Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER L'INTEGRISME EN PALESTINE

Les habits neufs des Frères

· Inprecor n° 366, février 1993 · p. 20-24 · 5 233 mots

Palestine et Israël Liban

Cette étude tente de répondre aux questions que se posent de nombreux chercheurs sur l'évolution de la position des intégristes musulmans face à la cause palestinienne. En effet, depuis l'émergence de cette cause en 1935 et jusqu'au début des années cinquante, le courant intégriste s'en était emparé tant au niveau de la propagande qu'à celui de l'activité. Pourquoi donc était-elle tombée, par la suite, au plus bas des préoccupations des intégristes, pendant près de deux décennies ? Pourquoi l'ont-ils replacée ensuite au premier plan, lui consacrant des discours incendiaires et une activité intense ? Dalal BIZRI

P arler du courant intégriste

au passé revient à parler des Frères musulmans : cette organisation dont la fondation en Egypte remonte à 1927, est la matrice à partir de laquelle se sont constituées à l'époque les formations intégristes de l'Orient arabe. Ces dernières affirmaient leur identité soit en se rattachant aux Frères musulmans, soit en s'en séparant, soit encore en s'y alliant. Le fondateur de l'organisation, L'Egyptien Hassan El Banna, a donné assez tôt toute son importance à la question palestinienne. Dans ses lettres aux membres de son mouvement, comme dans ses articles de presse, il accordait à la question palestinienne une grande importance tant au point de vue de la stratégie qu'à celui de la doctrine. Cette question devint ainsi le meilleur moyen pour l'expansion des Frères musulmans au delà des frontières égyptiennes. Dès 1935, la direction du mouvement envoyait deux de ses membres (...) en mission officielle en Palestine, en Syrie et au Liban. C'est alors que fut amorcée la (...) coopération entre El Hajj Amine Al-Husseini (1) et les Frères musulmans qui dura jusqu'en la

PALESTINE fondation de l'Etat d'Israël en 1948, lorsque les Frères furent contraints de se replier en Egypte où leur organisation fut dissoute et où ils subirent leur première épreuve avec l'assassinat de leur leader, Hassan El Banna, en 1949. La période 1935-1949 fut marquée par la mise sur pied de nombreux comités de soutien à la cause palestinienne et de groupes de volontaires pour la lutte armée en Palestine, ainsi que par l'intégration des Frères musulmans de l'orient arabe, à l'occasion de cette lutte, sous la direction organisationnelle et doctrinale de la branche égyptienne (...). Entre 1949 et 1954, les activités des Frères musulmans au sujet de la Palestine furent éparses, jusqu'aux opérations armées qu'ils menèrent en 1953 pour s'opposer au projet d'implantation des réfugiés palestiniens dans le désert égyptien du Sinaï. Par la suite, ils négligèrent la cause palestinienne au point de s'occuper en priorité de questions très éloignées de leur réalité nationale. Ainsi, aussi étonnant que cela puisse paraître, les Frères musulmans palestiniens ont eux-mêmes participé, jusqu'à ces dernières années, à la guerre en Afghanistan, aux côtés des Moudjahidine, outre leur soutien idéologique et matériel à la cause de ces derniers. Le cheikh Abdallah Azzam et ses deux fils ont trouvé la mort à Peshawar, la base arrière des moudjahidine afghans au Pakistan. Ce cheikh, connu pour son appartenance aux Frères musulmans, assurait le soutien logistique aux groupes arabes combattant dans les rangs des Moudjahidine.

Un autre exemple illustre la similitude entre l'activité des Frères palestiniens et celle des Frères arabes : l'organisation, peu avant leur dernier tournant, de campagnes "morales" dont la plus connue a gardé le nom de "campagne du croissant" à cause des attaques perpétrées par les Frères en Cisjordanie et à Gaza contre les cafés, les points de vente de boissons alcoolisées et les cinémas, et au cours de laquelle ils tentèrent d'obliger les habitants à renoncer à la musique occidentale et aux bijoux.

D'autres raisons incitent au scepticisme quant à l'intérêt porté actuellement par le courant intégriste palestinien à la cause nationale et à la lutte contre Israël. La plus importante est que le gouvernement israé-

1) Mufti de Jérusalem pendant la période du mandat britannique, il a défendu les intérêts des grands propriétaires palestiniens.

