Inprecor 1974–2004

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POLOGNE

Le mythe de la justice sociale

· Inprecor n° 367, mars 1993 · p. 24-27 · 2 960 mots

Pologne Syndicalisme

Le socialisme réel voulait réaliser la justice sociale à travers la distribution et donc la liquidation du marché. Et c'est justement avec le marché que ce système a perdu. Il a perdu, d'ailleurs, dès le début. Il est connu que la liquidation du marché a eu pour effet l'inefficacité économique. On dit plus rarement que la liquidation du marché à fait exploser la demande. Jacek KURON

Our le marché on ne peut ache-

S ter que l'équivalent de

l'argent possédé. Lorsque le marché est remplacé par la distribution, rien ne limite plus la demande : elle correspond aux aspirations humaines. Il faut alors recourir à diverses formes de rationnement : les formes publiques, comme les bons ou les queues et les formes déguisées - les "accès privilégiés" et la corruption. Et lorsque l'on distribue, les uns reçoivent plus, les autres moins, les uns sont privilégiés et les autres discriminés. Et le principe de la justice sociale se voit limité.

L'abandon de la terreur de masse après 1956 a permis - au travers de grèves, de manifestations et plus tard de mouvements plus organisés - une pression sociale en faveur du respect de la justice : liquidation des privilèges, accès général aux biens de consommation, à un niveau de vie décent. En un mot "socialisme, oui ; déformations, non".

Ces mouvements traduisaient des attitudes revendicatives expliquées par le principe de la distribution. Les gens prenaient leur sort en mains - ce qui leur rendait le sentiment d'être des sujets de l'histoire - tout en se bornant à exiger davantage des gouvernants.

L'instauration de l'économie de marché était en phase avec les aspirations de toute la société. Les gens comptaient sur une rapide amélioration de leurs conditions d'existence et croyaient en Solidarité, qui leur a permis de recouvrer leur place de sujets historiques, mais qui était aussi

Le mythe de la justice sociale

un mouvement revendicatif. L'injustice sociale de l'économie du marché est apparue dès le début. En janvier et février 1990 les magasins se sont remplis.

Si auparavant, peu de membres de la "classe moyenne" - dont font partie les ouvriers qualifiés, les instituteurs, les employés, les médecins, les paysans moyens - pouvaient acheter ce qu'ont trouvait dans les magasins, cela est aujourd'hui devenu impossible. Et la population a commencé à payer le prix du marché pour les biens et services distribués jusque-là quasi gratuitement : les logements, l'énergie, les écoles maternelles, les vacances. Nous avons donc d'un côté la pression sur le gouvernement pour qu'il aide les gens à vivre, en accord avec le principe de la justice sociale, de l'autre, de moins en moins d'argent pour l'éducation, la santé, les retraites ou l'aide

Aider les gens à vivre

Le budget faiblit, à l'instar du principal imposable, l'entreprise publique. Et les entreprises privées qui se développent rapidement payent très peu car notre système de finances n'est pas encore en mesure de contrôler tant de petites et moyennes entreprises.

L'ancien système de protection sociale s'est effondré et le nouveau système se développe lentement et difficilement. La population craint pour son avenir. L'économie de marché a engendré son corollaire, le chômage et les allocations et l'aide

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sociale. Je m'en suis occupé lorsque j'étais ministre du travail et de la politique sociale, et je sais que la population considère à juste titre le système de distribution comme une atteinte à sa dignité.

Le mécontentement envers le gouvernement augmente parallèlement à la désillusion envers le marché. Evidemment, dans ces conditions, les politiciens démagogues sont écoutés, le parlement est divisé et les gouvernements changent souvent. Malgré ces difficultés de nombreuses personnes et milieux sont opérants.

Actuellement, près de la moitié du produit national non-agricole brut provient du secteur privé (contre moins de 10 % il y a trois ans). Le secteur privé non agricole emploi 42 % de la main d'œuvre (10 % il y a trois ans). Les services se sont developpés et emploient aujourd'hui près de 40% de la main d'œuvre non-agricole (auparavant 16%). Les exportations augmentent régulièrement et sur le marché intérieur on trouve de plus en plus de marchandises d'une qualité comparable à celle des produits occidentaux.

