Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SOMALIE

Rambo fait dans l'humanitaire

· Inprecor n° 366, février 1993 · p. 32-34 · 2 625 mots

Le 9 décembre 1992, fortes de la résolution 794 du Conseil de Sécurité des Nations Unies autorisant l'intervention de forces armées étrangères, les troupes américaines débarquent à Mogadiscio, bientôt rejointes par un contingent français. La veille déjà, le calme régnait dans la capitale somalienne évacuée par une grande partie des bandes armées. Celles-ci se sont littéralement évanouies dans le bush (1). On a même momentanément assisté à une forte chute des prix sur le marché des armes en vente libre dans la capitale. François PIGUET*

Ainsi, de nombreux combattants se sont "mis au vert", hors des axes de l'intervention américano-française. D'autres se sont contentés de cacher leur armement pour le ressortir à la première occasion. De nombreuses armes et des véhicules ont été dissimulés dans les villages et dans certains quartiers de Mogadiscio. D'après des réfugiés somaliens en contact avec des parents, d'autres éléments armés se sont simplement repliés sur le territoire éthiopien avec leurs véhicules. Dans cette situation, le temps joue, indéniablement, en faveur des pillards. Ceux-ci ont eu tout loisir, au cours des mois de guerre, d'amasser des petites fortunes en devises gagnées avec ou aux dépens des agences humanitaires (2).

Vis-à-vis de l'opinion internationale, la médiatisation outrancière de l'intervention occidentale tentait d'accréditer l'idée d'une espèce de croisade de charité à l'approche de Noël. L'opération d'ingérence humanitaire en Somalie permet aux Etats-Unis de retrouver une part de son crédit moral, indique Le Monde (3). Les médias dans leur obsession de l'image, escamotent le débat suscité par la nouvelle stratégie d'intervention extérieure des Etats-Unis, le "Shoot to feed" (4). Cette doctrine, née sur les décombres de l'équi-

SOMALIE libre est-ouest, pérennise le principal appareil militaro-industriel du monde. Ce dernier a subordonné l'ONU à sa propre hiérarchie de commandement et répercute la charge financière de ses interventions sur les principaux Etats bailleurs de fonds internationaux, le Japon et les monarchies pétrolières du Golfe en tête. Parallèlement, la priorité donnée à l'évènement et sa mise en scène nous renvoient une image dévalorisante de la population somalienne, qu'une sauvage guerre tribale a brutalement rejetée à l'âge de la pierre (...).

Enfin à Mogadiscio, devançant la mise en scène des forces américaines, les escouades de journalistes dépêchées sur place n'ont pas manqué de provoquer un regain d'effets inflationnistes sur le faible tissu économique subsistant. La flambée des prix sur les marchés des services et des biens de consommation a atteint un tel degré qu'elle hypothèque le budget de plusieurs Organisations non gouvernementales (ONG), qui éprouvent désormais de plus en plus de difficultés à faire face au coût de la logistique nécessaire à la poursuite de leurs activités.

Si dans un premier temps, à quelques exceptions près, tout le monde s'est contenté de considérer cette intervention comme fatalement nécessaire, des tensions sont rapidement apparues. L'engrenage des effets pervers induits par l'intervention

VOUS VOUS RENDEZ COMPTE QUE CETTE IDEE DE SCENARIO A ETE REFUSEE PAR 15 MAISONS D'EDITION ET 7 STUDIOS DE CINEMA étrangère s'est enclenché. Un mois après le début des opérations, on ne compte guère un jour sans des affrontements sporadiques opposant les troupes étrangères à des groupes armés somaliens. Ailleurs, dans les zones situées au-delà des périmètres contrôlés par les Américains, les Français et les autres contingents étrangers, le conflit demeure actif.

Dès l'arrivée des premiers Marines, les miliciens du général Aïdid, du principal clan hawiye (Habr Gdir) en lutte contre les partisans du président intérimaire Ali Mehdi (Hawiye Abgal) à Mogadiscio, se sont portés au nord vers Galcayo où ils affrontent les groupes dépendant du Front démocratique de salut national (FDSN), qui contrôle le nord du pays. Au sud. l'arrivée des Américains dans le port de Kismayo a été précédée du massacre de plusieurs dizaines de personnes au moins, exactions attribuées aux troupes du colonel Omar Jess, chef de file des Ogadenis (Darod) du Sud et du Mouvement patriotique somalien (MPS). Enfin, les Marehan,

* François Piguet est économiste à l'institut universitaire d'études du développement de Genève.

