La crise socio-économique croissante en Russie s'est développée suivant un nouveau scénario. On aurait pu s'attendre à ce que la chute de 30 à 40 % du niveau de vie de la majorité de la population — ceux qui vivent d'un salaire ou d'une pension de retraite — au cours des deux années passées, soit accueillie par un soulèvement de masse, la naissance d'un mouvement social actif et la recrudescence de l'auto-organisation des travailleurs. En vérité, la plupart des organisations révolutionnaires avait basé leur tactique sur cette hypothèse. Alexandre BOUZGALINE
Pourtant, la vie en a décidé
P autrement. d'abord, le mou-
vement ouvrier a eu du mal à opérer la transformation d'organes d'Etat en syndicats indépendants, tandis que les expériences naissantes d'autogestion locale et régionale s'effritent à peine écloses.
Ensuite, les organisations politiques démocratiques de gauche n'ont pas réussi à dépasser le stade de petits groupes de militants, en général plusieurs douzaines dans les grandes villes ; même dans les meilleures circonstances, ils recrutent leur base dans la masse amorphe et passive des membres de l'ancien Parti communiste. La gauche reste clivée selon une division permanente entre les courants anciennement "informels" (Parti du travail, socio-démocrates de gauche, Confédération anarchosyndicaliste, etc.) et des organisations qui tirent leur origine dans le Parti communiste d'Union soviétique (PCUS), telles que le Parti socialiste des travailleurs (PST) ou le Parti communiste russe (PCR).
Enfin, la force dominante au sein de l'opposition plus ou moins active au régime s'est avérée être, non pas la gauche démocratique, mais le mouvement "rouge et blanc". Ce dernier rassemble les communistes orthodoxes du Parti communiste
RUSSIE
MILK* ouvrier russe (PCOR) et autres néo-staliniens et des organisations bourgeoises de droite, voire monarchistes. Il a mobilisé sur des slogans national-patriotiques et leur programme appelle à la renaissance de la Russie en tant que superpuissance.
Déchirure au sommet
A la différence de la gauche, les cercles du pouvoir ont renforcé leur positions en terme de structuration bureaucratique interne à tel point qu'ils peuvent se livrer à une bataille fractionnelle publique entre l'Union civique d'une part, et l'équipe Eltsine-Bourboulis-Gaïdar de l'autre.
Néanmoins, ce conflit n'est pas une lutte entre des partis ou organisations politiques dans le sens traditionnel du mot. L'essentiel se joue au sein des structures bureaucratiques, à différents niveaux : des directeurs d'entreprises d'Etat (aujourd'hui pseudo-sociétés mixtes par actions) jusqu'aux multiples présidents et premiers ministres (qui sont nombreux dans la Fédération russe) en passant par les directions des administrations régionales. Les partis et mouvements à la droite de l'éventail politique se sont graduellement transformés en autant de figurants de cette joute de cirque bureaucratique.
Pain :épuisé. Viande : rien aujourd'hui. Lait : désolé. Euphorie : rupture de stock.
Telle était le panorama politique russe à l'automne 1992
Un des ingrédients de la crise actuelle est le conservatisme de la majorité de la population russe. Ce conservatisme est le produit de décennies de stagnation politique, imposée avec peine durant les années de perestroïka, puis renforcée l'année dernière sous une forme nouvelle. La population, habituée à obéir aux ordres du gouvernement et à se soumettre au système de contraintes d'ordre non-économiques du "socialisme réellement existant", ayant peu d'expérience des traditions de vie sociale indépendante et d'auto-organisation, a été aspirée dans le maelström du marché de la mafia bureaucratique, en général sans savoir nager. Habituée à l'obéissance et au travail suivant des lois bureaucratiques exclusives mais aussi à certaines garanties sociales, elle a été brutalement plongée dans une nouvelle réalité.
Maintenant, les vieilles barrières et les garanties ont disparues. La vie suit la nouvelle loi universelle du "chacun pour soi", de la guerre de chacun contre tous. Les garanties bureaucratiques ont cédé la place au combat de tous contre tous sur le marché ; une forme d'aliénation a été remplacée par une autre. Pourtant, à la différence
d'un système de marché achevé, ce nouveau monde manque de toute règle de vie sociale. Que ce soient la propriété et les prix, les valeurs morales et les normes légales, les Premiers ministres et les commissions, tout change à une vitesse inimaginable. Il y a un vide institutionnel et législatif.
