Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UKRAINE

L'hiver du patriarche

· Inprecor n° 365, 18 décembre 1992 · p. 32-33 · 2 046 mots

URSS et Russie

Le référendum ukrainien du ler décembre 1991, au cours duquel 90 % des partage des eaux pour l'Europe de l'Est et centrale — un Etat nouveau de plus

Cela sonnait aussi le glas de l'ancienne URSS, liquidée dans le mois suivant (1).

soviétique organisé par Gorbatchev. Aujourd'hui, à l'incertitude qui pèse quant

Leonid Kravtchouk —, de nouvelles élections au Soviet suprême n'ont toujours

L'hiver du patriarche électeurs s'étaient prononcés pour l'indépendance, a constitué une ligne de de 50 millions d'habitants se constituait pratiquement du jour au lendemain.

C'est à la suite du putsch d'août 1991, que le Soviet suprême ukrainien a proclamé l'indépendance de la République, une décision qui a été confirmée par le référendum de décembre.

Pourtant, cing mois plus tôt, 70 % des Ukrainiens avaient soutenu la proposition de bâtir une "Union soviétique rénovée" lors du référendum panau rôle de la nouvelle Ukraine indépendante, s'ajoute le fait que, même si un président a été élu en mars 1990 — l'éminent membre de la nomenklatura, pas été organisées.

Poul FUNDER LARSEN

L'UKRAINE a été un des trois membres fondateurs de la Communauté des Etats indépendants

(CEI), au départ exclusivement slave, mise en place en décembre 1991 et élargie par la suite (2). Pourtant, tout au long de cette première et turbulente année d'existence de la CEI, l'Ukraine est demeurée un de ses membres les plus réticents.

Elle n'a signé qu'une infime partie des documents élaborés dans le cadre de la CEI

- par exemple, seulement cinq des 15 documents du sommet d'octobre 1992, et refusant récemment d'assumer une charte importante qui détermine le champ d'action de la Communauté.

Un secteur de l'opposition ukrainienne était particulièrement critique vis-à-vis de la

CEI et soulignait le danger d'une domination russe par le biais des institutions. En fait, les relations entre l'Ukraine et la Russie, depuis l'effondrement de l'URSS, ont été marquées par des tensions sur toute une série de questions de sécurité et territoriales (3).

Le long conflit sur la répartition de la flotte de la Mer Noire a été provisoirement réglé par l'instauration, par Eltsine et Kravtchouk, d'un commandement conjoint, qui devrait fonctionner pendant les trois prochaines années. Mais, cette décision a été fortement critiquée par les forces nationalistes ukrainiennes qui l'ont perçue comme une concession à la domination grand-russe. De même, le problème du contrôle de l'armement nucléaire stratégique, basé en Ukraine, et de son éventuel déménagement, reste sans solution. L'Occident exerce indubitablement de fortes pressions sur l'Ukraine pour qu'elle remette ces armes à la Russie, tandis que la direction Kravtchouk, de son côté, semble vouloir les utiliser comme une carte, notamment dans les négociations sur l'aide économique.

La bataille de Crimée

Un des différents entre la Russie et l'Ukraine, potentiellement le plus explosif, concerne l'avenir de la Crimée — qui est aussi la base de la flotte de la Mer Noire. Cette péninsule appartenait à la Russie jusqu'en 1954, lorsqu'elle a été cédée à l'Ukraine par Khrouthchev, et les deux tiers de ses habitants sont russes. Après que le sommet russo-ukrainien de Dagomys, en juin 1992, ait réussit à instaurer une certaine stabilité temporaire entre les deux Etats et alors que le mouvement des Russes de Crimée s'embourbe dans ses revendications sécessionnistes, cette question semble avoir été renvoyée au second plan. Mais, les problèmes de fond ne sont pas pour autant résolus — en octobre 1992, un soulèvement de Tatars de Crimée a eu lieu contre l'attitude des autorités locales vis-à-vis de leurs camps (4). Kravtchouk a taxé la révolte d'« extrémiste », tout comme la direction majoritairement russe du Soviet suprême de Crimée, vraisemblablement afin de maintenir une alliance fragile avec cette dernière, et pour que la Crimée reste gouvernable. Les intérêts nationaux légitimes des Tatars de Crimée risquent fort d'être sacrifiés à d'autres intérêts politiques.

Au bord du gouffre ?

