Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Les lambeaux de l'utopie

· Inprecor n° 367, mars 1993 · p. 23-24 · 1 236 mots

Pologne Syndicalisme

Jacek Kuron est sans nul doute une des personnalités politiques les plus marquantes des trois dernières décennies en Pologne. Emprisonné une première fois en 1964 en tant que communiste révolutionnaire, il fut de ceux dont les idées ont fécondé le mouvement de révolte des étudiants et intellectuels en mars 1968. En 1976, il fut l'un des fondateurs du Comité de défense de ouvriers (KOR) et sa réflexion stratégique joua un rôle certain dans l'émergence d'un mouvement ouvrier indépendant, dont la naissance de Solidarité en 1980,

En 1987-1988 ses écrits ont, une fois encore, joué un rôle important dans l'élaboration du compromis dit de la table ronde, qui sonna le glas du régime du général Jaruzelski. Il est aujourd'hui ministre, chargé du travail et de la protection sociale, dans un gouvernement de coalition au sein duquel son courant politique, naguère

C e qui frappe tout d'abord

dans sa réflexion actuelle (1), c'est un regard lucide sur la réalité polonaise : le mécontentement social croissant et justifié, la reconnaissance de la liquidation des acquis sociaux que l'ancien régime était parvenu à maintenir malgré leur dégénérescence indubitable, l'absence d'un projet qui permettrait au nouveau régime de mobiliser la société et d'en obtenir non seulement une tolérance (fruit de l'atomisation et de la fuite dans la vie privée de larges couches sociales) mais encore un soutien.

Confronté à un mécontentement croissant, déchiré par les débats de société dont le moindre n'est pas celui qui oppose les libéraux démocrates partisans d'une démocratie parlementaire aux catholiques fondamentalistes qui cherchent à institutionnaliser une solution théocratique autoritaire, le nouveau régime polonais est à la recherche d'un second souffle. L'appui syndical qu'il s'était assuré dans un premier temps au travers de l'intégration de Solidarité, même prolongé et élargi à d'autres forces syndicales par le pacte social (2) ne peut être une solution à long terme. Les commissions tripartites, la cogestion et la co-responsabilité, s'ils peuvent apparaître comme une solution aux yeux des dirigeants syndicaux, n'en constituent pas une pour la majorité des travailleurs.

C'est là que prend tout son sens le rappel de certains valeurs auquel Jacek Kuron procède. Le vaste mouvement social qui s'était constitué autour de Solidarité était en effet mû par un projet de société, projet sacrifié par les dirigeants du syndicat indé-

PoLoGNE constitua l'épanouissement. hégémonique, doit cotoyer les fondamentalistes catholiques.

Jan MALEWSKI pendant sur l'autel des négociations avec la bureaucratie vascillante. Le bilan de trois années de marche forcée vers le capitalisme — appelée pudiquement "économie de marché" — est perçu par la majorité de ceux qui avaient placé leurs espoirs en Solidarité, comme un déni de leurs droits et aspirations. C'est eux, aujourd'hui résignés et apathiques ou franchement hostiles, que Jacek Kuron voudrait mobiliser autour de l'utopie d'un capitalisme réalisant la justice sociale.

Ce faisant, Jacek Kuron renoue avec ses écrits antérieurs. En décembre 1977, il écrivait : « Il n'est sans doute pas nécessaire de convaincre quiconque que le droit illimité de s'enrichir peut consister en une obligation de misère pour beaucoup. Pour pouvoir done réaliser dans la pratique sociale le bien de chaque être humain en tant que valeur suprême, le principe idéologique de justice sociale est indispensable » (3).

De l'autogestion...