1) Terme anglais désignant des régions impénétrables à cause de la densité de la végétation.

2) Sur la situation en Somalie avant l'intervention, voir Inprecor n° 361 du 23 octobre 1992.

3 Editorial du 10 décembre 1992.

4) Tirer pour manger.

Page 33

la tribu de Mohamed Syad Barré, dirigés par le général Morgan, gendre de l'ancien président, tiennent solidement leur fief du Gedo et ont récemment repris aux forces du général Aïdid la région de Bardera, située à proximité de la frontière kényane.

"Tirer pour nourrir"

Les Américains réalisent un peu tard la complexité de la situation. J'en veux pour preuve le fait que, dans les états-majors américains, selon la presse d'outre-Atlantique, certains propos proférés combleraient d'aise les responsables des servives de sécurité boers d'Afrique du Sud. Le Herald Tribune rapporte un véritable morceau d'anthologie de l'arrogance américaine : « Vous convoquez ces chefs de guerre somaliens, vous sortez un blindé M-1 qui fait feu sur un de ces véhicules armés (Mad Max) et le réduit en pièces et vous demandez ensuite : y a-t-il des questions ? » commente un officiel du Penta-

Par ailleurs, au premier jour de leur déploiement, les responsables militaires américains ont interdit l'espace aérien somalien à tous les petits appareils, clouant au sol les agences humanitaires et perturbant le commerce du qat (5). Si cette interdiction provisoire n'a, dans l'immédiat, pas suscité de mouvement de colère, des sentiments anti-américains pourraient se développer car les consignes relatives au commerce et à la détention du qat dans les zones contrôlées par les américains sont floues et parfois contradictoires. Par ailleurs, le 15 janvier, un détachement américain héliporté est intervenu sur un aéroport de contrebande situé à 50 km au sud-ouest de Mogadiscio. Il s'agit là des hauts-lieux du trafic d'armes et de gat, les deux nerfs de la guerre ! Quelle sera à terme la réaction de la population si les autorités américaines se mettent dans la tête d'interdire le qat?

La moindre zone d'ombre dans le dispositif de sécurité est rapidement exploitée par les combattants du bush comme ceux de la capitale. Il est devenu risqué de prendre la route, y compris le long des artères principales de la capitale, dont seuls les carrefours sont contrôlés par des forces étrangères. L'escalade s'est poursuivie dès janvier 1993, deux représentants expatriés d'agences humanitaires ont été tués au cours des 15 premiers mois de l'année (6).

Des bandes armées s'adonnant au pillage opèrent dans de nombreuses régions. Autrefois, ces bandes pillaient et rançonnaient les caravanes ; aujourd'hui, elles font de même avec les convois humanitaires, à moins qu'elles assurent par contrat leur sécurité comme les caravaniers d'antan. Si l'on évalue les montants de l'assistance internationale à 45 millions de dollars mensuels, soit 10 $ par tête d'habitant pour une population de 4,5 millions, plusieurs observateurs estiment que les fonds servent à alimenter une économie de guerre qui, de fait, perpétue les souffrances. Selon la presse, 80 % de l'aide humanitaire serait détournée, un chiffre contesté par le Comité international de la Croix-rouge (CICR) qui admet toutefois que c'est peut-être le cas sur les convois du Programme Alimentaire Mondial (PAM) qui ne recèlent que des rations sèches.

La situation d'extrême détresse et de famine n'est pas généralisée ; elle concernerait cependant encore 30 % de la population totale (7). Grâce à un apport en aide alimentaire dans les cuisines du CICR, un certain nombre de petits paysans ont pu maintenir une activité agricole. En effet, une saison des pluies abondantes en novembre leur a permis de mettre en terre les semences distribuées par le CICR. Sorgho, tomates, melon ou oignons ont ainsi fait surgir des poches de production vivrière, certes fragiles, en raison des affrontements, mais bien réelles. Quelques grandes plantations ont échappé au pillage et maintiennent une faible production, étant donnée la rupture de tous les débouchés commerciaux à l'extérieur. Leurs productions, notamment les bananes, sont trop chères et sont difficilement écoulées sur le marché local.

