Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER L'INTEGRISME EN PALESTINE

Femmes et intégrisme

· Inprecor n° 366, février 1993 · p. 25-28 · 4 152 mots

Palestine et Israël Femmes

(1) du Moyen-Orient, et s'affirme essentiellement sous la forme d'un parti

L'intégrisme islamique palestinien est un rejeton de l'intégrisme sunnite politique qui se nourrit des difficultés endurées par les masses - tout en mettant en évidence l'incapacité des autres partis et organisations à répondre à leur détresse. Manar Hassan

Yes derniers ne proposent pas de solution d'ensemble, applicable à toutes les facettes de la vie sociale et privée et par conséquent, l'intégrisme, disposant de réponses toute faites et sans ambiguité (en matière d'éducation, de vie familiale, d'héritage, d'art, par exemple), est perçu par les masses désorientées comme un remède miracle contre les maux de la société. Ce caractère global attire tout ceux qui n'attendent plus de solution partielle à leur difficultés.

(...) Le summum de la corruption occidentale, aux yeux des intégristes, est incarné par le féminisme et le mouvement de libération des femmes, qui combinent les valeurs égalitaires et démocratiques pour les appliquer aux femmes. Les femmes qui sont actives dans ces mouvements sont corrompues, licencieuses. Ce sont des renégates qu'il est permis de tuer, de même quiconque les soutenant.

Partant de ces prémisses, l'intégrisme œuvre à la préservation et au renforcement de la société patriarcale et de ses institutions ; en particulier de la famille patriarcale, qui constitue l'unité fondamentale de l'ordre de la société patriarcale basée sur la propriété privée. Ceci transparaît dans les revendications démagogiques intégristes, qui appellent d'une part, à l'égalité et à ce que les gens se contentent de peu, et de l'autre, à ce que les riches aident les pauvres en leur faisant l'aumône. En clair, la charité devrait se substituer au nécessaire changement de l'ordre social en place.

L'occupation israélienne, accompagnée de son arrogance culturelle visant à effacer l'identité nationale palestinienne, est un phénomène omniprésent à l'intérieur des frontières israéliennes de 1948 et dans les territoires qui ont été occupés en 1967. Mais cette oppression s'accomode

PALESTINE fort bien du patriarcat et de ses valeurs, elle autorise même une certaine autonomie aux chefs traditionnels lorsqu'il s'agit d'imposer les pratiques traditionnelles dans leurs communautés, au moins dans la sphère des règles religieuses et familiales.

Cette attitude a contribué, de façon décisive, à préparer le terrain à l'introduction des idées intégristes dans la société palestinienne, dont l'identité nationale est brimée par le système oppressif.

Entre le marteau

Get l'enclume

Pourtant, c'est seulement une des pinces de la tenaille dans laquelle se trouve la société palestinienne. L'autre pince, c'est l'attitude des partis politiques palestiniens à l'intérieur des frontières de 1948, qui ont développé des méthodes efficaces contrecarrant le combat national : ils ont toujours confiné la lutte contre les expropriations de terres au niveau local. A l'occasion de la Journée de la terre (2) ils ont envoyé leurs observateurs pour empêcher — par la force si nécessaire — toute expression de nationalisme, comme le port du drapeau, par exemple ; ils ont transformé ce moment traditionnel d'expression du combat national en une journée de festivités, de discours et de Coca Cola — en l'enterrant finalement sous une cérémonie grandiloquente appelée « le jour de congé national des Arabes israéliens ».

De la même façon, la direction palestinienne à l'extérieur des frontières de 1948, a cantonné le rôle des Palestiniens de l'intérieur de l'Etat d'Israël aux limites du jeu parlementaire, leur assignant de faire pression sur le gouvernement israélien — évitant même parfois de les appeler Palestiniens. Ces dirigeants craignent qu'une perspective sociale ne se dessine comme partie prenante du combat national, et se cramponnent tous, d'une façon ou d'une autre, à différentes versions du schéma étapiste, qui place la libération nationale avant la libération sociale.

La lutte des paysans spoliés de leurs terres, le combat des travailleurs — qui subissent une double oppression -, et celui des femmes, dont l'oppression est triple (nationale, de classe et sexuelle) sont renvoyés au lendemain du jour de la libération nationale. La capitulation de ces dirigeants devant les traditions arriérées, est le produit d'une conception erronée qui fait de l'islam une composante fondamentale de l'identité nationale palestinienne et fait directement le jeu des intégristes. Aux yeux des masses laissées à leur propre sort, ces derniers semblent plus dignes de confiance, plus honnêtes et détenteurs d'une analyse plus globale.

