 ans et, avant cela, il y avait le collectivisme des paysans russes. Les salariés sont sûrs de ne pas vouloir être une force de travail louée, et c'est seulement maintenant qu'ils réalisent que c'est ce qu'ils ont été pendant toute leur vie.

Mais le gouvernement a d'autres idées sur le sujet. Il y a eu un long article dans la Rossiskaïa Gazeta expliquant à quel point il serait salutaire que toutes les entreprises deviennent des sociétés par actions (3). Ce qui risque de se produire est clair — toutes les usines qui valent quelque chose vont être achetées par ceux qui ont de l'argent et des relations.

Prenez Krassnaïa Zarya, par exemple, je pense que cette entreprise a été vendue il y a longtemps à des Italiens. Il n'y a pas de véritable collectif des travailleurs et les gens sont dans l'obscurité. Krassnaïa Zarya est devenue une entreprise des Telekom, qui regroupent 150 entreprises d'importance de l'Union (4) — Telekom est l'ancien ministère des Télécommunications qui a changé de nom et qui est devenu indépendant de l'Etat. Tous les officiels du ministère se sont jetés dessus, et c'est devenu une société anonyme, bien que l'Etat y ait investi des millions en devises étrangères.

Bien entendu, les gestionnaires des entreprises sont au conseil d'administration - en pratique, l'entreprise leur appartient.

• J'ai lu un article dans un journal de Saint-Petersbourg qui accusait les syndicats de préparer le renversement du gouernement.

Les syndicats commencent à fonctionner comme de vrais syndicats et la presse se retourne contre eux, alors qu'en fait les syndicats ne sont pas dans une opposition irréductible vis-à-vis du gouvernement. On ne peut pas s'opposer au gouvernement aujourd'hui ; on peut seulement faire pression pour qu'il modifie son cours actuel. • Pourquoi ne pourrait-on pas s'opposer au gouvernement?

Je ne vois pas qui pourrait le remplacer. N'avons-nous pas élu Eltsine ? J'ai fait campagne pour lui. Devrions-nous avoir des élections chaque année ? Personne n'irait voter ou les gens voteraient pour des démagogues comme Zhirinovsky. Les gens adorent aussi Nevzorov — il y en a même qui ont fait une grève de la faim pour qu'il puisse être enregistré comme candidat aux élections (5). *

Propos recueillis par David Mandel

3) Journal semi-officiel du gouvernement russe.

4) Sous l'économie de commandement, les entreprises d'importance de l'Union soviétique étaient subordonnées au gouvernement central de Moscou.

5) Vladimir Zhirinovsky est le dirigeant du Parti libéral-démocratique russe radical et nationaliste dont l'emblème est un faucon entouré par les territoires de la vieille Russie, dont la Finlande, la Pologne et l'Alaska.

Alexandre Nevzorov était un joumaliste populaire et ordurier de la télévision de Léningrad durant la perestroïka, qui a depuis montré sa préférence pour l'aile "patriotique" de l'opposition.

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