Après les manifestations antiracistes massives auxquelles plusieurs millions de personnes ont participé, le débat sur le racisme en Allemagne a été marqué par deux événements. Le premier est l'accord entre les principaux partis politiques, le Parti social-démocrate (SPD), les Libéraux (FDP) et la Démocratie chrétienne (CDU), sur les restrictions au droit d'asile. Le second a été le meurtre de trois immigrés, dans un incendie volontaire perpétré par les fascistes, à Mölln dans le land de Schleswig-Holstein, le 23 novembre 1992. Ironie du sort, cette attaque a eu un effet décisif sur l'opinion publique allemande. David MÜLLER
Yes incendies criminels et les
L
meurtres reposent crûment la question des racines de cette vague raciste. Des facteurs immédiats et à plus long terme opèrent simultanément.
Le racisme existe dans tous les Etats impérialistes. La discrimination économique et politique contre les ressortissants du "Tiers Monde" se reflète de façon déformée dans la conscience de la population. Le racisme en Allemagne a deux caractéristiques particulières. La citoyenneté allemande est fondamentalement liée à 1'"'appartenance à la race". Tout habitant de l'ex-URSS pouvant prouver qu'il a des origines allemandes peut devenir citoyen allemand dès son arrivée en Allemagne — alors que ce n'est pas le cas, par exemple, d'un immigré turc qui a vécu en Allemagne pendant plusieurs années.
Le fait que les syndicats allemands et le parti ouvrier de masse qu'est le SPD, n'adhèrent plus, ne serait-ce que verbalement, à une perspective socialiste, pèse aussi. Dans l'ancienne RDA, l'expérience du stalinisme est un facteur supplémentaire. La conscience moyenne des travailleurs organisés ne peut même plus être qualifiée
• ALLEMAGNE de réformiste au sens classique du terme. A une échelle de masse, elle est tout au plus démocratique. Il y a donc plus d'espace pour une perspective réactionnaire que
Ce contexte influe sur la composition sociale de l'extrême droite et des organisations fascistes. La base — et l'électorat — de l'Union du peuple allemand (Deutsche Volksunion, DVU) et des Républicains est encore majoritairement issue des classes moyennes. Par contre, le Parti national-démocratique, une organisation fasciste classique, compte 50 % d'ouvriers dans sa direction nationale et dans l'ancienne RDA, ses troupes de choc sont composées de jeunes travailleurs qualifiés. Des progrès au sein de la classe ouvrière ne sont pas exclus. Les nazis ne sont plus aujourd'hui en majorité des "déclassés"
Les militants nazis ont réussi à instaurer une atmosphère raciste, par la terreur directe — jouant ainsi le rôle d'une avant-garde réactionnaire. Ils ne sont parvenus à ce stade que grâce au gouvernement qui, depuis 1986, mène campagne contre les réfugiés, pour distraire l'attention de ses échecs et de la régression sociale. De plus, l'échec de la grève des fonctionnaires de 1992, a fait perdre une occasion de construire une opposition à la dégradation sociale et à la baisse des salaires.
Les sociaux-démocrates n'ont rien fait non plus pour défendre les réfugiés. Pire, ils ont cédé à la pression de la droite, et, malgré leur déclarations initiales, ils se sont montrés prêts à soutenir l'initiative gouvernementale de restriction du droit d'asile. L'accord du 7 décembre 1992 a été précédé de la résolution du congrès du SPD, des 14 et 15 novembre, autorisant le parti à soutenir la modification de la Constitution.
