Quelle est votre attitude face à la Révolution d'octobre 1917 en
Russie et quel a été son impact dans votre vie ? Quelles en étaient les potentialités et pourquoi celles-ci ne se sont-elles pas réalisées ?
Quelle est la réalité de cette révolution aujourd'hui ?
Telles sont les questions qui ont été posées à Gregor Gysi, le dirigeant du PDS allemand (le successeur de l'ex-Parti communiste de RDA), à
Ernest Mandel, le théoricien marxiste révolutionnaire bien connu et à
Oskar Negt, intellectuel de la gauche socialiste, lors d'un débat organisé à l'université de Humboldt, à Berlin, à l'initiative de la revue
Inprekor paraissant en allemand.
DOCUMENT
Gregor Gysi : Un évènement historique suscite toujours a posteriori des sentiments complexes, surtout quand on l'approche de façon émotionnelle. Néanmoins, j'approuve entièrement les paroles de Rosa Luxemburg lorsqu'elle disait, parlant de Lénine, Trotsky et des autres : « Ils ont été les seuls, jusqu'à présent, qui ont le droit de dire : "j'ai osé !"» Nous devons réapprendre à oser et à ne pas reculer, même si oser quelque chose ne semble pas payant.
Mon attitude face à cette question est double, cependant : ce qui m'intéresse dans la révolution d'Octobre, c'est sa promesse d'émancipation, et le fait que cette émancipation n'ait pas eu lieu. Alors que la révolution française a légué une série de catégories morales qui continueront encore à hanter le monde intellectuel pendant des décennies, je ne sais pas avec certitude, aujourd'hui, quelles seront, par exemple, les catégories morales léguées par la révolution d'Octobre.
Je crois aussi que cette révolution a favorisé une fausse approche de la question du pouvoir. Aujourd'hui, l'interprétation de la révolution d'Octobre est fournie par les vainqueurs : certains la présentent comme rien de plus qu'un coup d'Etat, oubliant les conditions d'existence concrètes du peuple de Russie à l'époque.
On ne peut jamais condamner moralement un peuple qui aspire à se libérer, car cela est un droit légitime, même si la tentative échoue.
Oskar Negt : La démocratie bourgeoise en Allemagne est aussi un évènement très tardif. Sa percée a pris des siècles. Les choses pourraient-elles aller
HIsTOIRE
Le legs d'octobre
plus vite lorsqu'on promet d'abolir le pouvoir de l'homme sur l'homme et de réaliser la démocratie socialiste ?
Ernest Mandel : Le camarade Gysi a dit que les tendances émancipatrices de la révolution d'Octobre ont partiellement échoué. Je ne dirais pas cela ainsi. Les développements en Union soviétique à partir de 1921, ou 1923 ou 1928, ne furent pas le produit de la révolution d'Octobre, mais le produit d'une contre-révolution que vous ne pouvez pas attribuer aux dirigeants de la révolution russe, comme vous ne pouvez pas attribuer à ceux qui ont fait la révolution française, les crimes des guerres napoléoniennes. Ceux qui ont fait la révolution d'Octobre, ont été tués par les chefs de cette contre-révolution. Il ne faut pas confondre les victimes et les bourreaux.
Gysi : Je n'ai pas dit pourquoi les tendances émancipatrices n'ont pas été réalisées. Selon Mandel, c'est à cause de la contre-révolution. Mais cette idée est trop simpliste, car pour pouvoir lancer leur attaque, les contre-révolutionnaires devaient eux-aussi avoir leurs racines dans le cadre créé par la révolution d'Octobre. Dans la période immédiatement post-révolutionnaire, au moins, cela était en rapport avec les structures de pouvoir qui étaient alors entre les mains d'individus sur lesquels il y avait peu de contrôle. La révolution d'Octobre fut une énorme occasion de redistribuer le pouvoir de manière radicalement différente, pour réaliser la décentralisation et une large participation du peuple. Rosa Luxemburg a abordé ce problème dans sa critique de la révolution d'Octobre, mais cette discussion est restée insuffisante, y compris au temps de Lénine.