L'influence massive de Hamas ne traduit pas un retour en masse à la religion. C'est, entre autres choses, une réponse des couches les plus opprimées des camps de réfugiés au message social qui sous-tend les positions de Hamas. Le rejet par ce dernier de la division de la Palestine, et sa proclamation de la nécessité du combat à l'échelle de toute la Palestine, soulèvent, chez les réfugiés, de nouveaux espoirs de

1) Branche majoritaire de l'islam dans la région arabe.La minorité chite n'a des poids qu'au Liban et dans certains pays du Golfe et en Irak.

2) Le 30 mars est le jour de commémoration des manifestations anti-expropriation de 1976, au cours desquelles 6 Palestiniens désarmés ont été tués et de nombreux autres blessés par la police.

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retour, dans leur maison, sur leurs terres et dans leurs villages. Pourtant, ce n'est pas à cause, mais en dépit de leurs discours sur la Palestine islamique, qu'ils allument de nouveaux espoirs chez les laissés pour compte, auxquels aucune autre organisation n'a été capable d'offrir des perspec-

Il faut rappeler que Hamas a été en fait mis sur pied grâce aux autorités, qui l'ont soutenu et lui ont permis d'agir longtemps sans entrave. Jusqu'à la vague de meurtres perpétrés par des membres de Hamas, à l'intérieur d'Israël, le nombre de prisonniers intégristes dans les camps et les prisons est resté faible, comparé à celui des autres organisations. A l'exception de Cheikh Yassine, aucun dirigeant de Hamas n'a été emprisonné. Le Mouvement islamique à l'intérieur des frontières de 1948 a reçu un traitement de faveur identique, bien que dans un contexte différent. Ses partisans disposaient d'une chaîne de télévision cablée diffusant leurs idées, de journaux légaux, alors que la presse de Abna El Balad (les enfants du pays) et d'autres groupes nationalistes,

Rétrospectivement, il est évident, d'un point de vue stratégique, que l'intégrisme a justifié les espoirs que le régime israélien avait placés en lui, lorsqu'il a joué la carte d'Hamas contre le mouvement de libération nationale.

Pourtant, Hamas a rejoint, pour des raisons tactiques, le combat contre l'occupation des territoires de 1967, surtout pour ne pas perdre d'influence dans la jeunesse, dont la totalité soutient l'objectif de libération nationale.

La culture du voile

Quoi qu'il en soit, la raison fondamentale de ce ralliement était de donner au soulèvement - qui était par nature un processus très démocratique, s'opposant à toute oppression - une orientation convenable, à la fois pour l'intégrisme et pour les autorités israéliennes. Le meurtre de juifs simplement parce que leurs ancêtres étaient juifs induit l'hostilité des secteurs libéraux de la société israélienne vis-à-vis du mouvement de libération palestinien. Les valeurs déformées de l'intégrisme, tout particulièrement en ce qui concerne le statut des femmes et leur émancipation au sein du processus de libération nationale, ont été entérinées par les comités de grève des autres organisations palestiniennes. Des dizaines de femmes ont été assassinées, prétendument en tant que "collaboratrices", simplement parce que leur comportement personnel était incompatible avec les normes de la tradition patriarcale.

L'interdiction du militantisme politique pour les femmes, le retour du voile et la mise en exergue de la "culture du voile" ont entrainé le déclin du mouvement de masse, et sont devenus des instruments au service de l'occupation israélienne. Ainsi, ce puissant mouvement révolutionnaire s'est transformé en contre-révolution sociale.

Une politique d'apartheid

Hamas a démontré son caractère prag matique, son populisme et son attitude de caméléon - qui lui ont permis de redorer son blason à l'aide du prestige de la lutte pour l'indépendance nationale, malgré son hostilité vis-à-vis de tous les mouvements nationalistes —, de même, le Mouvement islamique à l'intérieur des frontières de 1948 est parvenu à arborer les couleurs de la démocratie et de l'égalité, en réponse aux aspirations des masses, mais pour mieux combattre ces valeurs et les vider de leur contenu. L'objectif de ce mouvement est de gagner, aux yeux du régime israélien, le droit à administrer culturellement patriarcale, et la séparation totale entre musulmans et non-musulmans. Par exemple, le mouvement islamique a mis sur pied des clubs de football, de judo et de karaté islamiques, qui sont fermés aux Palestiniens non-musulmans. De même, il a interdit les points de vente d'alcool et instauré la non-mixité dans les écoles, là où il contrôle les conseils municipaux.