A la veille du congrès, la base du SPD pouvait encore la rejeter. Mais la direction du SPD est parvenue, à l'issue de deux semaines de manœuvres, à s'assurer d'une forte majorité, lors du congrès extraordinai-
Klose, le dirigeant de la faction parliamentaire, avait préalablement laissé entendre que, tout en négociant la question du droit d'asile avec le gouvernement, les députés sociaux-démocrates tiendraient compte de la décision du congrès. Engholm, le porte-parole du parti, a tenté d'amadouer la base par une rhétorique antifasciste lors du discours d'ouverture, mais n'a pas évoqué la question "secondaire" de la modification de la constitution. La gauche du SPD, quant à elle, n'a que peu
L'adoption des modifications de l'article 16 de la Constitution sur le droit d'asile et les lois qui en découlent aboutissent à la remise en cause du droit d'asile(1). Ce compromis passé entre les partis a porté un coup aux mobilisations antiracistes, dont la revendication centrale était le maintien du droit d'asile. Plus de 150 000 personnes ont manifesté autour du lieu de réunion du congrès extraordinaire du SPD le 14 novembre, contre la direction du SPD ! La coalition à l'initiative de la manifestation allait des autonomes anarchistes à Jusos (l'organization de jeunesse du SPD). La gauche et des jeunes scolarisés ont formé le gros de la manifestation.
Mais l'opinion publique a été plus marquée par les meurtres de Mölln que par des manifestations antiracistes. Pour la première fois, les victimes étaient des travailleurs immigrés qui, à la différence des réfugiés,
1) Sur la remise en cause du droit d'asile, voir Inprecor,
ont un réel poids social et une expérience politique commune, même si elle est limitée. De plus, alors que le capital a intérêt à utiliser les demandeurs d'asile comme des boucs émissaires, il maintient les immigrés comme groupe de travailleurs ayant peu de droits. Les patrons ne tiennent pas à subir une hémorragie de cette main d'œuvre.
C'est ainsi que la société Opel, dont un tiers des employés sont des immigrés, a fait l'éloge de "la tolérance et le bon voisinage". La peur d'une radicalisation des travailleurs immigrés a aussi pesé ; ils ont déjà montré qu'ils étaient la frange la plus militante et consciente de la classe ouvrière en Allemagne. Il y a un consensus plus large contre la terreur qui frappe les travailleurs immigrés qu'autour de la défense
Le poids du réformisme
Les meurtres de Mölln ont suscité peur et colère chez les immigrés. Lors d'interviews, beaucoup ne se cantonnaient pas aux revendications défensives. Tandis que les plus âgés semblaient solliciter la protection de l'Etat, les jeunes parlaient souvent d'organiser l'autodéfense. Beaucoup ont formulé des exigences politiques et ont rendu la droite responsable de leur absence
Mais, l'émigration turco-kurde est hétérogène. Dans la jeunesse, une petite avant-garde, attirée par les autonomes et un "multi-culturalisme" modéré, défend son indépendance organisationnelle. Les plus "gauche" sont de jeunes Turcs qui ont entrepris des actions militantes contre les Nazis. Les immigrés les plus âgés votent pour les partis réformistes.
Dans la plupart des mouvements, y compris écologistes, les Verts exercent une influence plus idéologique qu'organisationnelle ; il en est autrement du mouvement antiraciste. Les listes liées aux Verts ont souvent obtenu les meilleurs scores aux élections des conseils d'immigrés — comme à Hanovre. Ces conseils sont élus par les immigrés au niveau local, mais n'ont pas de pouvoir de décision et peu d'immigrés participent au vote. Néanmoins, les Verts y ont acquis une influence de masse — à Berlin, par exemple — et peuvent mobiliser.
Les premiers signes du rôle de détonateur que les travailleurs immigrés peuvent jouer dans la classe ouvrière sont déjà perceptibles : des grèves symboliques ont eu lieu dans plusieurs entreprises — quelquefois avec le soutien du patronat.