Dans ce bourbier, on trouve des lopins de terres émergées, centres du pouvoir économique, social et politique qui soumettent la vie des personnes "ordinaires" à leur volonté. Sur ces îlots embrumés, on distingue vaguement les formes de la nomenklatura de l'ancien parti-Etat — fraîchement reconvertie en directeurs d'entreprise et d'industries — et des nouveaux riches, dans leurs majorité plus ou moins liés à la précédente, à dire vrai d'une nouvelle élite politique.
La bureaucratie recyclée
La crise économique et la paralysie du pays ont simplement amendé le chaos existant. Ce dernier n'est pas assez profond pour que la majorité de la population ait eu à en souffrir sérieusement. Malgré la chute du niveau de vie, la plupart des travailleurs, paysans et intellectuels ne risque pas la faim ou la misère immédiate. La crise est, de surcroît, très inégale ; à niveau de qualification égal, un ouvrier ou un ingénieur ont un pouvoir d'achat différent suivant l'endroit où ils vivent et la nature de leur entreprise. Si on ajoute à cela les prébendes gouvernementales, continuelles mais aussi imprévisibles qu'arbitraires, les vastes possibilités de spéculation et la désorganisation générale, on voit comment la crise tend à augmenter la division entre travailleurs et leur aliéna-
Il est très difficile pour une "personne ordinaire" plongée dans ce nouvel univers de parvenir à une compréhension correcte de ses intérêts fondamentaux. Cela reste le cas même s'il faut prendre en compte certains contre-facteurs ; nous sortons d'un système totalitaire qui contenait, même si c'était sous une forme mutante, des germes réels de socialisme, comme les efforts pour atteindre la justice sociale et l'enthousiasme (la capacité de travailler collectivement pour l'avenir), et la tradition de collectivisme et d'autogestion. Tout ceci demeure un aspect de la psychologie sociale russe.
En outre, la perestroïka, a donné naissance, même à petite échelle, à une tradition antitotalitaire réelle et durable — la défense de la démocratie, de la transparence et des droits humains. Le résultat en a été l'émergence de franges capables d'ini-
Le problème fondamental des travailleurs et du mouvement social, dans notre pays au cours des dernières années, provient de la contradiction entre deux réalités ; d'une part, la masse des travailleurs reste passive, en dépit de la crise, et est animée par le conservatisme et le désir de se replier sur elle-même, et de l'autre, subsiste une tradition de gauche démocratique
En dépit de l'échec évident de la tentative d'effectuer une percée dans la constitution d'un mouvement de gauche démocratique de masse, les communistes et socialistes en Russie ont été capables d'amorcer la construction d'une véritable force politique et sociale. Au cours de l'année 1992, les premiers partis politiques de gauche ont été formés. Les partis post-communistes (PST et PCR) ont été enregistrés et le Parti du travail (PT) a tenu son congrès de fondation, pendant que les socio-démocrates de gauche formaient une fraction organisée.
Toutes ces organisations aux contours assez diffus, rassemblent un large éventail de positions politiques, mais les premiers pas ont été faits et un travail politique concret est en cours dans les centres
Enfin l'unité ?
Parallèlement, les interminables tentatives unitaires ont connu leur dénouement avec le premier congrès de la gauche démocratique des 28 et 29 novembre 1992, qui a rassemblé 1 200 délégués et 300 invités de toutes les principales régions de la Russie, de la plupart des pays de la Communauté de Etats indépendants (CEI), des Etats baltes, du Caucase, d'Europe, d'Asie, d'Amérique et d'Australie. Y ont assisté les principaux partis de gauche, des groupes de socio-démocrates de gauche, le parti nationaliste Russie libre associé au Premier Alexandre Routskoy et plusieurs autres organisations d'orientation communiste ou socialiste. De plus, et c'est particulièrement important, des dirigeants du syndicat russe, l'Union des collectifs de travailleurs. des mouvements de femmes et des écologistes, ainsi que des personnalités nationales du monde de la culture, des sciences et de la presse ont accepté d'y
Cette liste impressionnante n'est pas tout, la conférence a signifié une première en terme d'unité entre les organisations post-PCUS, la gauche démocratique et les organisations sociales. Les sempiternelles déclarations sur le besoin d'une nouvelle force sociale, qui soit fondamentalement différente à la fois du type "néo-bolchevique" stalinien et patriotique d'arrière-garde, et du modèle privilégié par le camp libéral, ont finalement abouti sur quelques résultats concrets.