Page 21

lien a fermé les yeux sur l'activité croissante des Frères au milieu des années 80, croyant que ceux-ci affaibliraient les rangs palestiniens en faisant concurrence à TOLP.

Mentionnons, en outre, le soutien matériel en provenance de pays arabes peu enclins à combattre Israël, et enfin, la persistance d'une tendance des Frères musulmans à considérer comme suspect l'intérêt porté à la question palestinienne. Cette tendance est représentée actuellement par Mohammed Ali Qotb, principal successeur de Seyyid Qotb, le grand leader des Frères égyptiens, éxécuté sous Nasser, qui déclarait encore en 1980 : « Les Arabes ou les Musulmans qui se sont intéressés à la question palestinienne et en ont fait un axe d'affrontement avec le sionisme, l'impérialisme et le capitalisme occidental, ont la vue et la mémoire bien courtes. Ils ont oublié que la chute de l'Etat ottoman était l'objectif politique principal pour la destruction de la porte de l'orient et (...) l'agression contre le monde islamique » (2).

S'il est utile de rappeler ces faits mettant en doute la "sincérité" des intégristes dans leur combat contre Israël pour souligner la complexité de la politique dans l'orient arabe, ils ne pèsent pas lourd néammoins face à deux aspects essentiels de la situation présente.

D'une part, la mise en doute des objectifs déclarés d'un mouvement politique quelconque ne saurait se suffire d'un procès d'intentions, mais doit porter sur le principal, à savoir la dynamique que ce mouvement impulse parmi ses sympathisants par son programme et l'effet en retour de cette dynamique sur le mouvement lui-même qui doit s'y conformer sous peine de perdre sa légitimité ainsi que le contrôle de ce qu'il a impulsé, et ce, indépendemment de sa "sincérité"

D'autre part, la force actuelle du courant intégriste (...) dans les territoires occupés et l'extension de ses activités contre l'occupation sont démontrées par les faits : de la participation des intégristes à l'Intifada et la campagne d'arrestations dont ils ont été victimes, les Frères y compris, jusqu'à l'interdiction de leur mouvement par Israël, en passant par leurs slogans incendiaires contre Israël et leur première attaque politique publique contre le roi Hussein de Jordanie en 1988 — à tel point que même la tendance nationaliste (non islamique) évite de les affronter ou de les défier publiquement. Pour la première fois dans les Territoires occupés, deux forces sont à la direction de l'Intifada dans ses différents aspects : « le mouvement national et le mouvement islamiste : chacune des deux peut joindre les actes aux paroles (...) et reçoit, en retour, la reconnaissance du peuple » (3).

(..) Je reviens à la question posée au départ de cet article : pourquoi les Frères musulmans de Palestine ont-ils opéré le virage décrit plus haut ?

Deux sortes de réponses méritent qu'on s'y arrête : la première se rapporte à l'expérience nassérienne, tandis que la seconde porte sur les spécificités de l'Intifada. Ces deux réponses sont liées entre elles de façon sous-jacente et renvoient à l'interférence entre les raisons qui ont conduit à arrêter la lutte contre Israël et (...) celles qui ont conduit à la reprendre.

Les Frères et Nasser

Deux éléments (...) des rapports entre les Frères musulmans et l'expérience nassérienne nous importent ici. L'un est la lutte sanglante entre les Frères et le régime de Nasser ; (...) l'autre est l'hégémonie culturelle et idéologique (au sens gramscien du terme) de Nasser (...) et les séquelles de l'affrontement et de l'hégémonie sur l'action et la réflexion des Frères. Après 1952, date du renversement de la monarchie par les "Officiers libres" en Egypte, une lutte pour le pouvoir a opposé les Frères musulmans au régime deux années durant : (...) pacifique au départ, elle s'est achevée sur la première vague de répression qui a conduit la plupart des membres du mouvement en prison. Les Frères musulmans palestiniens n'étaient pas à l'abri de cette lutte, car chaque vague de répression de l'organisation-mère entraînait automatiquement une chasse aux Frères musulmans à Gaza (4). Avec la victoire de Nasser, les Frères perdirent toute existence organisée : ni sections, ni bureaux, ni tournées de propagande, ni voyages de jeunes, etc.

