Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

Faillite et fin de règne

· Inprecor n° 366, février 1993 · p. 7-9 · 2 765 mots

France Écologie Europe

Les élections législatives du 21 mars prochain inaugureront à n'en point douter une nouvelle donne de la vie politique française. D'ores et déjà, la victoire de la droite semble plus que probable. Les spéculations portent sur son ampleur plutôt que sur sa vraisemblance. A la différence de celle de 1986, la défaite annoncée de la gauche en général et du Parti socialiste en particulier clôt une époque. En l'emportant en 1981 sous la bannière du changement, cette gauche annonçait son désir de durer et de ne pas se contenter d'un passage éphémère aux affaires. Daniel BENSAID

P ari tenu. Le bail a été de pra-

tiquement douze ans. L'épreuve du temps n'en éclaire que plus crûment le bilan. Que reste-t-il des grandes promesses ? Les caciques roses ne cessent d'énumérer : l'abolition de la peine de mort, les lois Auroux, la retraite à soixante ans, la décentralisation... Mais la décentralisation a surtout décentralisé la corruption. Les lois Auroux, censées élargir la démocratie dans l'entreprise, ne pèsent pas lourd face à la montée du chômage et des inégalités. La retraite à soixante ans est d'ores et déjà en sursis précaire. Il ne reste guère que l'abolition de la peine de mort et... l'abolition de la peine de mort !

C'est tout de même peu pour contrebalancer le bilan catastrophique de l'emploi, la réapparition de la misère urbaine, la montée du racisme et de la xénophobie, l'affaire du sang contaminé, et la morne litanie des scandales. La débâcle morale de la gauche est à peu près totale. Et profonde, car il ne s'agit pas de ces défaites honorables subies à l'issue d'un combat acharné, mais d'une défaite de l'intérieur, par reniement et renoncement, par ralliement aux valeurs de l'adversaire, de ces défaites qui rongent et démoralisent dura-

FRANCE

ASSEMOLTE NATIONALE

ILANTE blement. Bref, champion du franc fort et chantre de la bourse, le gouvernement socialiste s'est voulu plus performant que la droite dans la bonne gestion du capital. Cette conversion spectaculaire à un libéralisme tempéré ne manifeste pas la veulerie ordinaire de réformistes sans réformes. Elle souligne plus profondément l'épuisement d'un projet social-démocrate associé à l'administration de l'Etat-providence et aux mécanismes représentatifs qui lui sont liés.

Le "tournant réaliste"

Tel est bien le problème principal, au delà des péripéties électorales. Ce qu'on a appelé le tournant réaliste de 1982-83, lorsque le gouvernement s'est plié aux contraintes de la récession internationale, renonçant aux priorités sociales proclamées et notamment à la défense de l'emploi, n'était pas une simple capitulation conjoncturelle mais plus fondamentalement le constat que les politiques keynésiennes traditionnelles perdaient leur efficacité relative dans une économie plus fortement internationalisée. A moins bien sûr de les radicaliser dans le sens d'un contrôle rigoureux des prix, d'un blocage des cola

MAASTRiCHT

licenciements, et d'une logique de rupture avec les contraintes du marché ! La voie des réformes, même modestes, était de plus en plus étroite, en attendant de redéployer à un niveau supérieur (en l'occurence européen) les instruments d'un interventionnisme éclairé. Ce n'est donc pas par hasard si l'activisme bruxellois de Delors s'est manifesté dès 1984-85 en lien direct avec le "tournant" de 83 (1).

Presque dix ans plus tard, le cadre politique et institutionnel d'un néo-keynésianisme communautaire n'existe toujours pas. Les difficultés de financement du projet de relance européen et les déboires du Système monétaire européen (SME) ne vont pas dans ce sens. Ce que le jargon journalistique désigne comme crise morale ou crise du politique (mêlant la corruption des appareils d'Etat et les phénomènes d'abstentionnisme électoral) est en réalité en rapport direct avec cet épuisement des politiques redistributives mises en place depuis la guerre et du compromis social de fait qui en résultait. La légitimité du système de représentation parlementaire (avec, selon les pays, le rôle central d'un puissant parti réformiste social-démocrate ou stali-

1) C'est dans cette logique que s'inscrit la relance du projet européen par Delors en 1985.

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nien), la complémentarité entre cette représentation et un mouvement syndical revendicatif, l'attachement social et électoral de secteurs majoritaires du prolétariat à ces organisations tant bien que mal garantes de leurs conquêtes, tout cela avait une certaine cohérence.

