Inprecor 1974–2004

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SALVADOR

En l'absence de modèle

· Inprecor n° 366, février 1993 · p. 29-31 · 2 764 mots

El Salvador

Mario Lopez est membre de la commission politico-diplomatique du Front Frabundo Marti de Libération Nationale (FMLN). L'interview qui suit donne un aperçu de la stratégie électorale du FMLN et ébauche une analyse du processus en cours au Salvador par rapport au "modèle" ou à l'absence de modèle de la révolution socialiste.

INPRECOR : Pour le FMLN, les élections de 94 jouent un rôle important. Dans un sondage publié par Envio, Arena recueillerait un nombre impressionnant de voix, parce que les accords seraient perçus comme sa victoire, et le perdant serait le Parti Démocrate-Chrétien. Le

FMLN se retrouverait donc second groupe parlementaire?

Mario LOPEZ : Du nouveau code électoral dépendra le pourcentage de fraudes. Indubitablement, ce sondage se situe dans la zone des fraudes ! Il faut l'interprèter avec prudence. Ce que nous cherchons, c'est que le nouveau code garantisse des élections propres et libres. Un autre élément, c'est l'appareil dont la droite dispose : des moyens financiers importants. Les organisations d'opposition en ont beaucoup moins. C'est un handicap, y compris pour le FMLN.

Les élections de 94 auront une signification particulière : il s'agira des premières élections après la guerre civile, et elles regrouperont trois votes : les maires et les conseillers municipaux, les députés et le président. Nous accordons de l'importance aux municipales : la gestion municipale est la plus directement liée aux masses. Deux politiques s'affrontent : celle du gouvern-

SALVADOR ment, qui entend développer la gestion sur le modèle néo-libéral, et la nôtre : nous voulons un municipalisme plus empreint de démocratie participative, de conception du développement. Le gouvernement, pour conquérir la base sociale du FMLN, a ouvert certaines possibilités de développer des programmes au bénéfice des populations. Il pourrait être amené à faire certaines concessions.

Quant aux législatives, il serait bon que les forces, du centre jusqu'à la gauche, remportent la majorité à la chambre, pour qu'une série de revendications populaires soient satisfaites. On peut y arriver en constituant des coalitions. Pour relever certains aspects : la Constitution laisse encore des questions ouvertes, depuis les réformes obtenues par les négociations : l'exercice de la démocratie participative, la consultation populaire : le plébiscite, le réferendum, ce n'est pas prévu sauf dans un cas, ou encore les décisions de fond sur l'unité centro-américaine. Les autres aspects importants de la vie du pays ne peuvent être réglés par une telle procédure. Autres questions importantes : l'article 105 de la Constitution maintient le pouvoir de l'oligarchie sur la terre, qui garantit l'existence de latifundios. Une réforme pourrait être faite sur ce point à l'Assemblée. Il faudrait aussi reprendre les 92 lois concernées par les Accords de paix, celles qui restent à négocier ou celles qui sont satisfaisantes. L'Assemblée aura donc une tâche législative importante. Il faudrait qu'elle ne soit plus contrôlée par le seul parti Arena et viser une majorité de centre-gauche.

En ce qui concerne les présidentielles, la stratégie électorale n'a pas encore été arrêtée. Je pense quant à moi que nous devons viser une coalition. Si nous remportons un succès aux municipales, en quantité et en qualité, si nous obtenons la majorité à l'Assemblée et si nous enlevons la présidence à Arena, les conditions institutionnelles seront réunies pour consolider les changements amorcés avec la négociation. Mais le terrain est miné. C'est un nouveau défi pour la gauche du Salvador.

• Je viens de lire une interview de Cienfuegos (1), où il parle de la première révolution négociée, ordonnée, planifiée, ce qui montre que, selon lui, les schémas basés sur la nécessité de démanteler l'Etat, ne sont pas corrects, qu'il existe d'autres possibilités. Qu'en penses-tu ?

Il s'agit effectivement d'une révolution, en partie. Il faut la consolider. Cela

1) Ferman Cienfuegos, un des cinq membres du Commandement général du FMLN, dirigeant de la R.N. L'interview a été publiée dans le quotidien mexicain La Jornada, le 20 septembre 1992.