Les islamistes ont rendu aux autorités israéliennes de nombreux services : leur leader, Cheikh Abdallah, a déclaré qu'on pouvait laisser une partie du territoire de Palestine aux juifs. Il a soutenu avec enthousiasme la conférence de Madrid, mais, avec son hypocrisie jésuitique coutumière, il a aussi considéré ceux qui s'y opposent comme de bon patriotes palestiniens. Il a rejeté publiquement la Fatwa (décret-sentence) légitimant l'assassinat des membres de la délégation palestinienne. Néanmoins, le principal service rendu aux autorités israéliennes, est la mise en œuvre d'une politique d'apartheid, correspondant à son idéologie originelle de "développement séparé". Le mouvement islamique s'oppose à toute activité commune entre juifs et arabes, comme les rencontres entre écoliers arabes et juifs, qui ont été menées au compte-goutte, conçues comme un dédouanement et ne relevant pas d'un engagement démocratique sincère. Ainsi, avec le concours des islamistes, le régime ségrégationniste se voit dispensé de recourir à la force pour imposer l'apartheid.

Les intégristes ont rendu un autre service aux autorités mettant des obstacles à la fondation d'un parti arabe unifié lors de la dernière campagne électorale. En août 1991, Cheikh Abdallah déclarait nécessaire un tel parti pour affaiblir le Rakah (le Parti communiste) qui compte dans ses rangs aussi bien des juifs que des Arabes. Plus tard, quand il est devenu évident que ce parti ne pourrait voir le jour sans inclure les Palestiniens chrétiens (3), le Mouvement islamique a renoncé à le soutenir, et à même déclaré que le Shas, un parti intégriste juif, lui semblait préférable. La campagne de rumeurs et de diffamation, menée par les intégristes, a bloqué toute tentative d'unifier les partis sous l'égide de Mi'ari et Darauche (4), a réouvert le débat sur la question nationale dans le Rakah, et conduit plus de la moitié de l'électorat arabe à voter pour des partis nationalistes juifs.

Ainsi, sur beaucoup de questions, le mouvement intégriste — de par son caractère populiste, et sa ressemblance avec un ver solitaire s'alimentant de la misère des masses — est prêt à outrepasser ses principes "sacrés", et à adopter une politique pragmatique. Son rejet du nationalisme ne l'empêche pas de participer à la lutte de libération nationale, ni sa haine de la démocratie de se présenter aux élections, pas plus que son refus du principe d'égalité nationale ne le gêne pour utiliser cet argument lorsque les masses l'y poussent. Tout en rejetant le luxe il assure le financement de sa presse par des publicités vantant des biens de consommation occidentaux tels que les automobiles luxueuses et les sous-vêtements pour hommes. Il déteste le sport, en tant que représentant de « valeurs occidentales barbares », mais crée des équipes de football. cependant, sur la question de la libération et de l'égalité des femmes, le mouvement islamique n'est prêt à faire aucun compromis. Il applique, sans hésitation ni concession, ses assertions sur le statut de la femme qui serait, dans l'islam, le meilleur et le plus correct (pour peu qu'elle « sache rester à sa place »). Pour les islamistes, le mouvement de libération des femmes est l'ennemi principal, parce que la société patriarcale, dont l'intégrisme s'est fixé pour but la défense, est bâtie sur l'oppression des

L'ironie du sort veut que, à part les mouvements féministes, le seul mouvement qui passe quotidiennement des

3) 13 % des Arabes d'Israël sont chrétiens;

4) Mohamed Mia'ri est membre de la Ligue progressiste pour la paix et a été député à la Knesset. Abd al Wahab Derauche, a fondé le Parti arabe démocratique créé à la suite de sa démission du Parti travailliste, dans la foulée du déclenchement de l'intifada. Ces formations ont connu un essor à la fin des années 80, dû essentiellement à la "palestinisation" des Arabes israéliens.