Eclatement tous azimuths

Dès lors que, sous la pression des restructurations et des délocalisations, c'est la tendance à la fragmentation, le creusement des inégalités, et la segmentation de la force de travail qui l'emportent, rien d'étonnant à ce que s'ensuive une crise généralisée du système de représentation, une désaffection envers des appareils traditionnels de plus en plus incapables de jouer leur rôle, la recherche de formes catégorielles d'expression, l'éclatement même des comportements électoraux. Cette mue est profonde. Elle est durable. Elle est sans issue immédiate. On peut en effet estimer que c'est un système d'équilibre (ou un mode de régulation) qui est périmé, mais on n'aperçoit pas pour autant un système cohérent alternatif. Les élucubrations sur un nouveau modèle de société duale ou des deux-tiers, fondé sur une production et une consommation fortement différenciées, outre qu'elles demeurent largement de l'ordre de la projection, suffisent à indiquer qu'il en résulterait une rude épreuve pour la démocratie représentative elle-même : comment concilier une société de plus en plus inégalitaire avec l'égalité civique et juridique formelles ?

Ce malaise est d'ailleurs à la racine des phénomènes sécuritaires et des paniques identitaires dont se nourrissent les nouveaux mouvements d'extrême-droite. Par delà la variété de leurs manifestations et les fluctuations de leurs scores électoraux, il s'agit d'une réalité hélas tenace. Car les droites traditionnelles, avec en France les variantes libérale et gaulliste, subissent un ébranlement symétrique à celui de la social-démocratie pour des raisons analogues. Elles aussi, qu'il s'agisse du gaullisme historique en France ou de la Démocratie chrétienne en Italie, avaient établi avec leur électorat un rapport clientélaire nourri par la croissance de l'après-guerre. Déjà, les dirigeants éclairés de cette droite comprennent qu'ils ont joué les apprentis sorciers en appuyant un libéralisme débridé et en vantant les vertus du reaganisme et du thatchérisme. Le résultat est économiquement désastreux, socialement coûteux, et politiquement inquiétant. Un espace s'est ouvert pour une droite populiste, et il ne manquerait pas de sel, si chômage est disponible. Montpellier, Lyon, Paris, etc.

de perspectives et d'unité. • D. B. la situation n'était si dramatique, de voir les zélés libéraux d'hier, Madelin (3) inclus, se faire aujourd'hui les défenseurs d'une réhabilitation urgente de l'Etat et de son intervention nécessaire.

Hospice contre hôpital

Tel est bien en effet le paradoxe explosif de la situation. Face à une gauche défaite, qui n'est plus la gauche, qui n'a plus ni projet ni identité clairs, la droite mal unie tremble devant sa probable victoire. La perspective d'avoir à gérer un chômage galopant, dans un contexte international plus qu'incertain, n'a rien pour elle de très rassurant. D'autant qu'à l'épuisement de sa forme de domination relativement efficace depuis un demi-siècle s'ajoute une crise de leadership international. Depuis la dislocation de l'URSS, les Etats-Unis n'ont perdu aucune occasion, la plus évidente étant la guerre du Golfe, de réaffirmer leur hégémonie diplomatico-militaire dans le monde.

Mais ce rôle n'en est que plus contrasté par rapport à leur affaiblissement économique et à la perpétuation des désordres monétaires. Il n'existe pas de puissance dominante, à la fois militairement et économiquement, en situation de remplir les fonctions tenues naguère par l'Angleterre puis par les Etats-Unis. Cette déstabilisation du leadership international ne fait qu'aggraver l'instabilité des classes dominantes dans leurs pays respectifs.

A gauche vraiment!

La Ligue communiste révolutionnaire a décidé de participer à cette campagne électorale en présentant et soutenant environ 75 candidat(e)s sous le sigle "A Gauche Vraiment" et sur la base de sa propre plateforme. Une brochure d'arguments et de propositions sur l'emploi et le

En même temps, la LCR a souscrit avec d'autres partenaires (dissidents du parti communiste et du parti socialiste notamment) un "Engagement pour changer à gauche". Les signataires de cet accord ont pris acte des convergences et de l'action commune qui ont été possibles à l'occasion d'événements majeurs comme la guerre du Golfe ou la ratification référendaire du Traité de Maastricht, ainsi que sur la nécessité d'une riposte à la montée du racisme et du fascisme. Il ne s'agit évidemment pas d'une sorte de programme commun ni des contours d'une nouvelle organisation, mais de la traduction réaliste des collaborations possibles et de leurs limites. Ainsi, sans toujours pouvoir éviter la concurrence, les candidats se référant à cet engagement, s'efforceront autant que possible d'éviter de se concurrencer et de s'apporter un soutien réciproque. Il ne faudrait pas que la compétition électorale ne détruise la dynamique unitaire qui s'est esquissée et que les polémiques de circonstance n'obscurcissent les enjeux de fond. C'est pourquoi, avant l'ouverture de la campagne officielle, une tournée de réunions débats est organisée par les signataires de l'appel national à Marseille,