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lement un conflit armé initié dans les années 70. Ce jour-là, le FMLN a désarmé officiellement ses combattants (8875 guerilleros). Un cycle de la révolution se terminait sur une perspective plus qu'incertaine. Certaines déclarations apologétiques des accords cachent mal l'extrême difficulté dans laquelle se trouvent les révolutionnaires salvadoriens. Les concessions obtenues par le FMLN sont importantes mais la colonne vertébrale de la dictature n'a pas été brisée. La situation internationale défavorable a pesé de manière décisive sur le FMLN après l'échec de l'offensive où il avait lancé toutes ses forces en novembre 1989 imposée à l'armée gouvernementale était remise en cause : l'épuration de l'armée prévue pour 1993 ne devrait, selon Cristiani s'achever qu'en mai 1994, deux mois après les élections générales de mars 1994 que la gauche voudrait emporter. La signification est claire : si la gauche l'emportait, l'appareil militaire quasi intact au niveau du haut de sa hiérarchie pourrait réagir. Le FMLN a réagi en postposant la destruction des missiles antiaériens qui restent en sa possession. Simultanément il poursuivait la négociation en appelant l'ONU et les USA à mettre Cristiani sous la pression maximale. Des critiques se sont élevées dans des secteurs de la gauche contre le fait que la direction du FMLN puisse accepter une négociation sur la question de l'épuration.

négocier sur une matière qui concerne toute la société salvadorienne.

structurelles se font attendre et ce qui préoccupe surtout la population, c'est le développement du chömage et de la pauvreté, l'augmentation de la délinquance. Le peuple salvadorien ne peut attendre les résultats combien aléatoires des élections de mars 1994. Il attend des mesures immédiates améliorant son niveau de vie.

Eric TOUSSAINT peut étouffer, progresser ou reculer. Il s'agit d'une période de conflit, décisive pour l'histoire de notre pays.

• Pourquoi parles-tu d'une révolution, et non d'un processus révolutionnaire en cours, mais non achevé ?

Je suis d'accord avec toi : il s'agit d'un processus révolutionnaire, effectivement inachevé, mais avec une série de facteurs accumulés, des stimulants pour continuer à progresser. Je ne considère pas que la révolution soit déjà faite. Au contraire, la période actuelle est plus complexe que la guerre même pour consolider cette révolu-

Il y a des changements révolutionnaires ; si nous observons la société salvadorienne, nous constatons des changements importants, d'abord au plan idéologique : de nouvelles valeurs s'affirment, qui contredisent parfois les valeurs traditionnelles. Je citerai quelques exemples :

Au cours de la guerre, le pluralisme politique et idéologique a été mis en pratique. L'unité du FMLN en est une expression ; nous avons pensé parfois que le

FMLN était un bloc monolithique d'expression politique et idéologique, mais, dans les faits, il s'est établi une convergence, qui a introduit de nouvelles règles de fonctionnement. Le développe-

Sur le fil du rasoir

Le 15 décembre 1992, le gouvernement Cristiani (ARENA) et le FMLN concluaient formel-

Quinze jours après le désarmement du FMLN réalisé, une des concessions majeures

Le Conseil supérieur de l'université jésuite (UCA) a critiqué le FMLN pour sa disposition à

Si la fin du conflit armé a débouché sur une diminution de la répression, les transformations ment du FMLN est régi par des lois : celle du débat permanent par exemple

Prenons l'alliance FMLN-FDR, et l'alliance FMLN-Convergence démocratique, et d'autres alliances, non formelles, mais qui sont des alliances réelles d'intérêts de classes et de secteurs de classes, on constate que l'éventail est large, et comprend la participation d'Eglises. Cette alliance, s'exprime dans le prix qu'a dû payer un secteur de l'Eglise catholique, par l'assassinat de Monseigneur Romero, ou de jésuites. Cela induit un changement de valeurs dans le développement de la société salvadorienne.

Une autre valeur est la solidarité. Bien sûr, elle est sans doute moins développée, mais elle s'est traduite pendant la guerre par des mesures organisationnelles, encore embryonnaires. Les formes d'organisation autogestionnaire développées dans les camps de "concentration" des réfugiés au

Honduras et dans les colonies de réinsertion des réfugiés qui rentraient au pays, ainsi que des personnes déplacées à l'intérieur du pays, sont une expression de cette nouvelle solidarité.

Le modèle néolibéral prône l'individualisme. Il y a donc un combat en cours, mais la solidarité gagne du terrain. Ces aspects de la superstructure idéologique sont importants pour la démocratie participative.