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heures et des heures en discussions, décisions, et élaborations sur les femmes soit le mouvement intégriste. Aucun sujet n'absorbe autant ses militants que les femmes : leur caractère, leur comportement, leurs vêtements et traits de caractère, et tout particulièrement leur pouvoir de tentation et de séduction. Pour les intégristes — c'est-à-dire pour la société patriarcale — c'est une question de vie ou de mort. La centralité de la question de la libération des femmes dans la société palestinienne — comme dans la société arabe dans son ensemble —met en évidence que les antagonismes opposant arriération et progrès, démocratie et despotisme et libération et oppression, sont directement liés à la question de la libération des femmes. Négliger cela revient à se faire l'allié objectif des islamiques. Il ne peut donc pas y avoir de compromis ou d'armistice entre les mouvements pour la libération des femmes dans la société arabe et l'intégrisme, quelques soient les

Le mensonge, la fourberie, les ragots et la diffamation, la distorsion théorique, la coercition et même la violence sont les armes que les intégristes emploient contre les femmes qui en ont assez de leur oppression. En fait, l'intégrisme s'appuie sur l'angoisse masculine caractéristique, tout en l'alimentant et en la renforçant. Nous avons mentionné plus haut la victoire de l'intégrisme qui a pu éliminer les femmes de la sphère publique et politique au cours du soulèvement. Al Fanar, une organisation qui a été fondée il y a un an et demi à Haïfa, a été également la cible de prêches diffamatoires et insidieux dans les mosquées du Mouvement islamique, à l'intérieur de l'Etat

L'organisation Al Fanar, convaincue que la libération nationale palestinienne ne sera totale qu'avec la libération des femmes a, la première, mis à nu les liens existant entre le traditionalisme arriéré de la société palestinienne et la sympathie des autorités à leur endroit. Elle est de fait rapidement devenue la cible des attaques des fanatiques intégristes. Le combat qu'Al Fanar a engagé contre les meurtres de femmes qui aurait prétendument "porté atteinte à l'honneur de la famille", son opposition au mariage consanguin — qui entraîne la naissance d'enfants retardés et victimes de maladies génétiques —, sa lutte contre le mariage forcé — véritable viol béni par la tradition et la hiérarchie religieuse —, sa dénonciation de l'excision des petites filles bédouines (par l'ablation du clitoris), semblent constituer une menace terrible pour les intégristes. Le porte-parole du Mouvement islamiste a proclamé qu'il n'y avait pas de place pour une telle organisation ni pour ses revendications. Mais pire encore, les autres organisations et partis n'ont pas pris la défense de ce jeune mouvement féministe, et certains se sont même joints aux attaques contre lui. Etant donné qu'il ne s'agit pas seulement de la rivalité, d'une volonté de nuire ou de la stupidité de certaines organisations politiques, il faut clarifier et analyser ce phénomène dont les racines sociales, culturelles et politiques sont extrêmement profondes.

En plus des différents aspects concrets de l'oppression, dont souffrent toutes les composantes de la société palestinienne, le régime israélien pratique une "selectzia" culturelle, dont l'objectif est de gommer l'identité nationale palestinienne ; cette politique s'applique aux programmes scolaires, qui se poursuit dans les mass-médias, et qui culmine avec l'interdiction de toute forme d'expression, du symbolisme national, la censure de la poésie nationaliste et l'interdiction du déploiement du drapeau palestinien.

La société palestinienne est ainsi amenée à rechercher dans son passé l'expression de son nationalisme et à considérer la tradition comme l'une de ses composante. La nostalgie devient partie intégrante de la conscience nationale palestinienne, et toute critique proférée à son endroit, une injure à la nation. L'attitude critique des féministes palestiniennes vis-à-vis de la tradition patriarcale et de l'oppression des femmes, qui perpétue l'arriération de la société, apporte une dissonance cognitive pour tous les courants politiques et la plupart des intellectuels. Ils craignent que le déballage des faiblesses et de l'arriération de leur société ne serve d'arme à l'ennemi, et tentent de le faire taire et de l'éliminer. Même si certains d'entre ces courants déclarent s'opposer à l'intégrisme, ils voient en lui un allié légitime — en principe — à la différence de celles qui lavent le linge sale en public. Par exemple,

Mi'ari, a conseillé aux femmes (de Al

Fanar) de « ne pas aborder la question des meurtres de femmes de façon aussi brutale et véhémente, mais avec plus de retenue » et, à une question sur les agressions et les calomnies répandues par les intégristes contre les femmes, il a répondu : « les intégristes ont une position de principe, et ils la défendent ». Dans un tel contexte, les intégristes parviennent à répandre des sentiments de culpabilité et des illusions au sein des courants politiques qui se cramponnent à la tradition, en partant du pré-supposé que les masses sont totalement religieuses. Ces organisations sont — consciemment ou non - entraînées par les intégristes dans leur combat contre la libération des femmes.