Mais, ce pas en avant reste ambigu et l'unité réalisée, bien fragile. Les documents adoptés par le congrès, fruits de laborieux compromis entre différents groupes, sont en conséquence flous : les rares critiques du gouvernement sont nuancées par un assentiment diffus et une dissociation extrêmement vague vis-à-vis des forces chauvines au pouvoir.
Dans le PST et le PCR, particulièrement dans les provinces, les idées d'unité anti-Eltsine et de recréation de l'URSS en tant que force dont nous et nos enfants pourrions être fiers sont assez fortes. De telles notions peuvent avoir leur côté positif, surtout pour des gens qui ne sont pas habitués à une approche dialectique des problèmes nationaux.
Les limites du Mouvement des forces de gauche sont vagues ; d'un côté il y a la force motrice des "rouges-blancs" chauvins, et de l'autre, le poids mort du bloc de l'Union civique et autres structures similaires. Fondé à la veille de l'ouverture du Congrès des députés du peuple, le Mouvement de la gauche démocratique est passé au second plan des batailles de congrès entre une majorité instable et l'équipe présidentielle et ses supporters au Congrès.
Le Congrès paralysé
Le Congrès du peuple a montré laspect tragique de la situation politique russe. Malgré ses faiblesses, il a reflété le bourbier russie. La majorité des députés n'avait et n'a toujours pas de position politique ferme, comme la majorité de la population, mais tente plutôt de se préserver. La majorité évite les extrêmes, qu'elle voit personnifiées dans le cours aventuriste proposé par Gaïdar, par un puissant réflexe conservateur, plutôt que par souci démocratique. Ceci était en phase avec le sentiment passif et indécis de la population, capable de mettre en échec et même de démettre des dirigeants, mais extrêmement hésitante lorsqu'il s'agit de faire des choses en positif.
Confrontés aux menaces du président de dissoudre le Congrès, les députés ont pris quelques résolutions extrêmement prudentes pour un cours économique différent et pour imposer un changement de Premier ministre et un certain nombre de
L'"opposition officielle" à la ligne Eltsine-Gaïdar, l'Union civique (UC), a manœuvré et a négocié dans les couloirs afin de placer ses propres partisans aux postes clefs, avec la conviction sincère
qu'ils œuvraient ce faisant pour "le salut de la patrie"
Le programme économique conçu par des experts proches de l'UC devrait effectivement être plus utile pour sortir le pays de la crise que les expériences monétaristes de Gaïdar, mais il n'y a pas de garanties qu'une fois au pouvoir, les dirigeants de l'UC poursuivent une ligne différente de celle de Gaïdar.
Intrigues et statu-quo
Le résultat des intrigues de l'opposition a été bien plus limité que prévu : un nouveau Premier ministre entouré des anciens ministres et sous le contrôle du même président. L'opposition pure et dure au cours présidentiel — qui était le courant principal de la majorité — est engluée dans un groupe très hétérogène de gens hostiles au gouvernement — des "étatistes" modérés aux nationalistes, et des communistes orthodoxes aux libéraux partisans d'un "Etat fort". En dépit du poids décisif de ce courant — à la fois lorsque ses composantes agissent chacune de son côté et quand elles soutiennent la majorité sur une question ponctuelle —, il s'agissait d'un phénomène temporaire produit par un sentiment de menace commune.
Le résultat de ce Congrès a été un hiver calme, une accalmie pendant laquelle de nouveaux et plus dangereux conflits politiques se sont tramés. Il y a plusieurs raisons à cette trève.