Dans le domaine économique, la direction Kravtchouk a stoppé court son application du "traitement de choc" de la même façon que Gaïdar en Russie. Les privatisations ont été très discrètes et ambigües — au point que les travailleurs et la direction des entreprises privatisées gardent, dans de nombreux cas, un certain contrôle - et les attaques contre les acquis sociaux n'ont pas été aussi agressives qu'en Russie. Néanmoins, la libération des prix des denrées alimentaires, en juillet 1992, et l'inflation galopante ont provoqué une forte chute du niveau de vie de la population, et rien n'indique que cette baisse s'arrêtera.

En novembre 1992, lorsque le nouveau Premier ministre de Kravtchouk, Leonid Kouchma, s'est adressé au Soviet suprême, il a brossé le tableau d'une situation économique en voie de désintégration rapide : « Au cours des neuf premiers mois de 1992 le produit national brut (PNB) de l'Ukraine a chuté de 18 %, le revenu national de 11,5 %, le volume de la production industrielle de 19,7 % et la production de biens de consommation de 12 %. La production alimentaire est particulièrement affectée : la production de viande a baissé de 24 %, la production de fromage de 31 % et celle de lait de 28 %. (...) Le niveau de vie des gens diminue dans des proportions désastreuses. Dans la première moitié de cette année, les prix de vente en gros ont été multipliés par 15,6 en Biélorussie, par 14,6 en Russie, mais par 22,3 en Ukraine » (5).

L'Ukraine est dans une position extrêmement fragile au moment où ses relations commerciales avec ses partenaires de

1) Sur l'Ukraine, voir Inprecor n° 343 du 20 décembre 1991.

2) Voir Inprecor n° 345 du 31 janvier 1992.

3) Pour une étude plus détaillée des relations russes avec l'étranger proche" de la CEl, voir "Le gendarme russe de la CEI", Inprecor n° 361 du 23 octobre au 5 novembre 1992

4) Des centaines de milliers de Tatars de Crimée ont été déportés par Staline, en 1944, vers le Khazakhstan et l'Asie centrale, comme "punition collective" pour leur collaboration avec les forces d'occupation nazie. Pour en savoir plus sur le génocide stalinien des Tatars, voir Karl Grobe-Hagel, Russlands Dritte Welt, Frankfort, 1992.

5) Izvestia, 19 novembre 1992.

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l'ancienne Union soviétique passent graduellement à un fonctionnement basé sur la concurrence pure et dure, parce que cette république doit importer une grande partie des matières premières utilisées par son industrie (en particulier de Russie).

Les relations entre la Russie et l'Ukraine ont également été difficiles sur le terrain économique. Pendant que la Russie, au moins dans un premier temps, obéissait avec zèle aux injonctions du Fond monétaire international (FMI) sur le contrôle monétaire strict, l'Ukraine maintenait une politique de crédit plus souple. Cette attitude a provoqué des mesures de rétorsion de la part de la Russie, qui a suspendu, en septembre 1992, tous les crédits aux entreprises ukrainiennes. En dernière analyse, cela a été un des facteurs qui a poussé l'Ukraine à quitter la zone rouble. Au début de 1992, l'Ukraine avait introduit les coupons karbovanets comme devise parallèle au rouble, et, à partir du 12 novembre, ils sont devenus la seule monnaie légale. Le karbovanets s'est toutefois avéré être encore plus fragile que le rouble russe — le rouble s'échange à 450 pour un dollar, et le karbovanets à 650 contre un - reflétant l'état de l'économie ukrainienne. Le karbovanets est conçu uniquement comme une étape intermédiaire dans la transition vers une monnaie ukrainienne à part entière, la hryvna, mais, du fait du chaos financier généralisé, l'introduction de cette dernière a été repoussée à plusieurs reprises.

Main forte en économie

L'attitude de l'Occident et de ses institutions vis-à-vis des réformes économiques ukrainiennes a été très attentiste. La plupart des pays ont refusé de s'engager, et le FMI s'est plaint à plusieurs reprises de la nature « hésitante » et « contradictoire » des réformes. Ceci à dernièrement conduit Kravtchouk à menacer de ne pas ratifier le traité START sur l'armement nucléaire stratégique, si aucune aide économique et militaire occidentale n'arrivait rapidement (6).