Ainsi, dans les campagnes situées entre les fleuves Webbi Shebelli et Juba, les paysans sous-exploitent leurs terres parce que leurs maigres gains au marché voisin ne peuvent compenser leurs coûts, fuel, pesticides et engrais sur les grandes exploitations. Mais la plupart, faiblement dotés en intrants, sont d'abord victimes de l'instabilité de la situation qui leur interdit de stocker des denrées. Les cultivateurs sont souvent d'ethnie bantoue, anciens serfs ou clients d'éleveurs qui méprisent le travail de la terre, et ont été souvent moins menacés car n'appartenant à aucun clan somali. Cependant, s'ils ont relativement échappé à la sanglante vendetta qui caractérise certains épisodes de la guerre somalienne, les extorsions sont nombreuses et ont réduit à la misère de nombreux agri-

Ici, l'assistance, conçue dans la perspective de juguler la malnutrition, a également permis à nombre d'entre eux de mieux faire la soudure avant la récolte prévue à partir de la fin février. Et cela est capital, cette situation constitue une précondition à tout programme de reconstruction économique et sociale du pays.

Cette région, sous souveraineté éthiopienne, est majoritairement peuplée de Somalis en majorité, deux à trois millions d'habitants selon des approximations car le bilan démographique n'est pas connu. L'Ogaden est totalement enclavé mais constitue le véritable cœur du pays somali des éleveurs nomades. Il s'agit d'une zone sanctuaire pour de nombreux éleveurs nomades somalis, principalement les Darods et les Issaks, pour ce qui est de l'accès au Haud, au nord. L'Ogaden est synonyme pour le Somali de grands espaces dévolus à l'élevage des chameaux. Les Darods, pour qui cette région est à l'origine de leur confédération tribale, sont les plus nombreux parmi les Somalis. Par exemple, la tribu des Marehan contrôle traditionnellement un espace situé à cheval sur la ligne de démarcation partiellement définie entre la Somalie et l'Ethiopie. Cette frontière n'a jamais fait l'objet d'un traité international et a été l'objet d'une contestation permanente qui a culminé en 1977-78 avec la guerre de l'Ogaden.

L'Ogaden marginalisé

Du côté éthiopien, le black-out concernant l'Ogaden, une région totalement enclavée et coupée tant de Mogadiscio que d'Addis-Abbeba par des conflits inter-tribaux ou ethniques n'a laissé filtrer qu'un très petit nombre d'informations contradictoires. Les troupes du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE) ne semblent contrôler que les centres urbains, en particulier Harar et Dire-Dawa, quand bien même des confrontations sanglantes ont opposé dans la région les milices oromo au Front issagurgura. On constatera au passage une ingérence djiboutienne dans la région de Dire-Dawa : le Front de libération issagurgura (FLIG) créé par le gouvernemnt djiboutien pour intervenir dans la représentation ethno-politique des Somalis issas au Parlement d'Addis-Abbeba.

En dehors des centres urbains, la présence des troupes gouvernementales est quasi inexistante. L'Ethiopie s'appuie sur les forces ethniques locales. Les nouvelles autorités éthiopiennes (FDRPE) au pouvoir à Addis-Abbeba depuis la chute du président Mengistu Haile Maryam en mai 1991 éprouvent de nombreuses difficultés à mettre en œuvre leur politique de régio-

4) International Herald Tribune, 4 décembre 1992.

5) Stupéfiant acheminé du Kénya.

6) Le 2 janvier, Sean Devereux, représentant de l'UNICEF à Kismavo, a été froidement abattu, un scénario qui s'est reproduit le 14 janvier à Berbera où Kurt Lustenberger, délégué du CICR a été mortellement blessé d'une balle dans la tête.

7) La population est estimée à 6,5 millions d'habitants.

Page 34

nalisation. Actuellement, l'Ethiopie de l'après-Mengistu doit faire face à une opposition ouverte des Oromos regroupés au sein du Front de libération oromo (FLO). Le régime du président Meles Zenawi a décidé de doter le pays de 14 administrations régionales autonomes.