S'il approuvait déjà au nom de l'efficacité les propositions libérales dans le domaine de la fixation des salaires, c'est pour ajouter immédiatement, qu'« en tant que critères de distribution du produit social, ces propositions sont injustes » et proposer un développement de la consommation collective dans le but de limiter les écarts des revenus individuels. Pour lui « la production de biens matériels qui échappe au contrôle social et le totalitarisme » étaient alors les principaux problème du monde actuel (4), et il se prononçait en faveur de « la libération du travail au travers de l'autogestion au sens large » (5)

d'un « large mouvement d'autogestion, incorporant sur une base fédérale les mouvements autonomes des travailleurs, les syndicats, les mouvements locaux, régionaux, culturels, l'autogestion de l'éducation, de la science, des consommateurs etc ». « Ces mouvements — expliquait-il — devraient tendre à reprendre des mains de l'Etat la fonction de la planification de la coopération sociale et d'autre part réaliser ce plan de manière autogérée - autonome. Il s'agit donc d'un plan, qui tout en centralisant tout ce qui doit l'être, créerait en même temps les conditions de l'autonomie des milieux sociaux, des régions, des groupes et des plus petites organisations de la production » (6).

Force est de constater que le choix d'orientation vers le capitalisme, opéré avec la participation consciente de Kuron (mais sans celle de la société auto-organisée), a sonné le glas des projets généreux de notre auteur. L'option libérale marchande a mis fin non seulement à la coopération sociale consciente et à l'Etat-

1) Dont nous publions ci-après de larges extraits.

2) Le pacte sur l'entreprise publique, signé le 21 février 1993 par le gouvernement et le représentant des managers séparément avec Solidarité, d'une part, et les syndicats dont les racines plongent dans l'ancien régime, de l'autre, prévoit une accélération du processus de la privatisation. Les travailleurs obtiennent le droit de choisir la voie de la privatisation ( de concert avec les directeurs), 10% des actions de l'entreprise ainsi qu'une représentation au sein d'organes de cogestion. Enfin, l'impôt sur le capital des entreprises publiques — le "dividende" - est supprimé et remplacé par un impôt sur les bénéfices (un tiers de bénéfices, les deux autres étant partagés également entre un fond d'accumulation et un fond de primes)

3) Jacek Kuron, Zasady Ideowe (Principes idéologiques), p.57, ILP, Paris, 1978.

4) Ibid, p.61.

5) Ibid, p.58

6) Ibid, p.62.

Page 24

providence, mais a conduit de plus à une baisse de la production d'une ampleur telle que l'Etat n'a plus les moyens de procéder à une redistribution du produit social. Un des subordonnés de Kuron au Ministère du travail expliquait ainsi que son institution n'a tout simplement pas les moyens de nourrir les enfants qui souffrent de la famine (7). Pire, la décentralisation de l'aide sociale, dont Kuron a été un des auteurs, se heurte aujourd'hui aux budgets locaux en équilibre, qui ne peuvent l'être que parce que l'aide sociale y a été réduite à la portion congrue.

...à la cogestion

En cherchant a renouer le fil rompu de l'utopie de la justice sociale qu'il avait formulé en 1977, tout en la situant dans le cadre de la société capitaliste, Jacek Kuron est ainsi réduit à proposer non plus la libération du travail ni encore moins le contrôle social sur la production des biens comme moyens de réaliser son but, mais tout au plus une gestion mutuelle de la pénurie, avec une éventuelle aide de l'Etat sous la forme de déductions fiscales. Celui qui fut le théoricien de l'auto-organisation sociale, après avoir contribué à l'étouffer au nom de l'efficacité, propose aujourd'hui l'action collective dans les interstices de la société marchande. De l'utopie généreuse, il ne reste que les lambeaux.

Pourtant, dans le climat politique polonais, tout entier voué aux disputes de substitution et aux invectives, la prise de position de Kuron a le mérite d'élever le débat. Et le terme même de justice sociale (présenté par les ultra-libéraux comme une invention stalinienne) prononcé par Kuron a une consonance subversive. *

27 février 1993

7) Cité par Gazeta Wyborcza, n° 43, 20-21 février 1993, qui publie un reportage sur la malnutrition des enfants scolarisés dans plusieurs régions du pays.

Une erreur sur cette page ?