Certes, un des problèmes est que la révolution demeura isolée en Russie, avec toutes les conséquences de ceci. Mais il faut aussi se demander à quel point la mission historique du féodalisme avait été achevée en Russie, s'il avait créé un niveau d'industrialisation rendant possible la révolution bourgeoise. Je me demande même si la promesse de la révolution d'Octobre était réalisable à ce stade et sous ces conditions, ou si, au contraire, son échec était inévitable.
Negt : Il ne faut pas oublier que Marx ne s'était jamais imaginé que le socialisme pourrait se construire à côté du capitalisme. Le socialisme était conçu comme devant sauver les résultats que le capitalisme risquait de détruire. Ce n'est qu'à partir d'un capitalisme en pleine maturité qu'un vrai progrès dans la direction de la démocratie socialiste pouvait avoir lieu. La démocratie socialiste devait comporter plus de démocratie, de critique et de participation publique, et pas moins. C'était si évident pour Marx qu'il ne pouvait même envisager la suppression de libertés publiques. Il reprocha même aux
sociaux-démocrates de la faire, par exemple quand ils pratiquaient la censure. Lénine se voulait l'héritier authentique de la théorie marxiste orthodoxe, en opposition à la Deuxième Internationale.
La révolution russe a été avant tout un produit de la première guerre mondiale. Elle incarnait l'aspiration populaire à mettre fin à la guerre. Pour cela, Lénine et Trotsky avaient formulé un programme pratique : "Paix immédiate ! Tout le pouvoir aux soviets ! La terre aux paysans !" Bref, un programme à la fois national et international.
Il s'agissait aussi d'un programme de démocratisation et de modernisation de la société russe, au sein de laquelle se renforçaient alors des tendances contraires à cette orientation, et enracinées dans l'arriération de la Russie. Le taylorisme a été adopté par nécessité, non par choix. Lénine insistait sur le fait que les sujets sociaux étaient dépourvus de l'esprit de travail que l'Europe avait mis quatre siècles à créer.
Cela signifiait que le Parti assumait des tâches fort différentes de celles d'un Parti socialiste normal : centre organisateur de la société, il remplissait une fonction de socialisation sur le plan de la discipline au travail. Le Parti assumait ainsi des charges trop lourdes, indépendamment des intentions de Lénine. Nous ne devrions sans doute pas analyser l'ascension de Staline comme une simple déviation fortuite de ce schéma de développement. La question de la dégénérescence stalinienne est plus complexe. Nous devons en clarifier les causes internes et en tirer des leçons. La liquidation de la participation publique et des syndicats indépendants qui sont des organisations sociales qui doivent aussi traiter avec l'Etat et ne sont seulement des "écoles du socialisme" — montre qu'il n'y avait pas de réel progrès sur ce plan, pas de "dépassement" dans le sens dialectique ; seul le moment négatif, la liquidation, a eu lieu.
Mandel : Je suis d'accord que la question du pouvoir est centrale pour juger du destin de la révolution russe. Mais j'en ai une approche différente.