Entre la première vague de répression en 1954 et la seconde en 1965, une vision négative de Nasser se développa chez les Frères, atteignant son apogée chez Seyyid Qotb : celui-ci s'identifia avec le projet intégriste au point de ne plus voir en Nasser (...) que le porteur d'un projet concurrent, celui de l'arabisme. En outre, Qotb proclama le caractère impie de la société de la Jahiliyya (à l'origine, nom donné à la société arabe anté-islamique) qu'il définit comme étant « toute société qui n'est pas vouée (...) à l'adoration de Dieu seul, (...) c'est-à-dire toutes les sociétés du monde d'aujourd'hui » (5). Bien entendu, toutes les fois que Qotb évoquait la Jahiliyya, c'est Nasser et son régime qu'il visait, résumant sa doctrine en une formule percutante : « Islam ou Jahiliyya ».

L'adoption ultérieure par les Frères de cette formule persistera sous des formes différenciées et des aspects confus. Mais ce qui est important, c'est qu'elle accompagnait la montée du nassérisme dont le cheval de bataille était la cause palestinienne et la question nationale arabe, dans un combat contre l'Occident et les différents aspects de son soutien à Israël et de son opposition à l'aspiration arabe à la libération. La montée du nassérisme dans sa lutte contre l'Occident s'est donc accompagnée de la répression des Frères et s'est traduite par l'emprise idéologique et culturelle nassérienne sur tous les autres courants (...) du camp anti-occidental : les communistes, les baassistes et les nationalistes arabes dont la relation avec Nasser a évolué en fonction du contexte politique, mais qui n'ont pas rompu avec le cadre idéologique nassérien, qui imprégna leur propre vision politique. Cette influence s'est étendue aux Frères eux-mêmes et à certaines de leur sections hors d'Egypte : lors de (...) l'agression tripartite en 1956 (6), les Frères de Jordanie, de Syrie et d'Irak n'ont pas manqué d'envoyer des télégrammes de soutien à Nasser.

Mariage d'intérêt

En revanche les Frères musulmans (...) devaient inévitablement être parrainés par les régimes arabes les plus opposés à Nasser : la Jordanie et l'Arabie Saoudite. Les Frères de Cisjordanie, rattachés organisationnellement à ceux de Jordanie depuis 1948, entretenaient d'excellentes relations avec le roi Abdallah. Ce dernier les considérait comme un « mouvement religieux attractif pour la jeunesse » contribuant à «freiner la propagation du communisme » (7). Les rapports entre les Frères de Jordanie et le régime, bien que parfois tendus et difficiles, étaient tels qu'ils étaient la seule organisation légalement autorisée, et qu'ils ont participé sous des formes diverses à la vie politique, y compris aux élections législatives. J'indiquerai par la suite les changements concrets survenus dans cette démarche, mais l'important est de relever que les justifications de cette alliance avec le trône jordanien, depuis les année cinquante, tournent autour du "problème Nas-

2) Zyad Abou Amrou, Le mouvement islamique en Cisjordanie et à Gaza, Beyrouth, 1989.

3) Ibidem.

4) En 1948, Gaza est passée sous administration égyptienne, tandis que l'administration de la Cisjordanie revenait à la Jordanie qui ne tarda pas à l'annexer officiellement.

5) Seyyid Qotb, Signes de piste, 1967.

6) Agression conjointe de l'Etat sioniste, de la France et de l'Angleterre contre l'Egypte en octobre-novembre, trois mois après la nationalisation du canal de Suez.

7) Iyad Bergouti, Les armes et la politique dans les territoires palestiniens occupés, Centre Zahra d'études et de recherches, Jérusalem, 1990.

Page 22

ser", si l'on s'en tient à ce que disent les leaders intégristes, comme Youssef Al Azm : « Nous nous sommes rangés du côté du roi car si Nasser avait pu pénétrer en Jordanie et y instaurer un régime ami, cela aurait entraîné la liquidation des Frères » (8).