Après la libération ? Les nationalistes essayent d'apaiser l'antagonisme entre nationalisme et intégrisme et de se concilier ce dernier en ôtant toute référence à l'égalité et à la libération des femmes du programme de libération nationale, et en repoussant le moment de s'en préoccuper

Les libéraux démocrates conditionnent leur soutien à la lutte pour la libération et l'égalité des femmes au respect par les femmes de la tradition et des valeurs patriarcales. Et que dire de ces gens de gauche qui voient des passerelles possibles avec l'intégrisme à cause de sa critique de la corruption du régime et de sa réthorique sur l'impérialisme culturel" ? Ils abandonnent le combat démocratique contre le vrai impérialisme et entretiennent l'illusion que leurs alliés sont les intégristes — c'est-à-dire les garants de l'ordre social existant. Conscients de la susceptibilité intégriste vis-à-vis de la question des femmes, ils envisagent des concessions sur

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ce sujet comme un faible prix à payer pour réaliser l'unité. La gauche en Palestine, et dans tout l'Orient arabe, piégée par des charmeurs aussi trompeurs que variés, s'en trouve déconsidérée.

Bien entendu, les supplications de ces girouettes n'amadoueront pas les intégristes, mais vont renforcer la pression de ces derniers. Ils refuseront les valeurs du mouvement démocratique arabe même si ses dirigeants prient cinq fois par jour et participent à la prière du vendredi à la mosquée, ils n'accepteront pas non plus le nationalisme de Georges Habache, qui commence ses discours par « Au nom d'Allah le miséricordieux et généreux ». A la haine que les intégristes portent déjà pour ces mouvements, s'ajoutera du mépris.

La force de l'intégrisme provient, non de la religiosité des masses, mais de leurs souffrances, qui sont le fruit des hésitations, de la lâcheté et de l'incompétence des directions des partis politiques prétendument laïques, qu'ils soient de gauche, nationalistes, réformistes ou panarabes. Pourtant, l'irruption de l'intégrisme dans la vie politique a prouvé son incapacité à offrir une alternative sociale aux masses ; lorsqu'ils arrivent dans les structures d'administration ils se contentent d'opérer des changements qui ont une portée religieuse.

En Jordanie, par exemple, le roi Hussein n'a pas voulu affronter directement les intégristes, et les a cooptés au gouvernement. Au bout d'un an, les ministres intégristes se sont faits hair des masses, et en particulier des classes moyennes urbaines. En voulant interdire de conduire aux femmes et empêcher les pères d'assister à la remise de diplôme de leur filles, ils se sont discrédités ce qui a permis au roi de les chasser du gouvernement sans déclencher de protestation publique.

A Um al-Fahm et à Kafr Qassem (à l'intérieur des frontières de 1948), les intégristes ont gagné la majorité aux élections de 1988, et sont devenus les administrateurs municipaux omnipotents. Ils ont interdit les cafés et la vente d'alcools forts, séparé les garçons des filles dans les écoles, et obligé les femmes à se couvrir la tête. Le résultat ne s'est pas fait attendre : aux élections de 1992, les "bastions de l'islam" ont été les seuls endroits où le pourcentage des voix du parti communiste ont progressé — de 75 % à Um al-Fahm et de 64 % à Kafr Qassem. C'était un vote sanction clair contre les fanatiques, qui a fait exploser les affirmations sur la religiosité des masses comme un ballon de baudruche.

L'opposition tonitruante de Hamas aux négociations entre Israël et les Palestiniens n'est rien d'autre qu'un camouflage de ses véritables objectifs.