La contribution majeure de Marx à la théorie révolutionnaire réside dans un concept central : la libération de la classe ouvrière ne pourra être l'œuvre que de la classe ouvrière elle-même. Nous devons lire "classe ouvrière" au sens littéral. A ceux qui disent « Oui, mais regardez cette classe ouvrière, cela lui prendra beaucoup de temps », ma réponse serait : « D'accord, alors il faudra du temps. Mais il n'y a pas d'autre voie. Remplacer la classer ouvrière par un autre sujet mène au désastre. »
Voici la leçon principale à dégager, non seulement de l'impasse historique du stalinisme et du post-stalinisme, mais aussi de celle de la social-démocratie. Staliniens, sociaux-démocrates et toutes sortes de dogmatiques et sectaires prétendent que les travailleurs ne sont pas capables de s'auto-émanciper, qu'ils sont arriérés, corrompus, déclassés, intégrés. Si cela était vrai, l'émancipation serait impossible. Ici, les détracteurs de la révolution d'Octobre ont un problème : les conditions en Russie n'étaient pas mûres. Mais qui a démarré la socialisation des entreprises ? Pas le Comité central en tous cas. Elle a été le fait des travailleurs, souvent contre la volonté de la direction du Parti. Que fallait-il faire alors ? Réprimer les travailleurs et les empêcher d'agir ? Voilà le choix qui était posé. L'aspect le plus positif du parti bolchevik démocratique des années 191720, c'est qu'il ne s'opposait pas à ces mouvements spontanés de la classe ouvrière. Trotsky avait prédit, dès 1906, ce qui correspond au bon sens : si les travailleurs sont maîtres de la rue, ils tenteront d'exprimer ce changement dans les rapports de force au sein des entreprises. C'est inévitable dans des conditions non Negt : Nous devrions rediscuter de la conception de la classe ouvrière en tant que sujet. Cette notion de sujet est idéaliste, et non pas matérialiste. C'est une notion transcendentale qui a déjà agi avant que les individus qui la composent agissent ! Nous ne devrions pas traiter les comités centraux ou les bureaux politiques comme des sujets transcendentaux. C'est une des leçons à retenir de la révolution d'Octobre. Je ne crois pas que cette révolution a montré l'unique voie menant à l'émancipation. Les résultats de la révolution française devraient être aussi reconsidérés. Cette révolution traita du problème des droits de Thomme, même si elle excluait alors un problème encore plus urgent pour nous, à savoir l'égalité sociale.
Certains résultats des révolutions politiques bourgeoises doivent être inclus dans les acquis émancipateurs de l'histoire, comme la décentralisation et la séparation des pouvoirs. Ceci comprend aussi l'indépendance des tribunaux.
De plus, on ne peut plus se baser sur un sujet qui, en outre, a autant changé. La classe ouvrière des années 1920 et celle d'aujourd'hui sont très différentes. Pour agir sur chacune, il faut tenir compte des milieux différents dans lesquels les travailleurs existent. On ne peut les influencer avec des sentiments révolutionnaires. On ne peut leur coller une identité qu'ils ne portent pas en eux-mêmes. Je pense que la raison décisive de l'échec des socialismes réellement existants tient à T'absence de sujet : je veux dire par là qu'une telle organisation de la société ne peut se concevoir à partir des seuls intérêts déjà émancipés, mais qu'elle doit s'efforcer d'organiser un processus d'éducation qui touche les intérêts encore aliénés. Participation devrait signifier pour nous que les gens apprennent à marcher sur leurs propres pieds, comme Rosa Luxemburg T'a écrit dans sa critique de la social-démocratie. Des processus d'auto-régulation sont indispensables. Je ne suis plus sûr que la forme parti soit adéquate pour cette fin. Peut-être faudrait-il des mouvements composites qui participeraient plus intensément à ce qui se passe dans la population, et aussi dans la classe ouvrière.
Mandel : La classe ouvrière comme sujet de l'histoire est une catégorie matérialiste, et non une catégorie philosophique. Elle a été définie — par Plékanov, Lénine, Luxemburg, Engels — comme ceux qui se trouvent soumis à la contrainte économique de vendre leur force de travail. Dans pratiquement toutes les sociétés industrialisées et semi-industrialisées, cette catégorie comprend l'écrasante majorité des économiquement actifs - dans certains pays plus de 90 %. Toute autre définition est idéaliste et conduit aux conclusions les plus étranges : c'est ainsi qu'à un moment donné les maoistes ont désigné la majorité de la classe ouvrière existante comme étant bourgeoise, arguant du fait que son mode de pensée était "bourgeois", et ont justifié de la sorte la répression de cette classe ouvrière en tant que répression de la bourgeoisie.
Je ne peux souscrire à ce genre de choses, et cela n'a rien à voir avec les sentiments révolutionnaires. Il est absolument incontestable qu'il y a de larges fissures dans la conscience de différentes couches au sein de la classe ouvrière. La conclusion stratégique qui en découle, c'est que la tâche principale des socialistes est de favoriser l'unité d'action des travailleurs. Si l'on y parvient, 99 % de ce qui est nécessaire aura été fait. *
Berlin, le 25 octobre 1992