D'autre part, la formation de la COP-

PAZ (2), à laquelle participent l'ensemble des organisations, le Forum économique et social, ce qui se passe dans les municipalités, la formation de conseils municipaux ouverts, qui ne fait que commencer, la création de Comités municipaux de reconstruction, sont l'expression de progrès sur ce plan des valeurs de la démocratie participative. Pour la superstructure politique, il y a eu une expérience sur le terrain des alliances. Le pluralisme à l'œuvre maintenant révèle des modifications importantes.

• Quand on entend des révolutionnaires comme Cienfuegos dire qu'il n'est pas nécessaire de démanteler l'appareil d'Etat, cela provoque la désapprobation de ceux qui, sans être des fanatiques des manuels révolutionnaires, ont tiré les leçons de la pratique : avec un appareil d'Etat affaibli mais maintenu, subsistent les conditions pour que le système capitaliste persiste au Salvador.

Tu relèves l'aspect de la superstructure. Moi, je parlais essentiellement de l'idéologique, en touchant un peu à la superstructure politique, les élections de 1994, qui sont décisives pour les changements politiques.

Quant aux superstructures juridiques, 92 lois du pays vont être modifiées, elles sont déjà touchées par les accords de paix, y compris deux codes : le code du travail et le code agraire, c'est un tremblement de terre pour le système juridique du pays. Le problème, c'est de savoir quelle va être l'amplitude de ce tremblement, sa profondeur.

Au plan économique, des embryons de nouveaux rapports de production ont émergé. Le thème de l'autogestion, l'émergence timide d'un secteur d'économie populaire ; bien sûr, il s'agit d'un secteur immergé dans une économie capitaliste, où est à l'œuvre le projet libéral, mais il faut savoir discerner le germe du nouveau. Autre chose, le transfert de terres est significatif au niveau quantitatif. Dix pour cent du territoire national ont été transférés à des secteurs populaires.

La superstructure et la base économique de la société ont été touchées : on a un pouvoir social relativement important, qui offre un espace pour progresser. Il faut voir comment stabiliser ce qui a été fait jusqu'ici, et le développer. Je pense qu'il y

2) La COPPAZ réunit un représentant du gouvernement, un délégué du FMLN, et un représentant de chaque parti représenté au Parlement.

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a trois grands types de problèmes à résoudre, sur lesquels le FMLN est appelé à travailler, sur la base des succès déjà remportés dans ce processus révolution-

En premier lieu, la transformation du FMLN lui-même, qui ne doit plus maintenant seulement diriger une guerre.

Le second défi est de réussir à incorporer le plus grand nombre possible de secteurs sociaux. C'est un problème, parce qu'il y a aujourd'hui une série de secteurs qui devraient être impliqués. Par exemple, si 92 lois doivent être modifiées, cela ne peut pas rester du ressort exclusif de COPPAZ ou des députés de la Convergence démocratique. Il faudrait que participent des secteurs professionnels, des universités, des centres de recherches. Ces secteurs jouent le rôle d'un public qui siffle l'action, d'autres sont totalement absents.

D'autre part, ce sont surtout les secteurs de direction qui s'impliquent dans le Forum économique et social, et non les bases des organisations populaires dont les intérêts sont pourtant en jeu. Elles ne prennent pas en main ce nouveau code de valeurs qu'il reste à construire.

• Comment expliques-tu cela ?

Les médias restent pour l'essentiel aux mains de ceux qui soutiennent l'ancienne société. Nos médias sont très faibles. L'éducation n'a pas encore été travaillée par les organisations populaires. L'Université du Salvador est toujours en léthargie, elle ne participe pas à cette nouvelle période. Un second problème à résoudre est donc l'incorporation de secteurs plus larges au changement.

Troisième et dernier éventail de problèmes, celui des moyens à mettre en jeu. Les ressources naturelles, les ressources humaines, les moyens financiers. En premier lieu, bien gérer les ressources disponibles, et les mettre en œuvre au service d'un projet homogène, puis développer

• Revenons à ma question, s'agit-il d'une révolution socialiste?

Révolution socialiste, transformation du capitalisme, il s'agit des deux. Cela introduit des modifications dans le système capitaliste de société en vigueur, dans la pratique, et en même temps, cela ouvre de nouvelles conditions pour des relations différentes.

