Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Les femmes sur la sellette

· Inprecor n° 367, mars 1993 · p. 27-28 · 1 665 mots

Femmes Pologne Syndicalisme

En trois années de politique économique néo-libérale, la production industrielle a été réduite de plus de 50 %. L'inflation n'a pas été stoppée: en 1992, les prix ont continué de grimper, atteignant environ 45% en fin de l'année. Au cours de ces trois années le salaire réel moyen a baissé de 40 %. Les revenus de près de 60 % des familles sont en dessous du minimum social et les revenus réels des familles ouvrières ont été réduits de près de la moitié en comparaison avec l'année 1989. Krystyna POLITACHA*

Be nombre des chômeurs dépasse déjà 2,5 millions. Le nombre de ceux qui ont perdu leurs droits à toute allocation de chômage croît rapidement -ils sont déjà près d'un million. Le déficit budgétaire prévu pour l'année 1993 dépasse les 80 000 milliards de zlotys (environ 5 milliards de dollars), ce qui impliquera de nouvelles coupes dans les budgets de la santé, de l'éducation et de la culture. Les moyens manquent également pour financer les changements structurels dans l'économie. On peut donc affirmer que toute l'infrastructure sociale est ajustée à l'économie en déclin.

Les femmes constituent plus de la moitié des chômeurs. La crise économique atteint en premier lieu ceux, qui du fait de la place qu'ils occupent dans la structure de la main d'œuvre ont plus de difficultés pour opposer une résistance collective. Et c'est le cas des femmes. Dans la région de Wroclaw, relativement préservée par la crise, les femmes constituent 58 % des chômeurs. Dans celle de Lodz - principal centre industriel féminin, il y a plus de 70 % des femmes parmi les chômeurs.

Les restrictions budgétaires dans les services publics (éducation, santé, culture etc.) ont des répercussions immédiates sur la situation matérielle des femmes, qui représentent près de 80% des employés de ces secteurs. Ainsi en 1992, alors que les

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salaires rééls ont baissé en général en Pologne, ceux des services publics ont diminué plus vite et ont été en moyenne de 4 % inférieurs aux salaires dans l'industrie.

Les salaires des institutrices - la profession la plus féminisée en Pologne -étaient de 14 % inférieurs au salaire moyen. Notons, à titre de comparaison, qu'une institutrice avec 30 ans d'ancienneté gagne 2,5 millions de zlotys par mois, alors qu'un policier débute à 3,8 millions !

Recul généralisé

La réduction des dépenses dans le domaine des services sociaux conduit à la fermeture des crèches et des écoles maternelles. En 1991, le nombre de places dans les crèches était déjà de 35 % inférieur à 1989. Depuis les fermetures se sont accèlérées - rien qu'en décembre 1992 dans la ville de Wroclaw, 26 crèches et écoles maternelles ont été mises en liquidation. Et la situation est pire dans d'autres régions.

Ces fermetures s'accompagnent d'une augmentation des tarifs dans les crèches et écoles maternelles maintenues, ce qui grève encore le maigre budget des femmes travailleuses. On a ainsi l'impression qu'il s'agit d'une politique délibérée visant à * Krystyna Politacha est une des animatrices du Comité d'organisation de la Commission femmes du syndicat Solidarité de Wroclaw.

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éliminer les femmes de la vie sociale. La paupérisation matérielle va de pair avec l'appauvrissement culturel. Les clubs et maisons de la culture, liés traditionellement avec les entreprises publiques, ferment les uns après les autres. La situation est particulièrement dramatique dans les petites villes, où la fermeture d'une entreprise peut signifier non seulement la mise au chômage de la moitiée des habitants, mais aussi la suppression de l'école, du cinéma, du théatre...

On assiste ainsi à la liquidation progressive des acquis sociaux des travailleurs dans les domaines de l'éducation, de l'aide sociale, la santé, du droit au repos. Cette situation tend à être sanctionnée légalement, comme en témoigne le rejet par la Diète de la Charte socio-économique, lors du débat sur les projets de lois concernant les libertés et les droits des citoyens. Cette Charte visait à préserver, du moins au niveau des principes, les droits socio-économiques acquis par les travailleurs dans le passé et qui constituent également la norme légale dans la plupart des pays capitalistes développés.

Une législation restrictive envers les droits des femmes est simultanément introduite en ce qui concerne l'avortement. Malgré une importante mobilisation sociale contre les projets de fondamentalistes catholiques visant à interdire l'avortement dans tous les cas et condamner les femmes qui auraient recours à cet acte, et malgré l'opposition majoritaire de la population à de tels projets (dont témoignent les sondages) la Diète a voté le 7 janvier 1993 une «loi sur la planification de la famille, la défense de l'embryon humain et les conditions permettant l'avortement». II s'agit d'une loi fondée sur le droit religieux, pleine d'hypocrisie et de mensonges, qui confine les femmes en Pologne au seul rôle de «pondeuses».