Ils devraient permettre de discuter sur le fond des réponses des uns et des autres aux problèmes les plus urgents, et d'explorer, par delà l'échéance électorale, les possibilités d'action commune sur l'emploi, l'Europe ou la protection sociale, afin de se tourner vers les autres forces du mouvement ouvrier et écologiste, vers les organisations syndicales et associatives, qui se retrouveront à la fin mars face à de nouvelles menaces, avec un besoin accru

Dans ce contexte, la précampagne électorale prend l'allure d'une guerre en dentelles, faite de marches et contremarches, escarmouches et esquives, temporisations et tergiversations. Devant la gravité de la situation, on aurait pu s'attendre à ce que les grandes forces en présence se prononcent clairement sur les questions les plus brûlantes, telles que l'emploi, la protection sociale, l'avenir de l'Europe, ou la crise yougoslave. Mais chacun de ces dossiers divise aussi bien la droite que la gauche. Le débat se cristallise sur l'inépuisable sujet de la cohabitation, ou sur les projets présidentiels de réforme institutionnelle.

Tactiquement, ces joutes ne sont pas sans enjeux. François Mitterrand peut en effet tirer parti d'une situation sociale et économique plus que difficile pour un gouvernement de droite et du nécessaire réaménagement constitutionnel pour débloquer le système des partis et redessiner le paysage avant les présidentielles de

1995. Il n'en demeure pas moins que les allusions aux menus plaisirs de la cohabitation apparaissent dérisoirement politiciennes au regard des urgences. L'exaspération gronde. Mais, sous le poids du chômage, sur fond de guerre balkanique, et en l'absence de solution politique de rechange, elle demeure pour l'instant impuissante.

Electoralement, cette impasse peut

2) Voir Inprecor n° 365 du 18 décembre 1992.

3) De FU.D.F. Partisan d'une politique de "relance" de la dévaluation du franc.

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profiter aux formations qui paraissent échapper à l'échiquier traditionnel, et en particulier à la coalition écologiste. Le Front National (FN), qui avait atteint la barre des 14% semble en effet marquer le pas. Aux élections régionales et cantonales de 1992, il n'a pas atteint les résultats qu'il espérait. Les commentateurs se sont empressés d'y voir le signe d'un déclin. Le fait est que le parti de Le Pen a construit son image sur la vitesse : montée irrésistible, assaut de régions ou municipalités, campagnes à la hussarde... (4). L'électeur risque d'en déduire que qui n'avance pas recule. Le fait est que depuis une année, le FN a des difficultés à trouver un second souffle. Il a fait une campagne plutôt discrète sur Maastricht. Après avoir bénéficié d'une promotion médiatique calculée, il est aujourd'hui plutôt marginalisé par les médias. Mais surtout, la droite traditionnelle avec les initiatives d'un de Villiers (5) ou l'activisme populiste du tandem Pasqua-Seguin (6) lui dispute âprement thèmes et clientèle. PLANTE Il ne faut pas oublier cependant que l'échec électoral était relatif à ses ambitions affichées : en même temps qu'il plafonnait ou se tassait dans ses régions phares du Sud, le FN homogénéisait dangereusement sa présence et atteignait en particulier des scores inquiétants dans la région parisienne.

Du neuf avec du vieux

C'est cependant la coalition écologiste (entre le parti Vert d' Antoine Waechter et Dominique Voynet et le mouvement Génération écologie (GE) lancé il y a un an par l'ex-ministre de l'environnement Brice Lalonde) qui devrait tirer les marrons du feu en termes de suffrages (aujourd"hui 17% dans les sondages). Le système électoral ne lui permet en revanche d'espérer qu'une poignée d'élus. Cette situation insolite peut en faire le principal vainqueur aux poings des élections, sans avoir à assumer immédiatement les périlleuses responsabilités qui en découlent. En effet, cette coalition n'est pas moins divisée sur les grandes questions d'avenir que la gauche ou la droite traditionnelle, non seulement entre les grandes familles que sont les Verts et GE, mais au sein de chacune des composantes. Or, il s'agit pratiquement de la première force dont l'essor électoral est aussi directement lié à un phénomène médiatique et aussi disproportionné à une assise militante ou même notabiliaire rachitique. Brice Lalonde annonce ouvertement son intention de contribuer à une alliance moderniste (ou démocrate) entre centristes, écologistes et socialistes éclairés. Par delà l'intention proclamée de faire de la politique autrement, les deux partenaires sont LA FRANCE !! AU SECOURS!!!