Cris et camouflage

D'ailleurs Hamas a conditionné son entrée dans l'OLP à l'obtention de 45 % de représentation dans ses institutions ; et il soutiendrait probablement un projet d'autonomie pour peu que lui soit donné un monopole sur l'éducation, qui serait gérée selon ses préceptes. Le Mouvement islamique, à l'intérieur d'Israël aspire au contrôle du système éducatif et des médias arabes. Pourtant, il n'ose pas émettre ces revendications ouvertement de peur que cette alliance avec l'establishment religieux juif du gouvernement israélien ne les fasse apparaître comme des collaborateurs aux yeux des masses. Ils laisseront d'autres tirer les marrons du feu pour eux — en luttant pour l'"autonomie" culturelle pour les Arabes d'Israël, par exemple —, et, en échange de leur soutien, ils demanderont le contrôle de l'éducation et des médias dans le secteur arabe.

Autre exemple, en tant que parti politique, l'intégrisme sunnite a réagi de façon intéressante au succès de l'intégrisme chiite, qu'en passant il considère comme hérétique. Le succès du Hezbollah au Liban qui a stoppé l'armée israélienne et lui a causé des pertes, a poussé le "Djihad islamique" à adopter, pour la première fois, des méthodes d'action et d'organisation similaires à celles des chiites libanais (5). En juillet 1992, Hamas a appelé les musulmans (sunnites) à observer le jeûne d'Achoura, le plus sacré de l'islam chiite, et lui a donné un sens contemporain — comme Khomeini le prescrivait dans le gouvernement islamique. Ceci dénote leur admiration pour l'Iran, qui a réussi à stabiliser un Etat islamique. C'est, aussi, une conséquence inévitable de l'échec des prétentions de Saddam Hussein à se poser en guerrier de l'islam sunnite, luttant pour la libération de la nation arabe. Sa banqueroute met en lumière le fond populiste de l'intégrisme et son opportunisme.

Comme nous l'avons vu, toute tentative de passer des compromis avec l'intégrisme et d'atteindre un état de coexistence est vouée à l'échec, tant que ceux qui s'y essayent partent de la présomption erronée que la religion a un rôle central dans la vie publique, politique et nationale. Tant que les organisations féministes, démocratiques, socialistes et même libérales ne considèreront pas les rapports avec la religion comme une affaire totalement personnelle, la confusion continuera et les intégristes en tireront des forces. Parce que la société arabe en Palestine, comme celle de l'Orient arabe, repose sur le patriarcat, la question de la libération des femmes devient la pierre de touche du processus de libération en général.

Une stratégie féministe dans la société arabe doit être basée sur les axes suivants : l'indépendance absolue des organisations féministes vis-à-vis des autres organisations politiques et de leur programme, tout en percevant la libération des femmes comme une tâche démocratique centrale de la libération nationale.

Ensuite, la séparation totale de la religion et de l'Etat ; cette séparation inclue la liberté pour les croyants de toutes les religions de vivre selon leurs conceptions, et le démantèlement de toutes les institutions religieuses liées à l'Etat. Seuls la non-intervention de l'Etat dans le choix des cadis, des rabbins et des prêtres ou dans leur rétribution et la suppression de la religion dans le système éducatif, contraignant ainsi le clergé à vivre des contributions de leurs fidèles, rendront possible la création, en Palestine, et dans les autres Etats de la région, d'une société démocratique, pluraliste et progressiste. Une législation égalitaire pour les femmes incluera un mariage et un droit familial civils. Une organisation peut toujours s'affubler de dénominations progressistes, si elle refuse ces axes, elle continuera d'être l'alliée hésitante et lâche des intégristes.

Enfin, on ne peut pas débattre avec l'intégrisme car il rejette toute critique ou approche rationnelle, telle que l'appréhension de la société à travers l'analyse de ses bases matérielles, ou l'explication des actes humains comme les produits de besoins et d'impulsions. Il ne sert à rien de se frapper la tête contre les murs de ce trou noir, dont aucune lumière ne peut jaillir. L'intégrisme incarne la négation de la liberté et des droits humains, de l'égalité et de la démocratie - et nous devons lutter pour supprimer tout ce qui alimente ce parasite : la souffrance, l'ignorance, l'inégalité et la pauvreté.

Seule une victoire de ce combat pourra empêcher le glissement des sociétés du Moyen-Orient vers des tyrannies barbares, et permettra de les édifier sur des bases saines et humaines.

Jérusalem, septembre 1992

5) Au Liban, les chiites constituent 30 % de la popula-

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