Les organes de démocratie locale élus en 1990 ont en général réussi leur examen. Leurs budgets, à la différence du budget central, ne sont pas déficitaires. Il y a de nombreuses et diverses initiatives sociales et économiques, de fondations et d'associations. Les changements au niveau local sont jugés positifs par près de 60 % de la

Au temps du "socialisme" réel

La propagande officielle du socialisme réel affirmait que la classe ouvrière joue dans la société un rôle particulier (force dirigeante de la nation, classe dominante). Les travailleurs des grandes entreprises jouissaient des priviléges salariaux et, ce qui est peut-être plus important encore, d'accès aux biens distribués par l'Etat : les logements de fonction, les services de santé, les lieux de villégiature, les magasins d'entreprise, les cantines, les bons pour l'achat des voitures, des téléviseurs, des machines à laver. Ils étaient protégés et jouissaient d'un très grand prestige social. Les ouvriers qualifiés - comme en témoignaient les sondages - occupaient toujours une des premières places dans la hiérarchie du prestige, juste après les professeurs de faculté et les écrivains.

Dans la réalité quotidienne, le rôle réel de la classe ouvrière n'avait cependant rien à voir avec ce rôle mythique proclamé par les dirigeants et les idéologues du parti. La jonction des ces rôles a eu lieu en 1956 et au cours de l'hiver 1970-1971, lorsque les travailleurs des grandes entreprises ont imposé le changement du premier secrétaire du parti et un changement profond de l'orientation politique.

En août 1980 aussi, les travailleurs des chantiers navals parlaient au nom de la société et de la nation, au cours des négociations avec le pouvoir, qu'ils traitaient comme une force extérieure à la société Solidarité réalisait le mythe de la classe ouvrière - force dirigeante de la nation. Le syndicat s'est organisé autour de grandes entreprises et autour du syndicat se rassemblait la majorité de la société. Au cours de l'état de guerre et par la suite, bien que la résistance sociale se soit manifestée sous diverses formes et dans divers milieux, ce furent à nouveau les grèves des jeunes ouvriers et leur mot d'ordre « Pas de liberté sans Solidarité » qui ont fait peur aux généraux et aux secrétaires.

Perte des illusions

Lorsque Solidarité a remporté les élections en juin 1989, et qu'un gouvernement dirigé par un premier ministre issu de ses rangs a été nommé, il est apparu, en même temps que la destitution de la fausse théorie marxiste, que la classe ouvrière a cessé d'exister d'être une force dirigeante de la nation. Pendant longtemps cela n'est pas parvenu jusqu'à la conscience des militants de Solidarité, qui cherchaient encore et toujours à se raccrocher aux mots d'ordre généraux et nationaux, mais il était devenu clair qu'il ne s'agissait là que d'ornements pour des revendications concernant l'entreprise ou la branche.

Le mouvement de soutien à la candidature de Walesa à la présidence constituait en un sens une tentative pour préserver le mythe de la classe ouvrière et pour rendre à Solidarité le rôle qu'il avait rempli en 1980-1981. Il s'agissait en même temps d'une tentative de rejeter la politique du gouvernement de Solidarité, jugée anti-ouvrière. Le soutien de Walesa à Balcerowicz en tant que chef de l'économie a mis fin à ces espoirs.

Il est vrai que les gouvernements successifs ont abandonné les entreprises publiques en pensant que le marché les forcerait à se transformer, ce qui s'est avéré impossible dans la majorité des cas. De plus, la primauté de l'industrie minière, lourde ou militaire, de règle sous le socialisme réel, est anachronique. Aujourd'hui ces branches doivent être limitées et rationalisées et l'industrie légère, non concurrentielle sur les marchés mondiaux doit être reconstruite.

Pour le gouvernement et des élites politiques, il s'agit d'une tâche qui recquiert une réflexion programmatique difficile et des moyens dont il ne dispose pas.

Quant aux ouvriers de la grande industrie, ils pensent que ni l'entreprise publique, ni la branche dans laquelle ils travaillent n'ont d'avenir. Incertains des lendemains, apeurés, ils rejettent le gou-

Mais seulement la moitié des ouvriers des grandes entreprises publiques rejettent totalement la privatisation. 5 % l'acceptent sans réserve et 40 % d'entre eux admettent difficilement que leur entreprise ait besoin d'investissements et de gens capables de la diriger. Ces 45 % sont le produit des privatisations déjà effectuées, qui ont apporté des salaires corrects. Mais, dans leur majorité les ouvriers surestiment la valeur et Tétat de leurs entreprises et traitent chaque offre de privatisation comme une escro-

La chute du socialisme réel n'a nullement apporté aux ouvriers la liberté et un rôle de sujet historique. Ils ont perdu non seulement les privilèges et la sécurité sociale, mais aussi le prestige. De plus, ils se vivent comme objets, jouets de forces obscures qu'ils soupconnent du pire.