L'Arabie Saoudite se posait alors en pôle opposé au projet nassérien ; les Frères y trouvaient asile physique, politique et économique : le royaume saoudien et tous ses états alliés étaient considérés par les Frères musulmans à la fois comme des pays offrant des débouchés économiques, qui leur faisaient défaut en Egypte et à Gaza, et comme une source de réconfort politique par leur opposition commune au même pôle nassérien. Il n'est pas utile de s'attarder sur les soutiens saoudiens, financiers et autres, accordés aux Frères (9). Il me semble plus important de souligner un élément plus lourd de sens : le fait que l'emprise du nassérisme sur les cœurs et les consciences de tous ceux qui étaient hostiles à Israël et à l'Occident, a poussé spontanément les Frères musulmans (...) dans la tranchée adverse.

Un dirigeant des Frères palestiniens affirme dans ses mémoires qui se déroulent dans l'Emirat de Bahrein dans les années cinquante : « Les Frères se sont retrouvés isolés, accusés, pourchassés, du fait de leur hostilité à Nasser. Ils n'ont pas tardé à s'opposer au mouvement populaire, ce qui leur a fait rejoindre automatiquement le camp du gouvernement » (10).

Quels sont les arguments qui justifient le choix d'apporter une importance particulière aux rapports entre les Frères et Nasser, ainsi qu'à l'hégémonie nassérienne (..), pour expliquer l'éclipse des Frères palestiniens de la lutte nationale pendant les années cinquante, soixante et la plus grande part des années soixante-dix ?

Ces arguments ne sont pas du même ordre, dans le cours historique de ces décennies. J'en ai choisi trois que je crois convaincants, à savoir : la fondation du Fatah et ses circonstances ; la justification par les Frères de leur silence, pour ne pas dire plus, face la répression sanglante de la résistance palestinienne par le roi Hussein de Jordanie, en 1970 ; et enfin, la nature du moment historique auquel les Frères, et les autres intégristes avec eux, ont resurgi en Palestine même affichant leur détermination à combattre Israël.

En 1957, les conséquences de l'affrontement entre Nasser et les Frères musulmans étaient certainement (...) présentes à l'esprit des militants qui eurent l'idée de fonder le "Fatah". Le document présenté à l'époque par Khalil Al Wazir (Abou Jihad) à la direction des Frères musulmans, appellant à créer une organisation parallèle pour combattre Israël, stipulait qu' « elle n'arborera pas les couleurs islamiques dans ses slogans ou (...) son aspect extérieur».

La fondation du Fatah

S'adressant ensuite aux membres des Frères désireux de se joindre à cette nouvelle organisation, il leur demandait de « se débarrasser de leurs tenues partisanes et d'endosser des tenues palestiniennes ». Il mettait l'accent sur le fait que l'organisation (...) « établira des ponts entre les Frères et les masses, et brisera le carcan de l'ostracisme nassérien ».

Quiconque connait les circonstances de la fondation du Fatah sait que ses premiers dirigeants (...) étaient membres de l'organisation intégriste, d'Abou Jihad à - Salim Zaanoun en passant par Salah Khalaf (Abou Iyad), Assaad Saftaoui et... Arafat lui-même. Ceci incita les Frères égyptiens à croire tout d'abord qu'il s'agissait d'une création de leur mouvement, et sema une grande confusion dans les rangs des Frères palestiniens, au point que les fondateurs du Fatah durent établir explicitement qu'ils avaient rompu leurs liens avec les Frères.

Le premier indice est donc que certains membres des Frères musulmans qui avaient compris qu'ils ne pourraient, à l'ombre de Nasser, fonder une organisation de combat contre Israël sans avoir pris une distance suffisante de leur appartenance antérieure, furent longtemps (...) taxés d'opportunisme par les Frères (...) maintenus en tant que tels, pour avoir rompu avec

Avec le recul du temps, nous pouvons constater que ce choix était réaliste et perspicace : il reposait sur une évaluation rationnelle de l'impact nassérien sur toutes les forces anti-israéliennes.

L'autre indice, ce sont les arguments invoqués par les Frères pour refuser de s'enrôler sous la bannière du Fatah à sa fondation en 1958. Ils sont de deux sortes : l'une est contradictoire avec leur détermination actuelle à mener le combat contre Israël. Pour exemple, cette argumentation : « L'affrontement avec Israël ne sera pas l'œuvre d'une petite partie des forces de notre nation, n'atteignant pas le millième ; toutes ses forces doivent être mobilisées pour l'affrontement (...) Nous devons changer la situation, soit en convainquant nos gouvernements (...) de modifier leur position, soit en exerçant sur eux une pression populaire qui les amène à cela, soit encore en déclenchant une révolution populaire générale qui renverse ces gouvernements capitulards face au colonialisme et les remplace par de bons gouvernements (...) » (11). L'alibi Nasser Cet argument est en contradiction avec la disposition actuelle au combat des Frères musulmans, car tout observateur de la scène politique arabe peut attester que les conditions posées ci-dessus pour passer à la lutte ne sont pas plus remplies aujourd'hui que sous Nasser.