Au milieu de l'anarchie la plus complète, l'islam se révèle très actif politiquement en Somalie. Outre l'épisode de la tentative de prise de contrôle de Bossasso dans le nord-est (Majertein) déjouée par le FDSN en juin 1992, qui a refoulé les combattants islamistes vers l'ouest à Las Koreh, la milice Al Ittihad est devenue un interlocuteur de taille. Elle contrôle notamment le port de Merca et perçoit des devises et des sacs de denrées en échange de la protection des agences humanitaires. Ailleurs, elle est présente dans les ports et participe aux opérations commerciales, y compris la réexpédition de l'aide alimentaire. Dans l'Ogaden, la branche militaire Al Ittihad opère déjà à grande échelle. En cette terre de famine oubliée, parce qu'à l'extérieur des frontières nationales, Al Ittihad pille les convois humanitaires et distribue, ensuite, son aide aux "bons" musulmans, dans des camps de réfugiés où grandit la haine de l'"'Occident égoïste" (8). Elle semble partager avec le Front national de libération de l'Ogaden (FNLO) éthiopien des vues d'indépendance pour l'Ogaden et le sud de la Somalie.

Les milices armées, après avoir dévalisé les entrepôts gouvernementaux et saccagé les installations des organisations humanitaires menaçant l'approvisionnement des nombreux camps de réfugiés somaliens et la population locale. Il y a un peu plus d'une année, Le Monde titrait que le nouveau pouvoir à Addis-Abbeba ne contrôlait pas la province orientale du Harerghe, en proie aux luttes tribales et au brigandage. Au-delà, une part importante de l'approvisionnement du pays transite par Berbera et Djibouti, la plupart est acheminée par camion en direction de la capitale. Ainsi, cette insécurité sur les routes, a pour conséquence de couper l'Ogaden du reste du pays, sans compter que l'accès à la côte est contrecarré par la violence du conflit qui se déroule dans toute la partie sud de la Somalie.

Au débouché du plateau de l'Ogaden, les exportations de bétail à partir du nord-est (Bossasso) ont connu un redressement spectaculaire. Les nomades de l'Ogaden profitent de ce vaste couloir de paix que représente désormais le nord-est de la Somalie. Les commerçants de Bossasso ont tôt fait de recréer les réseaux de correspondants dans les pays du Golfe, au Kenya et au Yémen. En sécurisant les grands axes routiers, l'armée américaine a permis un meilleur acheminement de l'aide alimentaire en refoulant vers des zones périphériques des bandes armées. Mais à Mogadiscio même, on constate une recrudescence de l'insécurité dans les quartiers, à tel point que certains dispensaures ne sont que difficilement approvisionnés.

Bilan provisoire

Il faut constater que le processus de constitution d'une force de police somalienne prévue expressément par les plans des Nations Unies n'a pas encore été entamée. Au milieu de cette déliquescence de tout semblant de puissance publique, le percée effectuée récemment par les éléments intégristes soutenus par les Saoudiens, les Iraniens, voire les Soudanais peut paraître inquiétante. Depuis l'intervention étrangère, deux informations font état de femmes lynchées ou lapidées pour adultère et contact avec les étrangers blancs). Ces mouvements exploitent les sentiments anti-occidentaux, attisés par l'attitude et le comportement des expatriés, militaires et civils, qui, le plus souvent, ignorent superbement la population tout en intégrant dans un ballet diplomatique les leaders somaliens souvent responsables des souffrances et exactions endurées par la population.

La politique américaine dans le croissant islamique allant de l'Afrique de l'est au sous-continent indien et comprenant naturellement le Moyen-Orien, zone particulièrement sensible à plus d'un titre, semble d'abord soucieuse de contenir les forces intégristes et de considérer l'Iran comme l'ennemi potentiel à moyen terme. A ce titre, l'intervention militaire en Somalie peut apparaître sous un jour parfaitement contre-productif car la présence d'étrangers, leur arrogance et les diffférences de mode devie et de revenu attisent les haines du "gal" et renforcent l'influence de l'intégrisme musulman au sein d'une population sunnite dont on ne manquait pas de souligner la modération de la pratique religieuse.

Il nous paraît urgent d'approfondir les analyses partant du constat selon lequel l'intégrisme musulman trouve ses racines dans la pauvreté et les fortes inégalités de revenus que connaît globalement un pays tel que la Somalie qui appartient au groupe des 44 pays les moins avancés (PMA), selon la classification des grandes agences internationales de développement (9).

15 janvier 1993

8) Stephen Smith, Libération, 15 décembre 1992

9) PNUD, Rapport mondial sur le développement. humain, Economica, Paris, 1992.

Une erreur sur cette page ?