P our tous les Somaliens qui
souhaitent vivre en paix, l'opération "Restore hope" a amené l'opposé de ce que ce sigle suggère.
Il y a quelques semaines encore, les signes d'espoir se multipliaient. Dans l'ensemble du pays, des Somaliens prenaient des initiatives pour reprendre en main leur avenir. S'il y avait des échecs et des frustrations, il y avait aussi des succès frappants. Ainsi, le 5 octobre 1992, les dirigeants claniques du sud de la Somalie signaient un accord de paix qui mettait fin à un conflit qui durait depuis des mois. Les seigneurs de la guerre furent marginalisés par la collaboration entre une série d'anciens des clans, décidés à instaurer la
Au sud, les évènements n'ont jamais pris une tournure dramatique, mais grâce aux accords locaux, l'aide humanitaire parvenait dans plusieurs régions. Dans la ville de Baïdoa, au milieu d'un territoire où régnait la famine, ces accords locaux permettaient le transport de l'aide alimentaire à partir de l'aéroport vers la ville et les villages environnants. Les pillages étaient quasi-inexistants.
Dans le secteur autour de Baïdoa, les camions livraient le mais et le sorgho à des prix très bas. Malgré des incidents graves, comme le pillage d'un convoi, la situation s'améliorait. Le taux de mortalité a baissé de 90 % entre juillet et novembre 1992.
A un niveau politique plus général aussi, les évènements invitaient à l'optimisme. Pour la première fois depuis des années, les anciens des clans et les intellectuels se sont rencontrés. Un certain consensus s'est progressivement dégagé autour de la nécessité d'isoler les seigneurs de guerre et de créer des structures sociales susceptibles de rendre confiance à la population. Les dirigeants Hawiye qui avaient au départ soutenu le général Aïdid, prenaient conscience qu'ils avaient intérêt à l'isoler. Et le pouvoir d'Aïdid reculait en octobre dès lors que les dirigeants claniques devenaient plus autonomes.
La Communauté européenne a pris l'initiative d'organiser des réunions entre intellectuels et anciens de clans, mais celles-ci ont été victimes de l'opération militaire américaine. La déclaration d'intention de Bush d'envoyer ses soldats en Somalie a rendu la situation instable et les réunions ont été annulées.
La Somalie n'a pas de gouvernement central, mais il existe des structures politiques, sociales et économiques importantes, même endommagées. Sans le savoir-faire, la compréhension politique et les efforts des médecins, des infirmières, des fonctionnaires du Secours, des
décembre, de son poste de directrice d'Africa Watch, une organisation de
La Somalie...
Et les Somaliens ?
Rakiya Omar est une juriste somalienne. Elle a été licenciée, le 2 défense des droits de l'homme, parce qu'elle s'était opposée à l'intervention militaire américaine.
Alex de Waal a démissionné de son poste de directeur d'Africa Watch, lorsque l'organisation-mère Human Rights Watch avait loué l'initiative américaine. Leur témoignage qui a paru comme "Tribune libre" dans le journal progressiste flamand "De Morgen", met à nu avec beaucoup de finesse l'impact d'une opération militaire étrangère sur les structures sociales de la société somalienne.
DOCUMENT camionneurs et des volontaires, les programmes d'aide internationaux n'auraient pas réussi. Mais combien parmi eux ont été consultés sur l'opération américaine ?
Pas un seul. Ils ont réagi avec effroi à la perspective d'un débarquement sur la côte, sans concertation, sans plan réfléchi de réconciliation politique, de désarmement et de reconstruction. Au-delà de l'insulte que constitue le fait d'être passé outre tous ces gens, cela mine aussi leur crédibilité et nuit au rétablissement des structures civiles en Somalie.
Plus d'une semaine après l'intervention américaine, il apparaît clairement que celle-ci a tordu le cou à beaucoup d'initiatives pour la paix. Le fragile réseau des activités locales qui avait amélioré la situation à Baïdoa, s'effondrait, pour deux raisons : d'une part, la milice du général
Aïdid, en fuite pour les Américains, semait une dernière fois la mort à Baïdoa, d'autre part, tous les politiciens et dirigeants de milices ont cherché à tirer le maximum de profit de l'intervention américaine. C'est ainsi que les accords patiemment négociés
Baïdoa est devenu le théâtre d'une orgie de violence : 70 personnes au moins, furent massacrées, des milliers se sont enfuies et les programmes d'aide ont été interrompus. La mortalité est passée de 40 à 100 personnes par jour, faisant passer le bilan à 500 morts.
Le plus inquiétant reste que le cours diplomatique tant vanté a poussé le général Aïdid à embrasser le général intérimaire autoproclamé Ali El Mehdi. Qui connaît les relations sociales en Somalie sait que les sept points de l'accord de paix qu'ils ont signé sont dénués de toute significa-
L'armistice, annoncé dans cet accord, avait été conclu il y a neuf mois ; le libre accès à la ville a été accompli par l'occupation américaine. La mise sous surveillance de l'armement lourd a été vaine parce que la plupart avait été évacuée à l'approche des troupes américaines. La conférence de conciliation annoncée n'a
TENEZ CELA...
été que la réédition d'un accord déjà conclu. Les vrais problèmes de l'heure, comme le statut des parties participantes, n'a même pas été abordé et Ali Mehdi a jeté l'accord, annonçant qu'il restait président quoiqu'il arrive.
Ces chefs de milice sont méprisés par la majorité des Somaliens qui les considèrent comme des criminels de guerre. Or c'est avec eux que les Américains ont décidé de traiter dès leur arrivée. Aidid et Ali Mehdi aspirent à une reconnaissance internationale, qui leur a été, heureusement, déniée jusqu'à présent. Mais dans leur empressement à obtenir un succès devant les médias, les américains ont contribué à renforcer l'emprise meurtrière d'Aidid dans certaines régions, aux dépens des forces pacifiques.
L'occupation américaine a changé les règles du jeu. Désormais les seigneurs de guerre vont faire du zèle auprès du pouvoir néocolonial. L'ONU va instaurer une zone sous son contrôle, et brûle d'impatience de gommer ces erreurs dûes à son incompétence et sa négligence. Et pourtant, c'est elle qui porte les responsabilités les plus lourdes. L'intervention US lui donne une caution. Si la situation débouche sur la création d'un territoire sous contrôle de l'ONU, cela éclipsera toute critique explicite de leur politique désastreuse. Une autre raison explique aussi la dégradation récente de la situation : la démission de Mohammed Sahnoun, l'envoyé spécial de l'ONU, qui jouissait d'un grand prestige en Somalie. Il avait pour stratégie d'insérer les Somaliens dans la solution de leurs problèmes et collaborait étroitement avec les anciens des clans, les organisations de femmes et les intellectuels. Son successeur, Ismat Kittani, ne manifeste aucun intérêt pour la mise en place de ces structures alternatives. De plus, il se comporte de cette manière brutale et non diplomatique fréquente chez les fonctionnaires de l'ONU en Somalie. Dans un discours arrogant devant un comité de chefs de clans qui avaient réussi à mettre fin à des mois de conflits sanglants, il ordonnait d'aboutir, dans les deux heures, à un accord complet ! Les anciens des clans ont alors expulsé avec raison Kittani de leur territoire. Mais comment va réagir l'ONU si le succès des chefs de clans menace son prestige ? Sans doute, comme elle l'a fait au sud du pays : par un mélange d'exhibitionnisme militariste, "indispensable", et une diplomatie maladroite que les opportunistes qui se jettent dans les bras des généraux américains, sauront exploiter. *
De Morgen, le 24 décembre 1992.