Le processus de transformation de l'économie repousse les travailleurs des entreprises publiques dans une impasse, et radicalise les syndicats.

Solidarité, qu'il le veuille ou non, donne son label à tous les gouvernements depuis 1990. Du moins, c'est ainsi que la société le perçoit. En même temps, les membres de Solidarité se sentent discriminés par la politique de ces gouvernements et sont de fait marginalisés. Il s'en suit une contradiction entre les déclarations et les activités de Solidarité : une phraséologie radicale et une recherche de compromis.

L'utopie du retour

Le syndicat Solidarité '80, fondé par une partie d'anciens dirigeants de Solidarité opposés aux entretiens de la table ronde, défend de manière conséquente les entreprises publiques et de fait - à l'encontre de ses intentions - défend le programme utopique de retour au status quo antérieur, en utilisant de plus une phraséologie religieuse. Au sein de l'OPZZ et des diverses fédérations qui s'en sont séparées, domine traditionnellement l'attitude de défense des intérêts des travailleurs dans le cadre de l'ordre existant, bien qu'il s'agisse aujourd'hui d'un autre ordre.

Rarement les dirigeants de l'OPZZ (1) luttent contre les réformes économiques. En général - comme la majorité des diri-

1) L'OPZZ ou Entente nationale des syndicats, est issue des syndicats mis en place par le régime de Jaruzelski. Elle revendique 4 millions de membres et est proche de l'ex-Parti ouvrier unifié polonais (poup), au pouvoir sous l'ancien régime. La crise de l'OPZZ a donné lieu à l'apparition de nombreux syndicats autonomess.

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geants de Solidarité - ils cherchent un compromis entre les intérêts des travailleurs des entreprises publiques et le

Ainsi, les principaux syndicats recherchent un compromis, rendu de plus en plus difficile par la radicalisation des travailleurs. D'oùl' apparition de nouveaux syndicats regroupant de moins en moins de membres. Ceux d'entreprises ou de branches sont souvent sensés et représentatifs, mais une quinzaine de nouveaux petits syndicats nationaux, sont très aven-

De nombreux politiciens et économistes pensent, que le compromis entre les interêts des travailleurs des entreprises publiques et l'Etat qui réalise le programme de passage à l'économie du marché est inutile. Dans un an ou deux les entreprises publiques ou les sociétés anonymes détenues par le Trésor constitueront la marge de l'économie. Et si du même coup les syndicats s'effondrent, c'est, à leur avis, tant mieux. Il est vrai qu'ils ne formulent pas encore cette pensée de manière si draconienne. Mais comment interpréter autrement les attaques contre les négociations du Pacte sur l'entreprise publique menées par le gouvernement de Suchocka et les syndicats?

Le Pacte (2) doit faire des travailleurs et des syndicats des partenaires de la direction et du gouvernement dans la transformation des entreprises publiques et leur privatisation. Les ouvriers s'intéressent plutôt au montant de leurs salaires, récemment encore ils gagnaient assez bien, et aujourd'hui ils perdent plus que les autres groupes professionnels. Ils se révoltent contre cette injustice. Nous devons donc soit briser efficacement leurs révoltes, soit apprendre à pactiser avec leurs representants.

Briser "efficacement"

You pactiser

Les changements incessants de gouvernement nous ont fait prendre du retard quant à l'élaboration d'un compromis sur une grande échelle. Nous ne l'avons commencé que lorsque les travailleurs des entreprises publiques, et avec eux les syndicalistes, se sont désintéressés des négociations, lorsque les syndicats se sont affaiblis et que leur autorité a diminué, lorsque la baisse des revenus dans les familles des travailleurs est devenue insuportable et qu'on a envisagé une hausse de la productivité.

Le grève des mineurs et cheminots de

Silèsie en décembre 1992 a été soutenue -comme en témoignent les sondages réalisés à Varsovie - par la moitié des habitants de la capitale. D'ou vient ce soutien surprenant et désintéressé?

Dans l'atmosphère de mécontentement social, de frustration et de peur du lendemain, les mythes jouent un grand rôle. La politique du gouvernement de la III République se confronte au mythe de la justice sociale. Elle est perçue par la majorité des Polonais comme hostile aux faibles et du côté des puissants et des riches.