La seconde sorte d'arguments au nom desquels les Frères ont refusé de s'enrôler dans le Fatah dissipent la contradiction précédente et éclairent le fond de leur position. Ces arguments sont liés à leur conception de l'hégémonie. Ils disaient : « En supposant que l'organisation (Fatah) puisse se développer et attirer de nombreux membres et sympathisants, ce soutien populaire ne portera pas sur les Frères et l'Islam, mais sur l'idée de la libération de la Palestine ». La solution est que « les Frères redoublent d'efforts pour propager leur doctrine et rehausser l'image de leur mouvement, car c'est lui qui, lorsqu'il triomphera, (...) libérera la Palestine ».

8) Le mouvement islamique en Cisjordanie et à Gaza, op. cit. Au sujet de ces liens, voir Zanad El Khatib Iyad, Les courants politiques en Jordanie et le texte du pacte national jordanien, Amman, 1991.

9) Dalal Bizri, "Le mouvement islamiste arabe contemporain et la guerre du Golfe : esquisse de deux concepts éclatés", Peuples méditerranéens, novembre 1991.

10) Abdallah Abou Gaza, Avec le mouvement islamique dans les pays arabes, Koweit, 1986.

11) Ibidem.

Page 23

Nous verrons que les Frères disaient vrai. Ainsi, lorsque la lutte contre Israël était menée par Nasser, ou par ceux qui se situaient dans sa mouvance culturelle (...) et idéologique (..), les Frères refusèrent de s'intégrer à l'une des formations de cette lutte. Mais, avec le déclin de la direction nassérienne dans ses divers aspects, les Frères en brandirent haut l'étendard et s'en firent l'expression.

J'ai déjà dit plus haut que les Frères musulmans de Cisjordanie bénéficièrent d'un traitement de faveur de la part du roi Abdallah de Jordanie, et intégrèrent l'organisation des Frères (...) jordaniens.

Dans le cadre de cette alliance qui se renforça pendant vingt ans, jusqu'en 1967, il était "naturel" que les Frères de Jordanie soutiennent le trône dans sa confrontation avec les diverses forces de la gauche : communistes, baassistes, nationalistes arabes et nassériens. Les Frères musulmans ne se contentèrent d'ailleurs pas de participer idéologiquement à cette confrontation, mais (...) y participèrent aussi physiquement à plusieurs reprises. Lors des évènements de septembre 1970 (Septembre noir), au paroxysme de l'affrontement entre le roi et les forces anti-impérialistes, les Frères expliquèrent leur soutien au trône par des arguments dont certains rejoignent les raisons invoquées pour justifier le refus d'adhérer au Fatah : « Les Frères palestiniens considèraient que la lutte contre les envahisseurs (les Israéliens), devait, à cette étape (en 1970), emprunter deux voies :

a) la résistance à l'occupation menée de l'intérieur (...) par les habitants des territoires occupés, avec ce que cela exige comme préparation en armes et munitions, etc...

b) l'action depuis l'extérieur pour attaquer l'ennemi à travers les frontières et le faire sortir par la force.»

Et concernant Nasser en particulier : « Le climat général dans le monde arabe est hostile aux Frères musulmans parce que Nasser et son régime leur sont hostiles. Malgré le coup porté à son régime par la défaite de juin 1967, il garde une influence en Jordanie et en Palestine. En outre, toutes les organisations sont hostiles aux Frères » (12).

La nouvelle légitimité de la lutte contre Israël

La résurgence de l'intégrisme contemporain date du début des années 70, c'est-à-dire depuis que la faillite du projet nassérien à conduire le réveil arabe devint patente, coincidant avec (...) la résurrection du courant intégriste et sa prise en charge de la plupart des questions pendantes, bien qu'à sa manière.