Criminalisation de l'avortement

Elle remplace une loi autorisant l'avortement en cas de « conditions de vie difficiles de la femme enceinte », adoptée en avril 1956 dans le climat démocratique de « déstalinisation ». L'avortement ne sera désormais autorisé qu'en cas de grave danger pour la vie ou la santé de la mère, de non-viabilité de l'embryon ou lorsque la grossesse a été provoquée par un crime. Le diagnostic médical devra être confirmé par au moins deux autres praticiens et, dans le cas de crime, par le procureur.

L'avortement illégal sera puni d'une peine pouvant atteindre deux ans de prison ferme. Seule concession : la femme qui avorte ne sera pas poursuivie.

Comme on pouvait s'y attendre, la discussion sur cette loi a créé un climat répressif dans le domaine de la contraception également. Il n'est plus possible d'acheter de stérilet. On parle de cas de femmes qui, ne pouvant élever leurs nouveaux-nés, les ont tués. Elles n'avaient pas osé demander un avortement.

Dans ce débat les voix des femmes et leurs opinions n'ont pas été prises en compte. Le parlement a d'emblée refusé de soumettre la question à un référendum -comme plus d'un million de signataires d'une pétition lancée par le Comité civique en faveur du référendum l'avaient demandé. Il s'agit là de l'expression d'une large offensive politique des fondamentalistes catholiques, menée sous l'égide de l'Eglise catholique.

Car tout cela avait commencé dès 1989, avec l'introduction du catéchisme comme matière à option dans l'enseignement, puis avec la mention de la note sur les diplômes et il est maintenant question de rendre l'enseignement du catéchisme obligatoire à l'école. En même temps, l'Eglise tente d'obtenir une limitation du droit de divorce par l'instauration d'une étape obligatoire de «séparation» et, dans le cadre du concordat en négociation avec Rome, de se voir octroyer certaines fonctions d'état civil. Enfin, une nouvelle loi sur l'audiovisuel, adoptée par la Diète le 29 décembre, impose que les « auditions doivent respecter les convictions réligieuses des auditeurs et en particulier le système chrétien des valeurs ». Il s'agit, ni plus ni moins, que d'une institutionalisation du droit de la censure religieuse à la radio et à la télévision. Le premier effet de cette loi fut d'ailleurs une purge parmi les responsables des médias publics, ainsi qu'une restriction du droit d'expression des partisans de la liberté d'avortement.

Il s'agit donc de revendications et de normes légales concernant des domaines aussi divers que la vie privée, l'information, la culture et l'éducation, dont la base est moraie et religieuse et qui peuvent constituer le point de départ pour une limitation du droit d'expression. On pourra sur cette base imposer des comportements religieux, moraux et politiques, ce qui conduit en droite ligne vers un Etat totalitaire. Une loi sur les droits et libertés civiques, actuellement en discussion au parlement, qui prévoit l'institutionalisation du référendum d'initiative populaire, pourrait - si elle est adopter - servir de point d'appui au mouvement social qui s'est mobilisé en défense du droit des femmes de choisir et contre l'offensive fondamentaliste catholique. Les sondages d'opinion indiquent en effet que près de 70% de la population s'oppose à toute restriction des droits des femmes en Pologne. Et plus d'un million de personnes (soit le double de ce qu'exigera, selon le projet de loi en question, l'organisation d'un tel référendum) se sont d'ores et déjà prononcés en faveur d'un référendum sur l'avortement.

La mobilisation en défense du droit à l'avortement peut également permettre de remplir le vide que constituait, durant des années, l'absence d'une authentique organisation des femmes en Pologne. De nombreux groupes feminins se sont en effet réactivés durant la dernière année en Pologne, ont pu prendre des initiatives et se faire reconnaitre au sein du mouvement social.

La résistance possible ? époque datent les premières publications, des stages de formation pour les militantes syndicales furent organisés,et les militantes ont pu faire entendre la voix des femmes au sein du syndicat et dans les négociations avec le gouvernement. Le présidium provisoire de la commission nationale des femmes de Solidarité fut dissout en mai 1991 par la direction nationale de Solidarité, à la suite d'un conflit provoqué par le vote lors du second congrès national du syndicat d'une motion en faveur de l'interdiction légale de l'avortement. A Wroclaw, la commission femmes avait alors organisé dans plusieurs grandes entreprises des référendums, au cours desquels entre 80 et 90 % des travailleurs (hommes et femmes) s'étaient prononcés contre le projet de loi interdisant l'avortement. La direction syndicale lui a alors interdit de prendre la parole en public, de publier des journaux, de prendre position sur l'avortement, l'a expulsé des locaux et a mis fin au programme de formation syndicale pour les femmes.

Suite à cette mise au pas, les commissions syndicales des femmes ne sont parvenues à se maintenir que dans quelques régions, entre autres à Wroclaw. La mobilisation en faveur du droit de choisir leur a permis de sortir de leur isolement, d'organiser des rencontres et des débats sur la manière de défendre les droits sociaux et démocratiques des femmes, de prendre des liens à l'échelle inter-régionale et de nouer des contacts avec les autres organisations des femmes. Cela permet d'espèrer une future unification des organisations des femmes en Pologne.

27 février 1993

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