}(LES TOGOLAiS! AH! J'AI EU PEUR !! J'AI CRU QUE CETAIT LES CROATES !!! d'ores et déjà enlisés dans les jeux politiciens les plus traditionnels et les plus douteux.

Plus généralement, l'émiettement du paysage électoral et le fait que près de 40% d'électeurs risquent de se voir privés de représentation parlementaire par le système uninominal à deux tours, ne fera que renforcer le discours présidentiel sur la nécessité d'une réforme institutionnelle qui divise profondément la droite. Cette réforme pourrait aussi être l'occasion d'une refonte parachevant le dessein mitterrandiste. L'ancien dirigeant socialiste et ministre de l'éducation Alain Savary disait ironiquement que François Mitterrand est un homme honnête : il rendrait le Parti socialiste dans l'état où il l'avait trouvé (c'est-à-dire réduit à une peau de chagrin). C'est en bonne voie. Plus précisément, Mitterrand semble se désintéresser aujourd'hui de l'avenir de ce parti en tant que Parti social-démocrate classique et encourager la multiplication des inititatives charnières ou des passerelles au nom de la "société civile" (apparition de GE, promotion de Bernard Kouchner (7), extension de l'Energie-Sud de Bernard Tapie (8) en Energie France). Ainsi émergent les composantes d'une éventuelle coalition ou formation démocrate autour d'un noyau issu de l'actuel PS.

Il y a pourtant encore loin de la coupe aux lèvres. Et du discours au contenu. Une fois disparu l'alibi du péril rouge à l'Est, une fois ruiné le mirage libéral des années

80, une fois abandonné le réformisme social-démocrate de 1981, l'heure est venue de faire des choix de fond. Les vœux présidentiels ont donné le ton pour les prochains mois. Résigné à la fatalité d'un retour de la droite, le président a pris la posture du gardien et garant des droits sociaux. Or, la marge est de plus en plus étroite.

La barre des 3 millions de chômeurs officiels est désormais franchie et les charrettes de licenciements annoncées font craindre, pour peu que la récession se prolonge, une nouvelle envolée en 1993, avec un effet désastreux sur la jeunesse. Tout le reste en découle : pauvreté, sans logis, insécurité, racisme, malaise des banlieues, déficit de l'assurance chômage. Tous les expédients, en termes de stages, petits boulots, précarité ont été utlisés. De nouvelles mesures ne pourraient avoir qu'un effet marginal.

Avec son parler net, Bernard

Tapie l'a d'ailleurs déclaré à la télévision :

au niveau des mesures gouvernementales tout a été tenté, il ne resterait plus qu'à miser sur l'imagination et la bonne volonté de tous les partenaires... La droite se trouve dans la même impasse.

Le discours de Balladur (9) tourne à vide comme celui de Bérégovoy (10) :

pour créer des emplois, il faut de la croissance ; pour encourager les investissements, il faut réduire la charge des entreprises ; mais comment le faire, sans creuser les déficits budgétaires et entamer la protection sociale ? Clinton n'est pas encore installé à la Maison Blanche qu'il a déjà remisé ses promesses fiscales.

Paris, 18 janvier 1992

4) Voir Inprecor n° 353 du 22 mai 1992.

5) De rUDF

6) Charles Pasqua et Philippe Seguin, ancien ministre des affaires sociales dans le gouvernement Chirac entre

1986 et 1988, se sont opposés à la position officielle du

RPR de soutien au traité de Maastricht et ont organisé le

Rassemblement pour le non

7) Ministre de la santé.

8) Entrepreneur détaché de la droite, démissionné de son portefeuille pour scandale, puis reconduit dans ses fonctions de ministre de la ville le 24 décembre 1992 par le même gouvernement.

9) Ex-ministre des finances dans le gouvernement

Chirac en 1986-88, pressenti par le patronat à égalité avec

Barre pour occuper le poste de futur premier ministre

10) Ministre socialiste de l'économie et des finances, puis premier ministre.

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