D'abord, l'arrivée au pouvoir d'un nouveau Premier ministre a dans une certaine mesure enrayé la désintégration de l'économie. Ceci, non parce qu'il y avait un nouveau dirigeant, c'est plutôt qu'il y a un nouveau dirigeant parce qu'un groupe puissant de "décideurs" économiques — tout particulièrement la bureaucratie économique intermédiaire, et surtout tous les directeurs de grosses entreprises d'Etat — ne pouvaient plus laisser saper leur privilèges et ont décidé de lancer une contre-offensive. A la différence des "gaïdariens", ces chefs d'entreprise ont compris que le maintien de l'industrie est une condition de leur survie en tant que groupe social. Ils ont donc pris des mesures dans ce sens, principalement aux frais des travailleurs et sans s'attaquer aux racines de
Ensuite, un compromis fragile a été passé entre deux des groupes protagonistes de la nomenklatura capitaliste — les partisans d'une économie ouverte, d'une politique monétariste et d'une réforme drastique, d'une part, et une fraction préoccupée par la préservation du pouvoir des organes de l'Etat et orientée vers une réforme modérée et un glissement progressif du socialisme de nomenklatura au capitalisme de nomenklatura, de l'autre. Le panorama politique est tributaire du fait qu'aucun de ces courants ne la l'emporté.
Enfin, "le peuple est silencieux". La majorité de la population ne s'occupe pas de politique mais de sa survie en ces temps d'aggravation de la crise économique, sociale et même des institutions gouvernementales. Les conservateurs ont perdu leurs espoirs sur les structures de pouvoir actuelles et rêvent en secret d'un nouvel homme fort — un sentiment très dangereux dans un pays aussi riche en traditions totalitaires et pauvre en garanties démocratiques. Le travailleur moyen redoute d'être licencié et espère une augmentation de salaire.
Ceci impose des tâches à la gauche démocratique. L'accalmie offre la possibilité de construire l'unité des différentes forces politiques et sociales qui pensent que la création d'une vraie démocratie — basée sur le pouvoir effectif du peuple — est la condition indispensable pour que le pays sorte de la crise. Allons-nous relever ce défi ? Nous en avons encore le temps.
Temps de recomposition
Nous abordons une période de réalignements politiques, en particulier avec le processus de refondation du Parti communiste russe sur la base des deux organisations post-PCUS et la préparation du second congrès de la gauche démocratique, qui, souhaitons-le, donnera naissance à la collaboration entre les organisations politiques socialistes et le mouvement
Le plus important de ces développements a été le second congrès (extraordinaire) du Parti communiste de la fédération russe (PCRF), qui a vu la refondation du PCUS en Russie. Au moment de se fondation, ce parti revendiquait un demi-million de membres — ce qui en ferait le premier parti du pays. Mais dès sa naissance, il a été déchiré par un violent conflit interne, avec la base qui ressent la nécessité de réaliser l'unité la plus large contre les effets de la crise croissante produite par la politique de l'équipe Eltsine et veut "restaurer le socialisme". Par ailleurs, l'absence de programme politique précis — le programme adopté ne contient rien d'autre que des généralités — et de réponse à la question de savoir pourquoi le "socialisme" s'est effondré en Union soviétique (les références à une trahison venue d'en-haut en sont la preuve), les efforts pour rétablir une unité de fer et la suppression des tendances, entre autres signes, montrent que le PCRF est plein de gens qui n'ont "rien oublié et rien appris".
De plus, ce parti est très proche du Front de salut national (FSN), l'organisation des "étatistes" avec un profil nationaliste et de restauration de l'ordre. Ceci était patent dans les discours de beaucoup des délégués au congrès et le choix de Zyuganov, coprésident du FSN, comme président de l'exécutif de comité central du parti.
Rien oublié, rien appris
La question des rapports avec cette organisation est l'un des principaux problèmes qui se posent à la gauche démocratique. Parmi les centaines de milliers de membres du PCRF, il y a de nombreux communistes démocrates qui ne voient pas d'alternative de gauche crédible dans le pays. L'avenir dira si une opposition démocratique apparaîtra dans le PCRF.
L'éventail politique de la gauche contient aujourd'hui trois composantes essentielles. Un pôle constitué du PCOR et des néostaliniens, le pôle de la gauche démocratique et entre les deux le PCRF, plus gros mais plus amorphe.
En fait, "ce qui est mort dévore ce qui est vivant" ; il n'y a pas eu de changement révolutionnaire du système social en Russie. Le bloc des conservateurs et de la nomenklatura a simplement changé de forme, et il nest donc pas surprenant que la scène politique ressemble beaucoup à ce qui existait à la veille de l'effondrement de
Néanmoins, la gauche démocratique a un peu appris des deux dernières années ; elle est plus fortement enracinée et plus forte. Les mois à venir diront si elle a pro-
Moscou, 17 février 1993