Seule la branche palestinienne n'a pas été au rendez-vous : Hamas, le mouvement de la résistance islamique, incarnation du combat des Frères (...) contre Israël, n'a été fondé qu'en 1987, et a attendu le mois d'août 1988 pour diffuser son manifeste. Comment expliquer ce retard ? Une partie de la réponse à cette question est en rapport avec le "complexe nassérien" et (..) ses conséquences, au nom desquelles les Frères n'avaient pas pris part à la lutte. L'autre partie a trait aux raisons qui déterminèrent ce retour (...), examinées dans la partie suivante de cet article, consacrée à l'Intifada. (...)

Des circonstances similaires nous amènent à comparer le retard de l'intégrisme islamique au Liban et en Palestine : dans un autre article (13), j'ai montré que l'une des spécificités du courant libanais tenait aux conditions de son émergence dans le contexte de l'après 1982, c'est-àdire sitôt après le départ des factions palestiniennes du Liban au lendemain de l'invasion israélienne, et l'affaiblissement du Mouvement national libanais qui s'en est suivi. Les dernières réponses nationalistes populaires à la défaite de juin 1967 ayant perdu l'initiative sur le terrain du combat national, le courant intégriste en reprit le flambeau et entama sa montée...

La résistance croyante

Les raisons du retard palestinien sont du même ordre : l'OLP, c'est-à-dire le pouvoir populaire alternatif des Palestiniens, a accumulé toutes sortes d'échecs qui l'ont conduit à s'éloigner progressivement des objectifs politiques et militaires qui présidaient à sa création. Outre le départ de toutes ses factions du Liban, suivi d'un autre échec lorsqu'elle voulut (...) retourner au Liban-nord (Tripoli, 1985), une scission eut lieu au sein de l'organisation la plus importante (la "dissidence du Fatah", 1983). L'OLP opéra un tournant vers un règlement politique pour lequel le contexte actuel ne présente aucune garantie, sauf à s'armer de sens tactique et d'un long "souffle diplomatique".. Ce repli coincidait avec la croissance des activités de la "résistance croyante" libanaise, surtout au début de l'année 1983. Elles prenaient pour cibles les forces d'occupation israéliennes, ainsi que les postes des Forces multinationales, et se caractérisaient par un aspect suicidaire et offensif, qui eut un grand impact. Les opérations de la "résistance croyante" donnèrent une forte impulsion au courant intégriste palestinien de l'intérieur, et poussèrent même à la fondation d'organisations palestiniennes imitant l'une des principales factions libanaises, le Hezbollah.

La faillite du nationalisme palestinien, et la montée de l'équivalent intégriste libanais mettaient en évidence le vide local que le courant intégriste palestinien allait combler à une vitesse surprenante — comme si, pendant toutes ces années, il s'était préparé organisationnellement et idéologiquement à s'ériger en alternative

L'exclamation de Cheikh Ahmed Yassin, chef spirituel du Hamas, exprime bien cettesituation :« Lorsque toutes les portes se ferment, les portes de Dieu s'ouvrent ». En d'autres termes, lorsque les idéologies non-intégristes entrent en crise sur le terrain du combat de résistance, il reste l'idéologie intégriste. C'est aussi ce qu'affirme une brochure des Frères distribuée en Cisjordanie et à Gaza, et intitulée "La vérité absente"' : « Les courants qui ont démontré leur échec pendant vingt ans sur la scène palestinienne ne peuvent plus désormais prétendre au monopole de l'action palestinienne » (14). C'est la conclusion de toutes les publications des intégristes parues dans les territoires occupés : Toutes affirment, qu'une fois devenue évidente la faillite des idéologies nationalistes, libérales et socialistes, le retour à

Le courant intégriste ne pouvait prétendre forger une nouvelle direction alternative sans le bouleversement dû à l'établissement de son hégémonie sur les cendres de celles du nassérisme et de sa mouvance.