Par ailleurs, il existe un vide au niveau du projet socialiste. Après l'effondrement du soi-disant socialisme réel dans les pays de l'Est et l'ex-URSS, quel est le modèle de transition où s'inscrit le passage du capitalisme au socialisme ? La gauche doit reconstruire le modèle. Ce qui existe, ce sont les nouveaux indicateurs, de nouvelles valeurs, comme je l'ai déjà dit. Mais les articulations, la systématisation des facteurs politiques, économiques, manquent encore. Il y a donc deux aspects importants à prendre en compte pour un projet socialiste : la révolution doit développer les forces productives, et les développer sur la base de nouvelles relations entre producteurs. Ce qui se passe aujourd'hui dans le pays doit se lire à ces deux niveaux. Les deux doivent se construire, mais dans un rapport difficile. Les forces qui appuient l'ordre ancien disposent encore du pouvoir institutionnel de l'Etat.

D'autre part, au niveau international, des pouvoirs interfèrent sur la société de notre pays, et entravent même le pouvoir d'Etat. Ils dictent les politiques en faisant des pressions économiques. Les problèmes du paiement de la dette, du crédit, l'usage politique des facteurs économiques sont autant de pressions qui limitent la faculté des Etats à contrôler l'ensemble des facteurs qui font évoluer la société. Le modèle néo-libéral est imposé par le FMI, la Banque mondiale, l'AID, parfois contre l'avis des gouvernements.

L'autre difficulté est qu'il n'existe pas de base arrière pour la gauche au niveau international (3). Il faut la construire. Je dirais quant à moi que cette base arrière existe, mais elle n'est pas de nature géographique, elle est plutôt enracinée dans les populations. Il s'agit de secteurs populaires, de forces sociales et politiques qui se constituent, disséminés dans le monde entier ; cette base arrière est encore dispersée, et n'a souvent pas conscience d'elle-même, même en tant que sujet. Il faut la reconstituer, la développer, et la recompo-

Le niveau de développement des forces productives reste un frein, mais il y a des potentialités, par exemple, la technologie, la révolution technologique actuelle, un certain développement des conditions d'accès à la technologie ne sont plus du ressort exclusif des secteurs économiques puissants. Avec les innovations technologiques, on n'a pas besoin de gros investissements, mais de connaissances, de personnes formées. D'autre part, des institutions ont surgi, qui contribuent au transfert des connaissances aux secteurs populaires. Il y a donc un espace pour le développement des forces productives pour les secteurs populaires, et c'est un élément révo-

Quant aux rapports de production, il s'ouvre également des espaces : les projets autogestionnaires, par exemple. Jusqu'ici, c'est encore quelque chose de faible, mais il y a des possibilités, pas seulement du fait du volontarisme révolutionnaire, mais de par les conditions objectives.

• La révolution se limiterait à la construction d'un secteur populaire de l'économie ?

La révolution est aujourd'hui une question complexe. Il se développe, tout du moins au niveau de l'échange des idées, l'idée de la construction de ce secteur ; il s'agirait pourtant d'une petite et faible enclave dans le système économique capitaliste. Mais la révolution n'est pas seulement la prise du pouvoir, et parfois la prise du pouvoir n'a pas été utile pour la révolution. Je ne néglige pas la question du pouvoir. Mais il faut avoir une vision claire de son utilisation. Il est très important que le pouvoir de l'Etat coïncide avec un véritable pouvoir social, qui implique organisation, participation. La question de l'appareil d'Etat est importante - le travail révolutionnaire ne peut aboutir sans disposer du pouvoir d'Etat - mais cela ne doit pas amener à considérer que ce serait quand on disposerait du pouvoir d'Etat que l'on pourrait progresser dans la révolution. L'histoire nous oblige à changer le fait de considérer la prise de pouvoir comme prémisse indispensable de la révolution. La révolution se construit avant la prise du pouvoir ; la prise du pouvoir est une phase importante du processus révolutionnaire, mais il ne faut pas l'attendre pour bouger.

• On peut faire l'économie de la prise du pouvoir ?

Certaines des transformations peuvent se faire avant d'avoir réalisé le changement de pouvoir d'Etat. La révolution impliquerait la prise du pouvoir. Mais le germe de la révolution, et le développement de ce germe, n'ont pas nécessairement besoin du pouvoir. *

Propos recueillis par Eric Toussaint

3) Sur l'évolution du FMLN, voir Inprecor n° 329 du 26 avril 1991.

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