Des appels ambitieux et des actions tournantes ont été lancés dans les entreprises. Ces initiatives ont conflué lors de la manifestation du comité des délégués syndicaux de l'entreprise Hörsh à Dortmund et de l'Initiative du mouvement des syndicalistes contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples. La réunion a rassemblé une centaine de permanents syndicaux, surtout de le syndicat de la métallurgie, IG-Metall. Ils ont appellé la direction de la confédération syndicale DGB et les syndicats de branches à organiser une journée d'action antiraciste le 29 janvier 1993, y compris dans les usines. Une campagne pour une grève générale le 3 mai a été lancée, et une coordination permanente mise
Mölln a changé les mentalités — un sentiment prévaut dans la population contre la terreur raciste, mais pas contre toutes les formes de racisme — et a suscité un début de mobilisation des immigrés. Les mobilisations ont pris une forme à la fois nouvelle et problématique. Ces dernières semaines, plus d'un million de personnes ont participé aux "lignes de lumière" dans toutes les grandes villes. Les gens y portent des bougies pendant une demi-heure, parfois en silence, comme à Munich, ou en écoutant la lecture de la Bible ou d'histoires, comme
Les "lignes de lumière" ont été surtout organisées par des forces politiques bourgeoises, incluant Bild, journal qui attaque violemment les réfugiés depuis des années. Elles reflètent un évolution notable dans l'opinion, mais serviront aussi à canaliser et à restreindre les possibilités d'une activité antiraciste plus profonde. Une "ligne de lumière" n'est pas l'expérience collective de la manifestation ; les gens restent seuls ou en petits groupes, sans avoir le sentiment de participer à une action visant un objectif précis. Les organisateurs font souvent une vertu du caractère "apolitique" des ces actions, l'antiracisme étant réduit à l'expression de sentiments.
Pourtant, la gauche a souvent été à l'initiative de distributions de tracts exigeant l'égalité des droits et dénonçant le compromis sur le droit d'asile, comme à Hanovre, avec les Verts, et à Munich, avec le comité antifasciste local. Ces actions ont
Récemment, les organisations réformistes se sont impliquées dans la mobilisation. Au début, les manifestations rassemblaient des jeunes scolarisés que les réfor mistes n'influencent guère. On ne peut pas en dire autant des immigrés. Les quelques Verts présents représentant les conseils d'immigrés sont perçus par ces derniers comme des représentants conséquents de leurs intérêts. Le SPD est implanté chez les immigrés à travers les syndicats, qui veillent aux pressions de leurs bases turques et kurdes.
Les organisations réformistes ont inlassablement mobilisé, et cela ne les a pas génées beaucoup de ne pas adopter un profil antiraciste conséquent. Il est positif que les réformistes soutiennent et s'investissent dans les mobilisations, et inévitable et opportun que les immigrés reçoivent leur soutien. Ces dernières années, l'influence des révolutionnaires a constamment diminué et il ne faut pas rejeter les occasions
Mais l'orientation des réformistes est problématique. Ils exigent que les Nazis soient interdits par l'Etat ; cette ligne courtcircuite la revendication massivement exprimée de l'autodéfense. D'autre part, ils ne soutiendront pas les tentatives de lier revendications antiracistes et revendication
Malgré l'ampleur de la mobilisation, celle-ci reste ponctuelle. Quelques groupes se sont formés mais ils sont faibles. Une poignée de coordinations au niveau local rassemble les groupes de gauche traditionnels — les restes du Parti communiste, la gauche des Verts, les autonomes et les petits groupes communistes — et des militants dans la jeunesse lycéenne. Les universités connaissent une activité moindre que durant la guerre du Golfe.
Il y a un besoin urgent de constituer une coordination nationale des militants, car seules les forces réformistes et bourgeoises sont organisées nationalement. A gauche, le courant dominant du mouvement antifasciste est constitué par les autonomes, qui sont opposés à une structuration
L'objectif des révolutionnaires est la construction d'un front unique. Il faut dépasser le stade de la propagande pour agir concrètement :
• Mettre en place des organisations de masse rassemblant dans l'action tous les anti-racistes. Actions et mobilisations seront indispensables pour assurer la sécurité physique des immigrés et des réfugiés. Il faut s'orienter vers l'autodéfense, plutôt que de solliciter l'Etat.
• Il faut coordonner les forces radicales — ce qui inclut des secteurs de l'immigration et des autonomes — autour d'une ligne de défense du front unique des travailleurs, des immigrés, des réfugiés et d'autres organisations progressistes.
Enfin, il incombe aux révolutionnaires de dénoncer les causes sociales du racisme et de lier le mouvement antiraciste aux autres mouvements sociaux.
Hanovre, le 19 janvier 1993