(...)Dans le cas palestinien, les signes de la nouvelle hégémonie ne se sont pas limités aux activités institutionnelles à caractère islamique : services sociaux, bibliothèques, ventes de livres, universités, construction de mosquées, collecte d'aumônes, etc. Cette hégémonie s'est traduite par le terrain fertile sur lequel ces activités se sont déroulées, c'est-à-dire l'accueil populaire dont elles ont bénéficié. Elles se sont nourries, en fait, d'une série de dispositions idéologiques : le regain de l'identité religieuse se greffait sur l'identité nationale palestinienne ; la référence à la religion occupait une place plus vaste qu'auparavant. Le mariage des deux identités, nationale et religieuse, a conféré à l'Intifada un caractère particulier. Quant à la référence religieuse, un (..) sondage du début des années soixante-dix, indique que 55 % des Palestiniens des Territoires occu-

12) Ibidem.

13) Dallal Bizri, "Parole libanaise de la langue Islamiste", dans Le Liban d'Aujourd'hui, éd. CNRS, Paris, 1992.

14) Le mouvement islamique en Cisjordanie et à Gaza, op. cit.

Page 24

pés considèraient que la religion doit faire partie de la vie sociale, (...) 76 % d'entre eux que l'Islam est leur cadre de référence et que 26,5 % d'entre eux souhaitaient un régime basé sur la loi islamique, la Charia.

L'Intifada

Avant d'aborder l'Intifada en tant quecatalyseur de la résurgence des intégristes, deux mises au point me semblent nécessaires. La première, c'est que contrairement à ce que l'on a pu prétendre par la suite, l'Intifada a débuté par des voies et des expressions (...) purement intérieures. Ni l'OLP, ni les régimes arabes ou islamiques candidats au soutien des Palestiniens n'ont été à l'initiative de l'Intifada : celle-ci a surgi du plus profond du peuple palestinien, parfois avec une spontanéité stupéfiante dont témoigne l'audace extrême des premiers manifestants. Un écrivain israélien a décrit cette témérité : « Les manifestants, nullement apeurés par les coups de feu, attaquent avec ardeur les véhicules blindés et essayent d'arracher aux soldats leurs armes » (15).

Ceci nous amène à la deuxième caractéristique de l'Intifada : elle a fait exploser un désespoir politique et social longtemps différé par les Palestiniens des Territoires occupés (...). La part politique de ce désespoir est liée aux échecs de l'OLP, qui représente la "direction de l'extérieur". Las de compter sur elle, les Palestiniens de l'intérieur (...) ont pris l'initiative entre leurs mains. Quant à la part sociale du désespoir (...), elle trouve son expression dans les couches sociales qui ont dessiné le premier visage de l'Intifada : les miséreux des camps de réfugiés, ceux de Gaza surtout, et en particulier le camp de Jebaliya (16). Leur premier cri, comme celui de tous ceux qui les suivirent fut : « Pourquoi ne nous laissez-vous pas faire ? Nous préférons la mort ! »

Il peut paraître paradoxal que la spontanéité et le désespoir qui déclenchèrent les premières étincelles de l'Intifada, aient imprimé à l'Intifada son cachet national palestinien et rendu inévitable la "palestinisation" des Frères musulmans. Paradoxal, car les Frères sont un mouvement dont le discours englobe la totalité de l'Oumma (17), et parce que l'Intifada apparaît de l'extérieur comme nationaliste. Cependant la réalité est tout autre : le palestino-centrisme est devenu progressivement le cadre dominant toutes les démarches politiques. Tous les courants politiques, y compris les intégristes au discours universaliste, s'y sont conformés, dans leur appréhension des problèmes et dans leur conception de l'action, faute de quoi ils n'auraient pu encadrer le mouvement.

En ce qui concerne l'Intifada et tout ce qui s'y rapporte, je m'arrêterai à deux indices prouvant que les intégristes s'y réfèrent. Le premier est que Hamas affirme dans sa Charte fondamentale s'opposer à toute les initiatives et solutions pacifiques visant à résoudre la question palestinienne, ainsi qu'aux conférences internationales, celles-ci ne pouvant répondre aux revendications ni restituer les droits spoliés. Le mouvement intégriste pose des conditions (...) à une collaboration positive avec l'OLP, comme le refus des résolutions 181 (1947), 242 (1967), et 338 (1973) du conseil de sécurité de l'ONU, et la reconfirmation de l'option militaire, ainsi que l'exigence que Hamas obtienne 40 à 50 % des sièges au sein du Conseil national palestinien. Je cite ces positions pour les comparer à d'autres, propres aux Frères égyptiens qui ont précédemment constitué la direction idéologique, politique et quasi-organisationnelle de l'ensemble des Frères arabes et musulmans. Aujourd'hui, les Frères égyptiens ont des positions publiques sur la question palestinienne (...) divergentes de celles de leurs homonymes palestiniens. Ils ont une attitude positive face aux solutions pacifiques, et à l'égard des Etats-Unis et de leur rôle dans la région. Ils soutiennent la création d'un Etat palestinien sur toute parcelle de territoire. Avec l'OLP et Arafat, contre lesquels Hamas mène une lutte ressemblant à une lutte pour le pouvoir, les Frères égyptiens entretiennent de bons rapports : ils reconnaissent l'OLP comme la direction de la lutte palestinienne et ont organisé en sa faveur une campagne de solidarité matérielle pendant l'hiver 1988.