Grèves "sauvages" et grèves "sensées"

Le déclin de l'autorité de la Diète entraine une aspiration pour des solutions extra-parlementaires. Le gouvernement qui voudra briser les grèves devra donc se confronter au mythe de la classe ouvrière perçue comme une force qui lutte au nom de la nation et au mythe de la grève comme moyen de résoudre les problèmes les plus difficiles. Et il aura contre lui, dans le meilleur des cas, la moité de la société. Un tiers, en restant toujours optimiste, le soutiendra. Je ne crois à la victoire d'aucun des deux camps dans cette lutte. Je ne crois pas non plus en la vertu magique des accords. Il faudra leur gagner le soutien des travailleurs.

Plus d'une fois après leur signature on aura des grèves, parfois sauvages, parfois organisé par des syndicats sensés, y compris Solidarité. Et divers groupes sociaux vont - au nom de la justice sociale - soutenir les grèves. La justice sociale a subi un échec dans la formule du socialisme réel. Est-ce que cela signifie qu'on peut construire un nouvel ordre social en rejettant le mythe auquel croient les Polonais? J'affirme que c'est impossible.

La chute du communisme a mis fin à une époque de rivalité et avec elle ont disparu les forces motrices de l'action collective. Ce manque de mobilisation peut être la véritable source de la récession dans les pays industrialisés de l'Occident. Est-ce que la crise des ideaux universels, qui mobilisaient les cœurs et les esprits et sans lesquels la civilisation est impossible n'est pas un des principaux effets de ce processus? N'est-ce pas pour cette raison que dans divers points du globe les particularismes, les nationalismes, les fondamentalismes religieux prennent le dessus? Cette situation ne rapelle-t-elle pas le monde après la chute de l'empire romain?

Bien qu'il soit difficile de définir la justice, c'est elle - je le crois profondément - qui est une idée universelle capable de mobiliser l'activité des individus et des sociétés. La justice sociale est une idée particulièrement porteuse. En Pologne elle est comprise comme le droit à un départ à égalité dans la vie, au travail, au logement, à l'aide médicale, à la retraite ou pension, à l'éductaion, à la culture, à des conditions de vie décentes. L'aspiration à réaliser ces idéaux de justice sociale doit être une tâche pour les mouvements sociaux et les gouvernements, en Pologne et dans le monde moderNous savions déjà qu'il ne pouvait y avoir de liberté sans le marché ; la réalité de ces dernières années nous a rappelé brutalement que le marché n'est pas identique à la liberté. La plupart des Polonais sont trop pauvres pour profiter de la liberté que donne la marché. Il faut donc trouver un moyen pour réaliser sur le marché les aspirations des gens qui n'ont pas assez d'argent. Seule la monnaie...

La juste critique de la distribution est accompagnée dans la pensée libérale par la conviction que seule la monnaie est un bon régulateur de la demande. Pourtant l'activité individuelle et sociale peut également jouer le rôle d'un tel régulateur. C'est justement la fonction de la recherche du compromis - auquel participerait le gouvernement - entre les intérêts des groupes sociaux à travers divers pactes et commissions tripartites. De même la fon1) Sur la défense du Pacte par Jacek Kuron, voir Inprecor n° 359 du 25 septembre 1992.

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dation des mutuelles, de diverses caisses d'entraide, de caisses de logement, de conseils mutuels, de fondations - bref, de toutes les institutions que les gens créent pour réaliser leurs buts. L'Etat devrait les aider en les exemptant d'impôt ou parfois en les dotant, proportionnellement à l'importance sociale de leur activité et en fonction de ses moyens.

L'aide apportée par le gouvernement aux individus conduit à l'étatisation de la vie sociale et fait du citoyen un client de l'Etat. Par contre le principe selon lequel l'Etat - et seul un Etat démocratique peut remplir une telle fonction - crée les conditions permettant le développement de diverses initiatives de groupes, petits ou grands, rend impossible l'uniformisation et limite de manière radicale l'étatisation.

La tâche d'un système étatique centralisé dans une tel modèle devrait consister à garantir un minimum indispensable à ceux qui en ont besoin et cela, en collaboration étroite avec les structures de démocratie locale. Il s'agit donc là d'une utopie qui a été élaborée durant des siècles.

Le mythe de la justice sociale ne peut vivre vraiment que dans les grands mouvements sociaux qui, en retour, ont besoin d'utopie, d'une vision de l'ordre, qui permette de réaliser ce mythe.

Je crains qu'on ne parvienne jamais à faire agir tout le monde dans les mutuelles, les fondations, les institutions de démocratie locale ou les syndicats. Mais il faut essayer. Les rêves de l'humanité ne se réalisent jamais, mais il faut rêver et tendre à les réaliser. Le monde en deviendra plus beau et meilleur. *

Gazeta Wyborcza, 13-14 février 1993

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