Pendant ce temps, sur la scène nationale, le pieu a été enfoncé avec la nomination, à la mi-octobre 1992, du nouveau Premier ministre, Leonid Kouchma. Kouchma, un ancien directeur de l'immense usine d'armement Youzmach, a été surnommé le "Volsky ukrainien" et a demandé les pleins pouvoirs afin de mener à bien un programme économique drastique. Les Izvestia ont commenté la décision du Soviet suprême ukrainien d'accorder ces pleins pouvoirs sous le titre : "Le gouvernement reçoit les moyens d'instituer une dictature sur l'économie". Le gouvernement sera autorisé à décider en matière de « réglementation sur la propriété, de commerce, de développement social et culturel, de douane, de politique scientifique et technologique, de système financier, d'impôts et de politique d'Etat sur les prix et les

La demande de pouvoirs exceptionnels a été justifiée par Kouchma de la façon suivante : « Nous avons compris que les gens en sont arrivés à un point où les slogans sur la privatisation, la démagogie sociale et les spéculations politiques pourraient déclencher des soulèvements spontanés » (7). Mais aucune mesure concrète, quelle qu'elle soit, n'a été, à ce jour, proposée par Kouchma au Soviet suprême, et, selon toute vraisemblance, les remèdes préconisés consisteront en une mixture de mécanismes de marché (incluant une privatisation graduelle) et un certain soutien à l'industrie d'Etat.

Une opposition éclatée

L'octroi de pouvoirs accrus à Kouchma (à compter de mai 1993) est un signe supplémentaire de la tendance croissante à adopter des solutions autoritaires - cette tendance prévaut non seulement en Ukraine, mais également dans beaucoup des pays post-soviétiques.

Kravtchouk, le président qui a nommé Kouchma, est lui-même un personnage bonapartiste, planant au-dessus des différentes parties ; bien qu'il soit le prétendu "père de la nation", il émet un nombre croissant de critiques au fur et à mesure que la situation empire.

Les forces d'opposition, elles, sont hétérogènes et divisées. Le mouvement Roukh, qui s'est créé en 1989 comme un front national-démocratique large, a subit une scission de facto. Une partie, basée principalement à Kiev et dirigée notamment par Ivan Drach, s'est ralliée à l'aile Kravtchouk de la nomenklatura ; l'autre, représentée par Viatcheslav Tchornovil et des nationalistes plus traditionnels d'Ukraine occidentale, maintient un cours légèrement plus indépendant. Pendant ce temps, l'ensemble des partisans du libéralisme économique a conflué, en juin 1992, dans l'organisation Nouvelle Ukraine. Cette dernière est dirigée par Volodymyr Lanovy, un ancien ministre de l'Economie, qui prône un ensemble de réformes similaires à celles de Gaïdar.

Le Parti communiste ukrainien a été dissout par Kravtchouk (qui avait été son ancien secrétaire à l'idéologie) en août 1991. Il y a aujourd'hui plusieurs partis revendiquant la succession du PC. Le Parti communiste de l'Union (bolchevique) et le Parti communiste ukrainien sont des groupuscules staliniens, tandis que l'Union des communistes est un peu plus large, tout en continuant à se situer dans la tradition bureaucratique du PCUS.

Le Parti socialiste ukrainien est, de loin, l'organisation la plus importante issue du PC ukrainien. Il revendique de 60 à 70 000 membres, mais la plupart de ses dirigeants sont d'anciens apparatchiks intermédiaires du PCUS. Ce parti est assez hétérogène et pioche de façon éclectique dans les différentes traditions de la social-démocratie, du "communisme soviétique" et du marxisme occidental.

Dans certaines des plus grandes villes (Kiev, Kharkov et Odessa, par exemple) il y a des groupes anarchistes ou socialistes de gauche, qui sont numériquement bien plus faibles que les anciens communistes. En général, ces groupes ont perdu de l'influence depuis leur création, au temps de la perestroika.

Pourtant, actuellement, le mouvement ouvrier est l'acteur qui a le plus de possibilités de peser sur la situation politique, et par là-même d'ouvrir de nouvelles possibilités pour la gauche. Ces derniers temps, le mouvement ouvrier ukrainien a donné des signes de revitalisation. Début septembre 1992, l'Association des syndicats libres a organisé une grève des travailleurs des transport, quelques mineurs se joignant au mouvement ;

courant novembre, les mineurs de la région du Donetsk ont fait grève pendant

24 heures pour protester contre une loi sur le règlement des conflits du travail — un combat soutenu par d'autres secteurs de salariés.

Même si ce sont des signes encore modestes de résistance, la coalition Kravtchouk-Kouchma, parée des habits neufs du nationalisme, pourrait bientôt avoir à affronter l'opposition croissante d'un peuple fatigué par la misère et les promesses sans lendemain. *

Kiev, 7 décembre 1992

6) Reuters, 16 novembre 1992.

7) Izvestia, op.cit.

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