Cercles et patrie

Le second indice qui atteste de la primauté de l'axe palestinien, celui que je considère comme le plus important, tient à la conception qu'a Hamas des "cercles" et du "patriotisme". Le mouvement intégriste dit dans sa Charte que « la libération de la Palestine concerne trois cercles : (...) palestinien, arabe et islamique. Chacun a un rôle à jouer dans la lutte contre le sio-

Dans certaines des publications politiques de Hamas, on peut même lire que les Palestiniens représentent l'avant-garde de la lutte anti-sioniste. Cette commutation des cercles contredit ce que prônait Hassan El Banna dans sa théorie célèbre, qui faisait de l'Egypte, premier cercle ou maillon principal, le "concept-règle" qui en faisait la direction du monde islamique. Partant,

El Banna considérait que la première étape consistait à édifier un Etat islamique en Egypte « qui unifie la voix des arabes, travaille pour leur bien, protège les musulmans de la terre entière de toute agression et propage la parole de Dieu et son message » (17).

Quant au patriotisme, pour Hamas, il est une partie de la doctrine religieuse, alors que cette doctrine incorporait, selon El Banna, le contenu le plus profond et le plus stable du patriotisme et ne saurait permettre que celui-ci se réalise à ses dépens. Je pourrais aussi comparer les concepts de cercles et de patriotisme chez Hamas et dans l'héritage de Seyyid Qotb. Ce dernier a récusé la question de l'appartenance nationale et l'a considérée comme un blasphème relevant de l'idéologie de (...) la Jahiliyya, ennemie de l'Islam.

La réponse à la question initiale mène à une série d'autres interrogations, qui ne concernent pas seulement le domaine palestinien.

La lutte sanglante entre Nasser et les Frères était-elle inéluctable ? S'inscrivaitelle dans un cours historique nécessaire ? Etait-il possible de l'éviter ? Et, partant, la responsabilité en incombe-t-elle entièrement à Nasser ou (...) aux Frères également, ou encore à l'héritage culturel et social qu'il faut encore et encore étudier de près ?

Si la résurgence de l'intégrisme s'incrit dans une alternance entre leur hégémonie et celle des autres courants, (...) la troisième vague hégémonique, qui verra le jour après celle des intégristes, sera-t-elle un mélange des deux précédentes ? Ou autre chose dont nous ne connaissons pour l'instant qu'une partie minime ?

Le palestino-centrisme résoudra-t-il la question de l'alternance à l'hégémonie (et peut-être bien au pouvoir), ou bien l'exacerbera-t-elle et marquera les courants intégristes des limites de ses conflits et de leurs perspectives, pour nous ramener encore à la dimension nationaliste, mais sous d'autres formes ?

En l'absence d'un pôle islamique unique, avec la présence de centres liés à des régimes aux orientations différentes, les mouvements intégristes auront-ils besoin de forger des alliances qui modifieront leur caractère islamo-politique ou bien rétrograderont-ils et abandonnerontils leur nouvelle combativité ?

Beyrouth, janvier 1993

15) Ze'ev Schiff et Ehud Ya'ari,Intifada, 1991.

16) C'est du camp de Jebaliya, qu'est partie l'Intifada, le 8 décembre 1987.

17) L'entité supra-nationale, supra-étatique et supra-ethnique que veulent construire les intégristes. Elle rassemblerait tous les musulmans.

18) Lettres d'Hassan El Banna, Beyrouth, 1984.

Une erreur sur cette page ?